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Chapitre 4

last update Petsa ng paglalathala: 2026-06-27 05:01:50

Chapitre 4

Lyséa

La chambre d'hôtel est glaciale quand je referme la porte derrière moi, mes doigts encore gourds d'avoir trop serré la rampe dans l'escalier, mon souffle court et saccadé comme si je venais de courir un marathon sans bouger de place. Le plafonnier grésille faiblement, diffusant une lumière jaunâtre qui creuse les ombres sous mes yeux et fait ressortir la pâleur de mes joues. Je ne prends pas la peine d'enlever mon manteau, je me laisse tomber sur le lit défait, les jambes flageolantes, le cœur au bord des lèvres.

Le silence de la chambre est un vide qui aspire tout, les pensées, les peurs, les souvenirs. Il n'y a que le bruit du vent dehors, le roulement lointain des vagues contre la digue, et le tic-tac obsédant de l'horloge murale qui égrène les secondes avec une lenteur de torture. Je regarde le plafond taché d'humidité, les rideaux sales qui frissonnent devant la fenêtre mal jointe, le papier peint qui se décolle par endroits comme une peau morte, et je me demande comment j'en suis arrivée là, dans cette chambre minable, dans cette ville que j'avais juré de ne plus jamais revoir, seule avec mes fantômes et mes mensonges.

Mon téléphone est posé sur la table de nuit, écran noir, silencieux, indifférent à mon chaos intérieur. Je le fixe pendant de longues minutes, les mains crispées sur le tissu rêche de la couverture, en luttant contre l'envie et la peur mêlées de composer le seul numéro qui compte vraiment. La nourrice de Liam. Entendre sa voix. Savoir qu'il va bien, qu'il a mangé, qu'il a joué, qu'il s'est endormi sans faire de cauchemar, qu'il ne m'en veut pas d'être partie sans lui, qu'il ne pleure pas en réclamant sa maman. Chaque minute passée loin de lui est une brûlure qui ne s'apaise jamais, une douleur sourde et constante logée sous mon sternum comme un éclat d'obus qu'aucun chirurgien ne peut retirer.

Je cède enfin, mes doigts tremblant sur l'écran tactile, et je compose le numéro avec la fébrilité d'une junkie qui appelle son dealer. La sonnerie retentit une fois, deux fois, trois fois, et chaque seconde de silence est une lame qui s'enfonce un peu plus profond. Puis la voix de la nourrice émerge du haut-parleur, ensommeillée, tirée des profondeurs d'un sommeil que j'ai brisé sans le moindre scrupule.

— Allô ? Madame Belmont ?

— C'est moi. Excusez-moi, je sais qu'il est tard, mais je voulais savoir si tout allait bien. Si Liam allait bien.

Ma voix est rauque, étranglée par l'angoisse et l'espoir. La nourrice, une femme d'une cinquantaine d'années au visage rond et aux gestes doux, doit entendre la détresse dans mes mots parce qu'elle ne me fait aucun reproche. Elle me répond d'une voix calme, rassurante, cette voix qu'elle prend pour apaiser les enfants quand ils se réveillent en pleurs au milieu de la nuit.

— Tout va bien, madame. Liam a passé une bonne journée. Il a joué dans le jardin, il a fait un dessin, il a mangé toute sa soupe sans faire d'histoire. Il s'est endormi avec son ours, comme d'habitude.

Je ferme les yeux, et la vague de soulagement qui me submerge est si violente que j'en ai le vertige. Il va bien. Il va bien. Mon petit garçon va bien. La nourrice continue de parler, elle me raconte les détails de sa journée, les jeux, les rires, les questions qu'il a posées. Il a demandé où était maman, et elle lui a répondu que maman travaillait, que maman devait régler des choses importantes, que maman revenait bientôt.

— Il a dit de vous dire qu'il vous aime, ajoute-t-elle doucement, comme si elle me tendait un cadeau fragile qu'elle craint de briser.

La phrase me transperce de part en part. J'appuie le dos de ma main libre contre ma bouche pour étouffer le sanglot qui monte, et je reste là, les yeux fermés, le téléphone collé à l'oreille, à écouter la respiration de mon fils que la nourrice a posé près de l'oreiller pour que je puisse l'entendre. Ce souffle régulier, profond, innocent, est une bouée dans l'océan noir de cette ville, le seul fil qui me rattache encore au monde des vivants, à la raison, à l'espoir.

