FAZER LOGINAmbre
La tour Cross s'élève au-dessus de moi comme une lame de verre enfoncée dans le ciel. Je franchis le hall en marbre, je donne mon nom à trois réceptionnistes successives, et un ascenseur privé m'avale jusqu'au dernier étage sans que j'aie touché un seul bouton. Les portes s'ouvrent sur un couloir silencieux, tapissé de moquette épaisse, où mes pas ne font aucun bruit. C'est étrange, cette sensation d'être avalée par un monde qui n'a pas besoin de vous. Je pourrais disparaître ici, personne ne le remarquerait.
J'ai mis ma plus belle chemise, celle que je garde pour les enterrements et les mariages, et un pantalon noir qui ne me va plus très bien. J'ai lavé mes cheveux, je les ai attachés, j'ai mis du rouge à lèvres. Je ne sais pas pourquoi. Pour me donner de la contenance, peut-être. Pour faire semblant d'être quelqu'un d'autre, quelqu'un qui a le droit d'être ici, quelqu'un qui n'a pas passé la nuit à pleurer dans une cuisine qui sent le gaz et le désespoir.
La porte du bureau est ouverte. Il est debout derrière la baie vitrée, de dos, les mains dans les poches, la ville entière à ses pieds. Je m'arrête sur le seuil. Je le regarde. Il ne s'est pas retourné, il ne sait peut-être pas que je suis là, ou peut-être qu'il le sait et qu'il fait durer le moment. Les secondes passent. Le silence est total, à peine troublé par le ronronnement lointain de la climatisation.
Quand il se retourne, les photos ne lui rendaient pas justice. Il est plus grand, plus froid, plus dangereux que tout ce que j'avais imaginé. Ses yeux clairs me traversent, me pèsent, m'évaluent, et je comprends qu'il me regarde comme il regarde un dossier : en cherchant la faille, le détail qui lui donnera l'avantage.
— Mademoiselle Delacroix. Asseyez-vous.
— Je préfère rester debout.
Un éclair passe dans ses yeux clairs. Quelque chose qui ressemble à de l'amusement, ou à de l'agacement, je ne sais pas.
— Comme vous voudrez. Vous savez pourquoi vous êtes là.
— Votre dette. Je ne la conteste pas, je ne peux pas. Mais je ne peux pas la payer non plus, pas en trente jours, pas en trente ans. Alors si vous m'avez fait venir pour me regarder couler, épargnez-nous ce spectacle.
— Je ne vous ai pas fait venir pour ça.
Il contourne son bureau, prend un dossier, le pose entre nous sans l'ouvrir. Ses gestes sont lents, précis, calculés. Il ne fait rien au hasard. Je le déteste déjà, et en même temps, une partie de moi l'observe, fascinée, comme on observe un prédateur.
— Je vous ai fait venir pour vous proposer un arrangement.
— Quel genre d'arrangement ?
— Un mariage.
Le mot tombe dans le bureau comme une pierre dans un puits. J'attends la suite, le sourire, la blague, rien ne vient. Il me regarde, impassible, et je comprends qu'il ne plaisante pas. Un mariage. Ce mot. Dans cette bouche. Dans ce bureau.
— Un mariage, répète-t-il. D'un an. Un contrat. Vous deviendrez ma fiancée puis mon épouse devant le monde entier. En échange, la dette de votre père sera intégralement effacée, et les frais médicaux de votre sœur seront pris en charge par mes services, sans limite de durée.
Mon sang se glace. Il sait. Il sait pour Solène. Cet homme a fait fouiller ma vie. Il connaît le montant de mes dettes, l'état de ma sœur, la couleur de mes draps. Il connaît tout, et il utilise tout. Je sens la colère monter, chaude, violente, et je la laisse monter, parce que je préfère ça à la peur.
— Vous avez enquêté sur moi.
— Je n'achète jamais rien sans le voir.
— Je ne suis pas une chose.
— Non. Vous êtes une solution. Et je suis la vôtre. Réfléchissez, mademoiselle Delacroix. Vous avez trente jours. Il vous en reste désormais vingt-huit.
