Masuk— AlexandreJe suis dans le bureau. Je regarde les papiers que Charlotte a étalés sur la table. Les rapports. Les expertises. Les photos. Les notes. Et le témoignage de Gérard Tremblay. Le témoignage qui change tout. Le témoignage qui détruit cinq ans de mensonges. Le témoignage qui me libère. Je lis. Je relis. Je ne peux pas m'arrêter. Je ne peux pas croire. Je ne peux pas comprendre. Thomas a été tué. Thomas a été assassiné. Et ce n'était pas moi. Ce n'était pas moi. Ce n'était pas moi.Je m'effondre sur la chaise. Je pose ma tête dans mes mains. Je pleure. Je pleure comme un enfant. Je pleure comme un homme brisé. Je pleure comme un frère qui a porté la mort de son frère pendant cinq ans. Cinq ans. Cinq ans de culpabilité. Cinq ans de haine de soi. Cinq ans de cauchemars. Cinq ans de nuits blanches. Cinq ans à se dire que j'aurais pu faire quelque chose. Cinq ans à se détester. Cinq ans à porter un poids qui n'était pas le mien. Et maintenant, maintenant, j
— CharlotteLa petite ville s'appelle Saint-Roch. Elle est à une heure de Montréal, perdue entre les champs et les sapins, avec une église, une épicerie, une quincaillerie, et des maisons qui tombent en ruine. Sophie gare la voiture devant un café qui s'appelle Le Relais, un café avec des vitres sales, des tables en formica, et un percolateur qui sent le brûlé. Nous entrons. Une clochette tinte. Un homme lève la tête. Il est vieux, très vieux, avec des cheveux blancs, une barbe de trois jours, et des mains énormes, des mains d'ouvrier, des mains qui ont travaillé toute une vie. Il est assis au comptoir, devant une tasse de café, et il nous regarde avec des yeux méfiants, des yeux qui ont vu trop de choses, des yeux qui ne font plus confiance à personne.— Vous êtes le propriétaire ? demande Sophie.Il hoche la tête. Il ne dit rien. Il attend. Sophie s'approche. Elle s'assoit sur le tabouret à côté de lui. Elle commande un café. Elle le regarde. Et ell
— CharlotteSophie est arrivée au manoir avec deux boîtes en carton, des boîtes poussiéreuses, aux coins écornés, aux étiquettes jaunies, et elle les a posées sur la table du salon avec un bruit sourd qui a fait trembler les tasses en porcelaine. Elle souffle, elle repousse une mèche de cheveux qui lui tombe sur le front, et elle dit, sa voix est essoufflée, sa voix est déterminée :— J'ai tout récupéré. Les archives de la police. Les expertises. Les rapports. Tout ce qui concerne l'accident de Thomas. Ça m'a coûté trois faveurs et un sourire à un archiviste qui n'avait pas vu une femme depuis dix ans. Mais j'ai tout.Je m'approche de la table. Je regarde les boîtes. Elles sont là, devant moi, ces boîtes qui contiennent la vérité, ces boîtes qui contiennent la mort de Thomas, ces boîtes qui contiennent peut-être la preuve que Ferland est un meurtrier. Je pose ma main sur le couvercle de la première. Le carton est froid, rugueux, et je sens une chose q
— AlexandreLe journal est posé sur la table de la cuisine. La une est barrée d'un titre en gros caractères rouges : Alexandre Lavoie, meurtrier de son propre frère ? Je regarde ce titre. Je le lis. Je le relis. Et je sens le sol se dérober sous moi. Je sens le monde s'écrouler. Je sens ma vie basculer. Les mots dansent devant mes yeux. Meurtrier. Frère. Accident. Cinq ans. Thomas. Thomas. Thomas. Mon frère. Mon frère qui est mort. Mon frère que j'aimais. Mon frère que je n'ai pas tué. Mon frère dont je porte la mort comme une croix depuis cinq ans.Charlotte est là. Elle tient le journal dans ses mains. Ses mains tremblent. Son visage est livide. Elle me regarde. Et elle dit, sa voix est un souffle, un murmure, une prière :— Alexandre. C'est faux. C'est faux, n'est-ce pas ? Tu n'as pas tué ton frère. Tu ne l'aurais jamais tué. Jamais. Dis-moi que c'est faux. Dis-moi que cet article est un mensonge. Dis-moi que Ferland a inventé tout ça. Dis-moi.Je la regarde. Je la regarde vraiment
— Me FerlandJe suis dans mon bureau. Je tiens le rapport d'expertise dans la main. Les résultats sont clairs. La filiation est établie. L'enfant est d'Alexandre. Alexandre Lavoie. Ce fils de riche. Cet héritier arrogant. Ce mari jaloux. Ce père de pacotille. L'enfant est de lui. Et moi, je suis humilié. Humilié par la cour. Humilié par la justice. Humilié par la vérité. La vérité qui éclate. La vérité qui me nargue. La vérité qui me détruit.Je froisse le rapport. Je le jette contre le mur. Il rebondit. Il tombe. Il reste là, sur le tapis, comme une chose morte. Et je me dis que je ne peux pas en rester là. Je ne peux pas accepter cette défaite. Je ne peux pas laisser Alexandre Lavoie gagner. Je ne peux pas laisser Charlotte Lavoie triompher. Je ne peux pas laisser cet enfant naître. Vivant. Reconnu. Héritier. Je ne peux pas. Je ne veux pas. Je ne le supporterai pas.Je me lève. Je marche vers la fenêtre. La ville est là, grise, froide, indifférente. Mais je ne la vois pas. Je ne voi
— CharlotteL'hôpital de Montréal. Encore. Cette odeur de désinfectant. Ces murs blancs. Ces néons qui bourdonnent. Je suis assise dans une salle d'attente, Alexandre à côté de moi, et nous attendons. Nous attendons l'expert. Un médecin légiste. Un homme qui va examiner mon ventre, mon sang, mes cellules, et qui va dire si oui ou non, cet enfant est celui d'Alexandre. C'est une formalité. Une formalité humiliante. Une formalité qui me donne l'impression d'être une chose. Un objet. Un dossier. Mais je dois le faire. Pour Alexandre. Pour notre enfant. Pour notre avenir.La porte s'ouvre. Un homme entre. Il est grand, mince, avec des lunettes rondes et une blouse blanche impeccable. Il tient un dossier dans la main. Il nous regarde. Il sourit. Un sourire professionnel. Un sourire de médecin. Un sourire qui ne dit rien. Et il dit, sa voix est calme, posée :— Madame Lavoie. Monsieur Lavoie. Je suis le docteur Lemieux. Je suis le médecin légiste désigné par la cour pour procéder à l'expert







