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Chapitre 2 — Le chiffre

Author: Lumièrelle
last update publish date: 2026-09-28 19:51:44

Ambre

Je finis par me lever. Je range la feuille dans mon sac, je jette le café froid dans l'évier, et je fais ce que j'ai toujours fait : je continue. Parce que Solène m'attend, parce que le restaurant ouvre à midi, parce que les larmes ne paient pas les factures. Mais quelque part au fond de moi, une petite voix répète le nom que le notaire a prononcé. Damien Cross. Damien Cross. Comme si mon corps savait déjà ce que ma tête refuse d'admettre.

Je reste un moment debout dans la cuisine, les mains posées à plat sur la table, à regarder la feuille du notaire sans la voir. Les chiffres dansent devant mes yeux, mais ce n'est pas eux qui me terrifient. C'est ce qu'ils impliquent. C'est la suite. C'est tout ce qui va tomber, en cascade, comme des dominos, comme un château de cartes, comme tout ce que mon père a construit sur du sable et qui s'effondre maintenant sur moi.

Je pense à mon père. Je pense à ses mains, ces mains larges et calleuses qui sentaient l'ail et le thym, ces mains qui m'ont appris à tenir un couteau, à émincer un oignon, à ne jamais pleurer devant un client. Je pense à sa voix, grave et chaude, qui chantait parfois en cuisine quand il croyait que personne ne l'entendait. Je pense à ses silences, ces longs silences des dernières années, quand je lui demandais comment allaient les affaires et qu'il détournait les yeux. Je n'ai rien vu. Je n'ai rien voulu voir. J'étais trop occupée à survivre, trop occupée à courir après les factures, trop occupée à m'occuper de Solène pour remarquer que mon père était en train de se noyer. Et maintenant, il est mort, et c'est moi qui me noie à sa place.

Je sors de la cuisine. Je vais dans la chambre de Solène. Elle dort encore, ses cheveux blonds étalés sur l'oreiller, son visage d'ange pâle dans la lumière grise du matin. Elle a seize ans, mais elle en paraît douze. La maladie l'a rongée, année après année, traitement après traitement, et elle sourit toujours. Elle sourit même quand elle a mal. Elle sourit même quand elle sait qu'il n'y a pas d'argent pour les médicaments. Elle sourit même quand elle m'entend pleurer derrière la porte. Je m'assois sur le bord du lit, je caresse doucement ses cheveux, et je me fais une promesse. Une promesse que je ne sais pas encore comment tenir, mais que je tiendrai. Quoi qu'il en coûte. Quoi qu'il m'en coûte.

Je n'ai pas dormi. La feuille du notaire est restée sur ma table de nuit, et chaque fois que je fermais les yeux, le chiffre se dressait dans le noir, énorme, grotesque, impossible.

Huit cent cinquante mille euros.

J'ai essayé de le lire à l'envers, de le diviser, de le multiplier, de le noyer sous des calculs absurdes. Huit cent cinquante mille euros, c'est le prix d'un appartement. C'est dix ans de salaire. C'est le restaurant de mon père multiplié par je ne sais combien. C'est une vie entière de travail, et encore, une vie sans imprévus, sans maladies, sans mauvaises nouvelles. Une vie qui n'existe pas. Une vie que personne ne vit. Une vie que je ne vivrai jamais.

À trois heures du matin, je me suis levée. J'ai ouvert le tiroir du bas, celui que papa fermait toujours à clé et que j'ai forcé le jour de l'enterrement. À l'intérieur, des papiers, des relevés bancaires, des lettres. J'ai tout étalé sur la table de la cuisine et j'ai lu jusqu'à l'aube. Des emprunts signés d'une main que je reconnais, des cautions solidaires pour des sociétés dont je n'ai jamais entendu parler, des intérêts qui s'accumulent année après année comme une tumeur. Et partout, le même nom en bas des documents : Cross Industries.

J'ai appelé le cabinet dès l'ouverture, exigé des explications, une erreur, un détail, n'importe quoi. La secrétaire, polie et glaciale, m'a confirmé le montant. Emprunts professionnels de 2011 à 2014, cautionnements solidaires, intérêts capitalisés. Le créancier principal : Cross Industries. Damien Cross en personne. J'ai raccroché avant qu'elle ait fini sa phrase. Je connaissais déjà la suite.