— Pourquoi moi ? Pourquoi pas une femme de votre monde, une héritière, une mannequin, n'importe qui d'autre ?
— Parce que les femmes de mon monde savent ce que je suis et ne me feraient pas confiance. Parce qu'une héritière voudrait négocier, une mannequin voudrait se vendre. Vous, vous n'avez rien. Vous n'avez rien à perdre, rien à vendre, rien à négocier. Vous êtes propre. Vous êtes... parfaite.
— Vous parlez de moi comme d'un cheval de course.
— Je parle de vous comme d'un investissement. C'est la même chose, sauf que je vous offre une part.
Il rouvre son dossier, et je comprends que l'entretien est terminé. Je sors de ce bureau les jambes tremblantes, l'ascenseur me recrache dans le hall de marbre, et l'air de la rue ne m'a jamais paru aussi précieux. Je respire, une fois, deux fois, trois fois. Je pense à Solène. Je pense à ma mère. Je pense à mon père, et pour la première fois depuis longtemps, je me demande qui était vraiment l'homme que j'ai enterré sous la pluie.
Je marche longtemps, dans les rues, sans savoir où je vais. Les gens me frôlent, me bousculent, ne me voient pas. Je suis transparente, ici, dans cette ville qui n'a jamais eu de place pour moi. Je pense à la proposition de Damien Cross. Un mariage. Un contrat. Un an de ma vie contre la survie de ma famille. C'est obscène. C'est absurde. C'est impossible. Et pourtant, quelque part au fond de moi, une petite voix murmure que je n'ai pas le choix. Que je n'ai jamais eu le choix. Que ma vie entière n'a été qu'une succession de non-choix, de sacrifices, de renoncements. Je pense à mes rêves, encore. À tous ces rêves que j'ai abandonnés. À tous ces rêves que je n'aurai jamais. Et je me demande si c'est ça, grandir. Renoncer. Encore et encore. Jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien.
AmbreL'avion est privé. Évidemment qu'il est privé. Un petit jet tout crème et cuir cognac, huit fauteuils, un steward qui s'appelle Philippe et qui connaît les préférences de Damien par cœur, et moi assise face au hublot avec l'impression d'avoir été kidnappée par le luxe.Damien s'installe dans le fauteuil d'en face. Pas à côté. En face. L'allée est si étroite que nos genoux se frôlent quand il croise les jambes, et il les croise, et je recule les miennes, et au décollage l'avion tangue et mes genoux heurtent les siens, et personne ne s'excuse.Il ouvre un dossier. Je sors mon carnet de restaurant. On joue chacun de son côté la comédie de l'occupation, sauf que je vois, par-dessus mon carnet, que sa page ne tourne pas. Depuis vingt minutes. La même page.— Ton dossier est passionnant ?— Pas particulièrement.— Alors tu peux le poser.— Ton carnet non plus n'a pas l'air passionnant. Tu n'as rien écrit depuis le d
AmbreTrois jours. Trois jours que nous vivons sous le même toit comme deux fantômes qui se croisent sans se voir. Il part avant que je me lève, rentre après que je me couche. Le personnel a des ordres, je parie : la table est mise pour un, puis pour un autre, jamais pour deux. On communique par mots. Littéralement. Des bouts de papier sur le marbre de la cuisine. Réunion tard, ne m'attendez pas. D. Vous. Il est revenu au vous. J'ai failli brûler le premier.Le quatrième soir, il rentre à dix-neuf heures. Je suis dans la cuisine, en train de tester une recette pour le nouveau menu du restaurant, une soupe de potimarron rôti qui embaume tout l'étage, et il paraît dans l'encadrement, sa mallette à la main, et il dit, sans bonjour, sans préambule :— Je pars en voyage d'affaires. Mercredi. Cinq jours. Genève, puis Milan.— Bon voyage, dis-je sans me retourner.— Tu viens avec moi.La cuillère s'arrête dans la casserole.
