MasukCharlotte
Le trajet de retour se déroule dans un silence de plomb. Mon père conduit machinalement, les yeux rivés sur la route enneigée, comme si sa vie dépendait de sa capacité à ne pas penser. Je l'observe du coin de l'œil, cherchant désespérément un signe, un mot, un geste qui me prouverait qu'il n'est pas réellement en train d'envisager la proposition d'Alexandre Lavoie. Mais il ne dit rien, et ce silence m'écrase. — Papa, dis-je enfin, incapable de supporter ce mutisme plus longtemps. Tu ne vas pas accepter, n'est-ce pas ? Il ne répond pas immédiatement. Ses doigts se crispent sur le volant, et je remarque qu'il serre les mâchoires, comme s'il se retenait de pleurer. — Je ne sais pas, Charlotte, finit-il par murmurer. Je ne sais plus quoi faire. — Comment ça, tu ne sais pas ? m'écrié-je, la voix plus aiguë que je ne l'aurais voulu. Tu ne peux pas me demander une chose pareille ! C'est ma vie, pas une marchandise ! — Tu crois que je ne le sais pas ? s'emporte-t-il soudain. Tu crois que je ne me rends pas compte de ce que je suis en train de faire ? Mais regarde la réalité en face, Charlotte ! Si je n'accepte pas, nous perdons tout. La maison, l'usine, tout ce que nous avons construit. Et pour quoi ? Pour ta liberté ? Tu préfères que ta famille soit ruinée ? Ses paroles me frappent de plein fouet. Je me tais, blessée par sa dureté, mais surtout par la vérité qu'elles contiennent. Bien sûr, je ne veux pas que ma famille soit ruinée. Mais de là à épouser un homme que je connais à peine, un homme froid et calculateur, il y a un gouffre que je ne suis pas prête à franchir. — Il y a peut-être une autre solution, dis-je d'une voix tremblante. On pourrait vendre la maison, trouver un autre prêt, demander de l'aide à... — À qui ? coupe mon père d'une voix amère. À qui veux-tu demander de l'aide ? Tous nos amis nous ont tourné le dos, Charlotte. Tous. Nous n'avons plus personne. Ses mots résonnent dans l'habitacle comme une condamnation sans appel. Je baisse la tête, incapable de trouver une réponse. Au fond de moi, je sais qu'il a raison. Depuis que les dettes de mon père sont devenues publiques, nos prétendus amis ont disparu. Il ne reste que Sophie, ma meilleure amie, qui a toujours été là pour moi. Mais elle n'a pas les moyens de nous sortir de cette impasse. — Je suis désolé, murmure mon père. Je suis tellement désolé de t'imposer ça. Je ne réponds rien. Les mots me manquent, étouffés par le flot d'émotions qui me submerge. La colère, la peur, l'incompréhension, la résignation. Tout se mélange dans ma poitrine, formant un nœud douloureux qui m'empêche de respirer. Lorsque nous arrivons à la maison, je me précipite dans ma chambre sans un mot. Je claque la porte derrière moi et m'effondre sur mon lit, le visage enfoui dans l'oreiller. Les larmes que j'avais retenues depuis le début de la matinée jaillissent enfin, brûlantes, incontrôlables. Je pleure sur mon sort, sur ma vie brisée, sur l'injustice de cette situation. Je pleure sur cette fille que j'étais encore hier, et que je ne serai peut-être plus jamais. Je finis par m'endormir, épuisée par les sanglots. Lorsque je me réveille, la nuit est tombée. Je consulte mon téléphone : 19 h 47. Sophie m'a laissé trois messages. Je la rappelle, la voix enrouée. — Charlotte ! s'exclame-t-elle avec inquiétude. Ça fait des heures que j'essaie de te joindre ! Qu'est-ce qui s'est passé ? Ton père m'a dit que vous étiez allés chez Lavoie ce matin. — C'est une catastrophe, Sophie, dis-je en reniflant. Il... il veut que je l'épouse. Un silence de mort accueille ma déclaration. Puis, la voix de Sophie explose dans le téléphone : — Quoi ? C'est une blague ? Ce type est complètement fou ! — Non, ce n'est pas une blague. Il a posé une condition : si je l'épouse, il efface la dette de mon père. Sinon... — Sinon quoi ? — Sinon, il veillera personnellement à notre ruine totale. Et il en est capable, Sophie. J'ai vu ses yeux. Il n'a aucune pitié. Sophie pousse un juron sonore. Je l'imagine en train de faire les cent pas dans son salon, comme elle le fait toujours quand elle est énervée. — Tu ne peux pas accepter, Charlotte. C'est de la folie. Tu ne le connais même pas ! Et puis, ce type a une réputation... Il paraît qu'il est froid, sans cœur, incapable d'aimer. — Et moi, je suis censée l'épouser, dis-je d'une voix amère. — Non. Tu ne l'épouseras pas. On va trouver une autre solution. Ton père peut bien se débrouiller sans toi, non ? — Sophie, ma mère est morte, mon père est au bord de la faillite, et l'usine familiale emploie des dizaines de personnes qui n'ont nulle part où aller. Si je refuse, ce ne sont pas seulement mon père et moi qui allons souffrir. Ce sont toutes ces familles, tous ces employés qui vont se retrouver sans travail. Je ne peux pas les condamner par égoïsme. — Et toi ? s'écrie Sophie. Tu ne penses jamais à toi ? Tu as le droit de vivre ta vie, Charlotte ! Tu as le droit de refuser de te sacrifier ! Je soupire, le cœur lourd. Sophie a raison, bien sûr. Mais mon devoir est plus fort que mon désir de liberté. Je ne peux pas tourner le dos à mon père, à notre héritage, à tous ces gens qui comptent sur nous. — Je sais, Sophie. Mais pour l'instant, je ne vois pas d'autre issue. — Alors on va en trouver une, rétorque-t-elle avec détermination. Laisse-moi réfléchir. Je te rappelle demain matin. — D'accord. Je raccroche, le cœur en miettes. Demain matin. D'ici là, j'aurai peut-être trouvé le courage de regarder la vérité en face. Mais ce soir, je préfère me réfugier dans le sommeil, dans l'oubli temporaire de cet impossible choix.— AlexandreJe suis dans le bureau. Je regarde les papiers que Charlotte a étalés sur la table. Les rapports. Les expertises. Les photos. Les notes. Et le témoignage de Gérard Tremblay. Le témoignage qui change tout. Le témoignage qui détruit cinq ans de mensonges. Le témoignage qui me libère. Je lis. Je relis. Je ne peux pas m'arrêter. Je ne peux pas croire. Je ne peux pas comprendre. Thomas a été tué. Thomas a été assassiné. Et ce n'était pas moi. Ce n'était pas moi. Ce n'était pas moi.Je m'effondre sur la chaise. Je pose ma tête dans mes mains. Je pleure. Je pleure comme un enfant. Je pleure comme un homme brisé. Je pleure comme un frère qui a porté la mort de son frère pendant cinq ans. Cinq ans. Cinq ans de culpabilité. Cinq ans de haine de soi. Cinq ans de cauchemars. Cinq ans de nuits blanches. Cinq ans à se dire que j'aurais pu faire quelque chose. Cinq ans à se détester. Cinq ans à porter un poids qui n'était pas le mien. Et maintenant, maintenant, j
— CharlotteLa petite ville s'appelle Saint-Roch. Elle est à une heure de Montréal, perdue entre les champs et les sapins, avec une église, une épicerie, une quincaillerie, et des maisons qui tombent en ruine. Sophie gare la voiture devant un café qui s'appelle Le Relais, un café avec des vitres sales, des tables en formica, et un percolateur qui sent le brûlé. Nous entrons. Une clochette tinte. Un homme lève la tête. Il est vieux, très vieux, avec des cheveux blancs, une barbe de trois jours, et des mains énormes, des mains d'ouvrier, des mains qui ont travaillé toute une vie. Il est assis au comptoir, devant une tasse de café, et il nous regarde avec des yeux méfiants, des yeux qui ont vu trop de choses, des yeux qui ne font plus confiance à personne.— Vous êtes le propriétaire ? demande Sophie.Il hoche la tête. Il ne dit rien. Il attend. Sophie s'approche. Elle s'assoit sur le tabouret à côté de lui. Elle commande un café. Elle le regarde. Et ell
