LOGINCharlotteLe trajet vers Westmount dure une vingtaine de minutes, une vingtaine de minutes de silence absolu. Alexandre, à l'avant, consulte son téléphone comme si de rien n'était, comme s'il rentrait d'une réunion et non de son mariage. Moi, je regarde le paysage changer : les rues commerçantes du centre-ville laissent place à des avenues résidentielles de plus en plus larges, de plus en plus calmes, bordées de maisons de plus en plus démesurées. Westmount. Le vieux Montréal argenté, celui des fortunes établies, des familles dont le nom figure sur des plaques de fondations et des murs d'universités. Le monde d'Alexandre Lavoie.Les grilles apparaissent au bout d'une courbe. De hautes grilles de fer forgé, noires, surmontées de pointes, encadrées de deux piliers de pierre. Elles s'ouvrent lentement à notre approche, sans un grincement, même les mécanismes, ici, sont d'un luxe silencieux. La voiture s'engage dans une allée interminable, bordée d'arbres cen
Un mot. Sec, net, dépourvu de la moindre inflexion. Il aurait pu dire « oui » à une question sur la météo avec plus de chaleur. Je fixe le drapeau du Québec derrière le maire, la fleur de lys, et je me concentre sur elle pour ne pas penser.— Charlotte Bouchard, consentez-vous à prendre pour époux Alexandre Lavoie, ici présent ?Un instant de silence. Une seconde, peut-être deux. Je sens le regard d'Alexandre se poser sur moi, et je sais, sans le voir, qu'il se demande si je vais flancher. Cette pensée me redresse d'un coup. Flancher devant lui ? Lui offrir le spectacle de ma défaillance ? Jamais.— Oui, dis-je d'une voix claire, plus claire que je ne me savais capable.— Au nom de la loi, je vous déclare unis par les liens du mariage, conclut le maire.Il y a une pause gênée. Le maire hésite, l'usage veut que les époux s'embrassent, mais un coup d'œil à notre couple figé suffit à le dissuader. Il referme son dossier avec un sou
CharlotteCe matin, je me réveille avant l'aube, et pendant un instant, un instant seulement, j'oublie.J'oublie le contrat, le manoir qui m'attend, le nom que je vais porter dans quelques heures. J'oublie tout, et je suis simplement Charlotte Bouchard, allongée dans le lit de son enfance, à écouter le silence de la maison endormie. Le radiateur cliquette doucement dans son coin, comme il l'a toujours fait, et dehors, la neige continue de tomber, silencieuse, obstinée. Pendant cet instant, je suis en paix.Puis la réalité me rattrape, brutale, et l'oubli s'effrite comme un rêve qu'on ne parvient pas à retenir.Aujourd'hui, je me marie.Je reste allongée longtemps, les yeux fixés sur le plafond, à répéter cette phrase dans ma tête pour tenter de lui donner un sens. Aujourd'hui, je me marie. Non. Rien à faire. Ces mots refusent de se lier à moi, ils glissent sur ma conscience comme l'eau sur une vitre. Un mariage, c'est un jour de joie. C'est une robe qu'on choisit avec sa mère, un bouq
Elle s'en va, et je reste seule devant la maison de mon père. La maison de mon enfance. La maison que je vais quitter demain.Je pousse la porte. L'intérieur est sombre, silencieux. Mon père n'est pas là. Il n'est presque jamais là, ces derniers temps. Il fuit, je le sais. Il fuit la honte, la culpabilité, la vision de sa fille qui se sacrifie pour réparer ses fautes. Il fuit ce qu'il m'a fait.Je monte dans ma chambre, je suspends la robe dans l'armoire, et je m'assieds sur le lit. La maison craque autour de moi, comme elle a toujours craqué, avec ses vieux planchers et ses tuyaux capricieux. J'ai grandi ici. J'ai ri ici, j'ai pleuré ici, j'ai rêvé ici. Et demain, je pars.C'est alors que j'entends la porte d'entrée s'ouvrir.Des pas dans le couloir. Des pas lourds, hésitants, des pas d'homme qui ne sait pas s'il a le droit d'être là. Je me lève. Je sors de ma chambre. Et je le vois, au bas de l'escalier.Mon père.Il est en manteau, les épaules couvertes de neige, le visage défait.
CharlotteLa veille de mon mariage, il neige sur Montréal.Je regarde les flocons tomber derrière la fenêtre de ma chambre, cette chambre d'enfance que je vais quitter pour toujours demain, et je me surprends à trouver une forme de beauté à ce spectacle. La neige recouvre tout : les toits du quartier, les voitures alignées le long du trottoir, les branches nues des érables qui bordent la rue. Elle efface les aspérités du monde, elle le lisse, elle le rend presque doux. Pendant un instant, je pourrais croire que tout va bien. Que demain, c'est un vrai mariage. Que je vais épouser un homme que j'aime, entourée de ceux qui m'aiment.Puis la réalité revient, comme elle revient toujours, et je ferme les rideaux.Sophie arrive à neuf heures. Elle a les joues rouges de froid, les cheveux constellés de flocons, et dans les yeux cette détermination inquiète que je lui connais depuis l'enfance, celle qu'elle affiche quand elle décide de prendre les choses en main, quoi qu'il en coûte.— Prête ?
Alexandre ne fait pas un geste. Il se contente de hocher la tête, puis se tourne vers la sortie. — Le mariage est prononcé, dit-il d'une voix froide. À présent, je vous invite à rejoindre le manoir. Je le suis, le cœur en miettes. Sophie me prend le bras, mais je me dégage doucement. Ce n'est pas le moment de me laisser aller à l'émotion. Je dois rester forte, coûte que coûte. Devant l'hôtel de ville, une voiture noire nous attend. Alexandre monte à l'avant, tandis que je prends place à l'arrière, seule. Sophie m'adresse un dernier regard d'encouragement avant de s'éloigner. Le manoir Lavoie se dresse à l'ouest de Montréal, au cœur d'un immense domaine boisé. C'est une bâtisse victorienne, impressionnante par sa taille et son architecture. Les grilles s'ouvrent à notre approche, et la voiture remonte une longue allée bordée d'arbres centenaires. — Votre nouvelle maison, dit Alexandre d'une voix neutre. Vous vous y habituerez. — Je n'en ai pas l'intention, répondis-je froidement