AmbreJe l'attends dans le salon, assise dans le fauteuil qui fait face à la porte, comme une prédatrice qui aurait choisi son poste d'affût. Il est vingt heures douze quand la clé tourne dans la serrure. J'entends ses pas dans l'entrée, le bruit sec de sa veste sur le portemanteau, l'armoire en chêne qui s'ouvre, le manteau, et mon cœur tape si fort que je suis sûre qu'il peut l'entendre de l'entrée.Il paraît dans l'encadrement, las, la cravate desserrée, et il s'arrête net en me voyant.— Tu attends quelqu'un ?— Toi.Quelque chose passe dans son regard. Il est trop intelligent pour ne pas sentir l'air de la pièce, la tension, ma façon de tenir mes mains jointes pour qu'elles ne tremblent pas. Il entre, se sert un verre au bar, ne m'en propose pas, il sait que je refuserais.— Je t'écoute, dit-il.— Meridian Participations.Le silence est total. Il ne bouge pas, le verre à mi-chemin des lèvres, et dans cette immobilité il y a toute la réponse que je ne voulais pas avoir : il connaî
AmbreC'est à cause d'un parapluie. Tout ça à cause d'un stupide parapluie.Il pleut depuis le matin, une pluie fine et obstinée, et je dois rejoindre maman au restaurant pour parler du nouveau menu. Mon parapluie est resté dans la voiture, la dernière fois. Je sais que Damien en a toute une collection dans le placard de l'entrée, et je sais aussi qu'il est au bureau jusqu'à vingt heures, et la clause 12 ne dit rien sur les parapluies.Le placard de l'entrée est immense, profond, une armoire en chêne qui sent la cire. Les parapluies sont au fond, alignés comme des soldats, une dizaine, tous noirs, évidemment. En tendant le bras, je heurte une boîte posée sur l'étagère du haut, une boîte en carton kraft, banale, sans étiquette, et elle bascule. Le contenu se répand sur le sol du placard : des papiers. Vieux, jaunis, agrafés par paquets.Je m'accroupis pour tout ramasser, et c'est là que je vois le nom.Delacroix.Mon souffle se suspend. La feuille est en haut de la pile, presque comme
AmbreJe le vois avant qu'il ne me voie, et pendant trois secondes, mon cerveau refuse l'information.Damien Cross est devant le restaurant. Planté sur le trottoir d'en face, en manteau noir, immobile, et il regarde l'enseigne. Pas la vitrine, pas le menu : l'enseigne. Chez Henri. Les lettres rouges. Il la regarde comme on regarde une vieille blessure.Je suis sortie par l'arrière, par la cour, avec un sac de paperasses du bureau que je voulais trier chez moi, et le hasard a fait que je lève les yeux à la seconde exacte. Trois secondes, il ne m'a pas vue. Trois secondes où je peux observer son visage sans qu'il le verrouille, et ce que j'y lis me glace.Ce n'est pas la surprise. Ce n'est pas la curiosité d'un homme qui découvre le commerce de sa fiancée. C'est de la reconnaissance. Il connaît cet endroit. Il connaît ce nom. Et ce qui passe sur son visage, dans cet ordre précis, je le compte comme des coups : quelque chose de dur, de presque féroce, puis quelque chose qui s'effondre, u
AmbreLe restaurant sent le renfermé.Je ne l'avais pas remarqué avant, ou plutôt je ne l'avais pas senti comme ça, mais ce matin-là, en poussant la porte avec mon jeu de clés, celui que maman m'a refilé avec un soupir, l'odeur me prend à la gorge : graillon froid, chiffon humide, et en dessous, tenace, l'âme de la maison, le fond de veau, le beurre noisette, vingt-cinq ans de cuisine imprégnés dans les murs. Mon père est dans cette odeur. C'est peut-être pour ça que je viens si tôt, avant le personnel, pour être seule avec lui.La salle est triste en plein jour. Sans les bougies, sans le brouhaha du service, je vois tout : les accrocs du banquette en skaï, les nappes ravaudées, cette tache au plafond qui ressemble à un oiseau et qui grandit chaque année. La terrasse côté rue est fermée depuis le printemps. Le menu à l'ardoise n'a pas changé depuis deux ans, parce que personne n'a le courage de toucher aux recettes de papa, pas même pour les améliorer.Je fais le tour comme on visite