Je passe la matinée au restaurant. L'enseigne de papa flotte au-dessus de la porte, fatiguée, deux lettres qui ne s'allument plus. Ma mère est en cuisine, elle tourne une sauce sans me regarder, et je n'ose rien lui dire. Solène dort à l'étage. Ses médicaments coûtent déjà plus cher que ce que je gagne. Le médecin a parlé d'un nouveau traitement, d'un protocole, de chiffres que je n'ai pas voulu entendre. J'ai hoché la tête, j'ai dit « on verra », et je suis sortie avant qu'il ne voie mes mains trembler.

— Tu as une drôle de tête, dit maman.

— Une nuit difficile, c'est tout.

— Tu devrais te reposer. Ton père aurait détesté te voir t'épuiser comme ça.

Papa. Je le regarde partout dans cette cuisine, dans le couteau qu'il a affûté pendant vingt ans, dans le carnet de recettes gondolé par la vapeur, dans la chaise où il s'asseyait pour boire son café en lisant le journal. Je voudrais hurler. Comment as-tu pu ? Comment as-tu pu nous laisser ça ? Comment as-tu pu nous laisser tout court ? Mais je ne dis rien. Je souris, je prends un tablier, je commence le service. Les gestes sont là, mécaniques, rassurants. Éplucher, couper, cuire. Le monde peut s'écrouler, la cuisine continue.

Le service est long, ce jour-là. Les clients sont rares, la salle est vide, et chaque table vide est une facture impayée, une échéance qui approche, un clou de plus dans le cercueil. Je sers des plats que je ne goûte pas, je souris à des gens qui ne me voient pas, je fais ce que je fais depuis des années : je survis. La caisse affiche un chiffre misérable. Ce soir, il faudra encore choisir entre payer l'électricité ou acheter les médicaments de Solène. Ce soir, il faudra encore mentir à maman, lui dire que tout va bien, que la saison va reprendre, que les clients vont revenir. Ce soir, il faudra encore faire semblant.

Le soir, enfermée dans ma chambre, je fais des recherches. Damien Cross. Trente-quatre ans. PDG de Cross Industries, groupe d'investissement présent dans l'immobilier, la finance, l'hôtellerie. Les articles parlent de lui avec un mélange d'admiration et de crainte : redresseur impitoyable, négociateur sans faille, glacier. Sur les photos, il est beau d'une beauté presque agressive, cheveux noirs, mâchoire dure, yeux clairs qui ne sourient jamais. Je fais défiler les images, les unes après les autres, et je cherche quelque chose dans son visage. Une faille. Un signe. Une explication. Je ne trouve rien. Juste un homme qui a l'air d'avoir été taillé dans la même matière que ses buildings.

Je fais les calculs. Même en vendant le restaurant, l'appartement, tout ce que nous possédons, nous n'atteindrions pas la moitié. Et que deviendrait Solène ? Ses traitements, ses hospitalisations, sa vie tout court ? Je regarde par la fenêtre la ville qui s'allume, les voitures qui passent, les gens qui rentrent chez eux. Quelque part là-bas, dans une tour de verre, un homme attend. Jeudi. Dix heures.

Le rendez-vous est jeudi. Il reste deux jours.

Le notaire a prononcé une autre phrase, presque en partant, que je n'ai pas cessé de retourner dans ma tête.

— Le créancier a fixé un délai. Trente jours à compter de l'ouverture de la succession pour proposer un plan de règlement. Passé ce délai, il sera en droit de saisir.

Trente jours. Je regarde par la fenêtre la ville qui s'allume, et j'ai l'impression d'entendre un compte à rebours, quelque part, qui vient de commencer. Je ferme les yeux. Je pense à mon père. Je pense à ses mensonges, à ses silences, à ses « ça va s'arranger ». Et pour la première fois depuis trois mois, je ne ressens plus seulement de la tristesse. Je ressens de la colère. Une colère froide, ancienne, qui monte des entrailles et qui ne demande qu'à sortir.

Je reste longtemps éveillée, cette nuit-là, à écouter les bruits de l'immeuble. Les pas du voisin du dessus, la télévision des voisins d'en face, la plomberie qui gémit. Tous ces gens qui vivent, qui respirent, qui dorment. Tous ces gens qui ne savent pas que dans cet appartement, au troisième étage, une jeune femme de vingt-quatre ans est en train de perdre pied. Je pense à mon avenir. Je pense à tout ce que je voulais faire, à tous les rêves que j'avais eus, avant. Avant que papa tombe malade. Avant que Solène tombe malade. Avant que tout s'effondre. J'avais des rêves, moi aussi. Des rêves de voyage, d'études, d'amour. Des rêves que j'ai rangés dans un tiroir, comme des vêtements trop petits, et que je n'ai jamais ressortis. Je n'ai pas eu le temps. Je n'ai jamais eu le temps.

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