— CharlotteSophie est arrivée au manoir avec deux boîtes en carton, des boîtes poussiéreuses, aux coins écornés, aux étiquettes jaunies, et elle les a posées sur la table du salon avec un bruit sourd qui a fait trembler les tasses en porcelaine. Elle souffle, elle repousse une mèche de cheveux qui lui tombe sur le front, et elle dit, sa voix est essoufflée, sa voix est déterminée :— J'ai tout récupéré. Les archives de la police. Les expertises. Les rapports. Tout ce qui concerne l'accident de Thomas. Ça m'a coûté trois faveurs et un sourire à un archiviste qui n'avait pas vu une femme depuis dix ans. Mais j'ai tout.Je m'approche de la table. Je regarde les boîtes. Elles sont là, devant moi, ces boîtes qui contiennent la vérité, ces boîtes qui contiennent la mort de Thomas, ces boîtes qui contiennent peut-être la preuve que Ferland est un meurtrier. Je pose ma main sur le couvercle de la première. Le carton est froid, rugueux, et je sens une chose q
— AlexandreLe journal est posé sur la table de la cuisine. La une est barrée d'un titre en gros caractères rouges : Alexandre Lavoie, meurtrier de son propre frère ? Je regarde ce titre. Je le lis. Je le relis. Et je sens le sol se dérober sous moi. Je sens le monde s'écrouler. Je sens ma vie basculer. Les mots dansent devant mes yeux. Meurtrier. Frère. Accident. Cinq ans. Thomas. Thomas. Thomas. Mon frère. Mon frère qui est mort. Mon frère que j'aimais. Mon frère que je n'ai pas tué. Mon frère dont je porte la mort comme une croix depuis cinq ans.Charlotte est là. Elle tient le journal dans ses mains. Ses mains tremblent. Son visage est livide. Elle me regarde. Et elle dit, sa voix est un souffle, un murmure, une prière :— Alexandre. C'est faux. C'est faux, n'est-ce pas ? Tu n'as pas tué ton frère. Tu ne l'aurais jamais tué. Jamais. Dis-moi que c'est faux. Dis-moi que cet article est un mensonge. Dis-moi que Ferland a inventé tout ça. Dis-moi.Je la regarde. Je la regarde vraiment
— Me FerlandJe suis dans mon bureau. Je tiens le rapport d'expertise dans la main. Les résultats sont clairs. La filiation est établie. L'enfant est d'Alexandre. Alexandre Lavoie. Ce fils de riche. Cet héritier arrogant. Ce mari jaloux. Ce père de pacotille. L'enfant est de lui. Et moi, je suis humilié. Humilié par la cour. Humilié par la justice. Humilié par la vérité. La vérité qui éclate. La vérité qui me nargue. La vérité qui me détruit.Je froisse le rapport. Je le jette contre le mur. Il rebondit. Il tombe. Il reste là, sur le tapis, comme une chose morte. Et je me dis que je ne peux pas en rester là. Je ne peux pas accepter cette défaite. Je ne peux pas laisser Alexandre Lavoie gagner. Je ne peux pas laisser Charlotte Lavoie triompher. Je ne peux pas laisser cet enfant naître. Vivant. Reconnu. Héritier. Je ne peux pas. Je ne veux pas. Je ne le supporterai pas.Je me lève. Je marche vers la fenêtre. La ville est là, grise, froide, indifférente. Mais je ne la vois pas. Je ne voi
— CharlotteL'hôpital de Montréal. Encore. Cette odeur de désinfectant. Ces murs blancs. Ces néons qui bourdonnent. Je suis assise dans une salle d'attente, Alexandre à côté de moi, et nous attendons. Nous attendons l'expert. Un médecin légiste. Un homme qui va examiner mon ventre, mon sang, mes cellules, et qui va dire si oui ou non, cet enfant est celui d'Alexandre. C'est une formalité. Une formalité humiliante. Une formalité qui me donne l'impression d'être une chose. Un objet. Un dossier. Mais je dois le faire. Pour Alexandre. Pour notre enfant. Pour notre avenir.La porte s'ouvre. Un homme entre. Il est grand, mince, avec des lunettes rondes et une blouse blanche impeccable. Il tient un dossier dans la main. Il nous regarde. Il sourit. Un sourire professionnel. Un sourire de médecin. Un sourire qui ne dit rien. Et il dit, sa voix est calme, posée :— Madame Lavoie. Monsieur Lavoie. Je suis le docteur Lemieux. Je suis le médecin légiste désigné par la cour pour procéder à l'expert