— Je rentre bientôt, dis-je d'une voix que je veux ferme mais qui se brise sur la dernière syllabe. Dites-lui que maman rentre bientôt.

Je raccroche avant de m'effondrer complètement, avant que la nourrice n'entende les larmes que je retiens depuis quatre ans et qui menacent de déborder ce soir. Le téléphone glisse sur le drap, l'écran s'éteint, et le silence retombe sur la chambre, plus lourd, plus dense, plus étouffant qu'avant.

Mentir est devenu mon oxygène. J'ai menti à mon fils depuis sa naissance, ou presque. Je lui ai menti sur l'identité de son père, sur les raisons de notre exil, sur les fantômes qui hantent mes nuits et que je cache derrière des sourires de circonstance. Je lui ai dit que son père était un homme bien, un homme courageux, un homme qui aurait été là s'il avait pu, mais que les circonstances de la vie en avaient décidé autrement. Des phrases vagues, des formules creuses, des mensonges d'adulte qu'on croit inoffensifs et qui s'accumulent comme des grains de sable au fond d'un sablier. Un jour, le sablier se retournera, et Liam saura tout, et ce jour-là il me regardera peut-être avec les mêmes yeux vides que son père le jour du divorce, et cette pensée me glace plus que tout le reste.

Je me lève et je fais les cent pas dans la chambre étroite, les bras croisés sur la poitrine comme pour empêcher mon cœur de s'échapper. Mes bottes frappent le plancher dans un rythme irrégulier, et chaque pas soulève une latte qui grince, chaque grincement est un reproche, un rappel que je ne devrais pas être ici, que je devrais être là-bas, à Clairval, avec mon fils, dans notre petite maison sans histoires, loin des Dorsay, loin des mensonges, loin de cette ville qui me dévore de l'intérieur.

Mais je ne peux pas rentrer. Pas encore. La maison des Vagues n'est pas vendue, le compte en banque est à sec, et la fondation que j'ai créée de toutes pièces repose entièrement sur la vente de ce dernier héritage. Si je rentre maintenant, je rentre ruinée, et je ne peux pas me permettre d'être ruinée, pas avec un enfant à charge, pas avec un avenir à construire sur les cendres d'un passé qui refuse de s'éteindre.

Je m'arrête devant la fenêtre, le front contre la vitre froide. La nuit est complète maintenant, la ville en contrebas n'est plus qu'un semis de lumières qui vacillent dans le vent. Quelque part, dans l'obscurité de cette nuit, il y a un homme qui sait que je suis revenue, un homme qui a bloqué la vente de ma maison, un homme qui m'attend. Et quelque part, à des centaines de kilomètres d'ici, il y a un petit garçon qui dort, un petit garçon aux yeux gris et aux boucles brunes, un petit garçon qui ne sait pas encore qu'il est le fils d'un Dorsay.

Je retourne m'asseoir sur le lit, les épaules voûtées, les mains posées à plat sur les cuisses. La fatigue m'écrase, une fatigue qui ne vient pas du manque de sommeil mais de l'accumulation des années, des épreuves, des secrets trop lourds à porter seule. Je pense à ma mère, qui a passé sa vie à attendre un homme qui n'est jamais venu, et qui est morte dans cette attente, seule sur son canapé en velours grenat. Je pense à mon fils, qui grandit sans père et qui ne sait même pas ce qui lui manque. Je pense à Kaelan, à ses yeux gris, à sa voix brisée quand il m'a dit qu'il ne m'avait jamais demandé de partir.

Et dans le silence de cette chambre d'hôtel minable, je fais une promesse silencieuse à l'enfant qui dort loin d'ici. Je te protégerai. Je trouverai un moyen de nous sortir de ce piège. Je ne laisserai personne te faire du mal, ni les Dorsay, ni leur monde, ni même ton père s'il devient une menace. Tu es tout ce qui me reste, Liam, et je t'aime assez pour affronter tous les démons de Port-Lamartine.

Le vent redouble dehors, la fenêtre vibre sous ses assauts, et je m'allonge sur le lit sans me déshabiller, les bras serrés autour de moi-même en guise de consolation. Mentir est devenu mon oxygène, mais ce soir, dans le noir, je me fais une promesse que je tiendrai, coûte que coûte.

Je ne mentirai plus jamais à mon fils.

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