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Chapitre 3

last update publish date: 2026-06-27 05:01:14

Chapitre 3

Lyséa

L'agence immobilière disparaît derrière moi dans le gris de la place, et je reste plantée sur le trottoir comme une statue de sel, incapable d'avancer, incapable de reculer. Le froid mord mes joues, mes doigts gourds s'enfoncent plus profondément dans les poches de mon manteau, et mon souffle forme de petits nuages blancs qui s'évaporent aussitôt dans l'air humide. La phrase de l'agent tourne en boucle dans mon crâne, un disque rayé qui répète les mêmes mots sans jamais s'arrêter.

Acheteur anonyme. Offre au-dessus du marché. Dossier bloqué.

Quelqu'un savait que je reviendrais. Quelqu'un a tout verrouillé avant même mon arrivée, comme on pose un piège au fond d'un terrier en attendant que le renard sorte de son trou. Et moi, je suis entrée dedans sans méfiance, la tête pleine de certitudes idiotes, persuadée que quatre années d'absence suffisaient à effacer mon existence de Port-Lamartine, que je pouvais revenir en fantôme, vendre une maison et disparaître avant que quiconque ait eu le temps de me reconnaître. Quelle naïveté. Quelle arrogance.

La ville s'étend autour de moi, indifférente à mon désarroi, et je la parcours sans but, mes talons frappant les pavés avec une régularité de métronome. Les boutiques ouvrent leurs rideaux une à une, les cafés allument leurs terrasses chauffées, les premiers touristes de l'arrière-saison déambulent avec des appareils photo et des guides dans les mains. Je passe devant la librairie de mon adolescence, celle où je passais des heures à feuilleter des romans que je n'avais pas les moyens d'acheter, et le libraire, un vieil homme à la barbe blanche, lève les yeux vers moi à travers la vitrine. Il me reconnaît, j'en suis sûre, à la façon dont son regard s'attarde, dont sa main suspend son geste au-dessus d'une pile de livres. Je détourne la tête et j'accélère le pas.

Partout, dans cette ville, il y a des yeux qui me regardent, des souvenirs qui m'épient, des fantômes qui chuchotent mon nom au creux des ruelles. Port-Lamartine n'a rien oublié. Port-Lamartine n'oublie jamais. Les familles y sont enracinées depuis des siècles, les secrets s'y transmettent de génération en génération comme des bijoux de famille qu'on ne porte qu'en privé, et mon départ a dû être l'un des plus beaux scandales que cette ville ait connus depuis longtemps. La femme du puissant Kaelan Dorsay qui s'enfuit sans prévenir, sans explication, sans rien. Qu'ont-ils imaginé ? Une liaison, une folie, une trahison ? Peu importe ce qu'ils ont cru, ils ont dû se régaler de mon absence, la découper en petites bouchées de ragots qu'ils dégustent encore aujourd'hui.

Je débouche sur le port sans m'en rendre compte, mes pas m'ayant guidée machinalement vers le seul endroit de cette ville où je me suis toujours sentie à ma place. Les bateaux de pêche se balancent doucement le long des quais, leurs coques colorées se reflétant dans l'eau noire du bassin. Les filets s'entassent sur les pavés, mêlés à des casiers à crabes et des bouées délavées par le sel. L'odeur du poisson et du gasoil flotte dans l'air, âcre et réconfortante, et je m'assois sur une bitte d'amarrage, le regard perdu sur l'horizon gris.

La dernière fois que je me suis tenue ici, c'était il y a quatre ans. Le jour où tout a basculé. Le jour où Kaelan est venu me trouver dans le salon de la maison des Vagues, le visage fermé, les mâchoires crispées, les yeux vides de toute émotion. Il m'avait tendu une enveloppe. Des papiers. Le divorce. « Signe. » Ce seul mot, comme une porte qui claque. « Elena est revenue. Je lui laisse la place. » Et moi, j'avais signé sans un mot, sans une larme, sans une plainte, parce que j'avais trop de fierté pour pleurer devant lui, trop d'amour-propre pour le supplier de me garder.

Je me lève brusquement, chassant le souvenir comme on chasse une mouche importune. Ce n'est pas le moment de ressasser le passé. Le passé est mort, enterré, réduit en cendres. Ce qui compte, c'est le présent, c'est cet acheteur fantôme qui bloque la vente de ma maison, c'est cette toile d'araignée que je sens se resserrer autour de moi sans savoir qui en tient les fils.

Je rebrousse chemin vers l'hôtel, le pas plus vif, les pensées plus claires. L'air du port m'a fait du bien, il a balayé les brumes de l'angoisse pour ne laisser qu'une résolution froide et déterminée. Je vais découvrir qui se cache derrière cet achat anonyme. Je vais débloquer la vente, récupérer l'argent, et quitter cette ville maudite avant qu'elle ne m'avale une seconde fois. Je ne me laisserai pas piéger. Pas cette fois.

Le patron de l'hôtel me salue d'un grognement quand je passe devant le comptoir, et je gravis les marches jusqu'à ma chambre avec l'énergie d'une femme qui a retrouvé un objectif. La chambre est toujours aussi triste, ses murs beiges et ses rideaux décolorés par le soleil, mais je ne la vois plus. Je m'assois sur le lit, j'ouvre mon ordinateur portable, et je commence à chercher. Registres du cadastre, notaires de la région, agences immobilières concurrentes. Je n'ai pas les moyens de Kaelan, je n'ai pas son réseau, je n'ai pas son pouvoir, mais j'ai de la patience et de la détermination, et ces deux armes-là valent parfois toutes les fortunes du monde.

Les heures passent sans que je m'en rende compte, rythmées par le bruit des vagues et le tic-tac de l'horloge murale. Je trouve des noms, des sociétés, des prête-noms qui renvoient à d'autres prête-noms, une cascade de transparence feinte qui ne fait que confirmer mes soupçons. Celui qui a bloqué la vente est quelqu'un qui connaît parfaitement les rouages juridiques de cette ville, quelqu'un qui a les moyens de verrouiller un dossier sans que personne n'ose poser de questions, quelqu'un dont le nom fait trembler les fonctionnaires et les notaires.

Le soir tombe sur Port-Lamartine, et avec lui une obscurité qui n'est pas seulement celle du ciel. Je ferme mon ordinateur, les yeux brûlants de fatigue, le crâne bourdonnant d'informations contradictoires. Je ne sais pas encore qui est l'acheteur, mais je sais une chose avec certitude : on ne veut pas que je vende cette maison. On veut que je reste ici, piégée, à disposition, vulnérable.

Et au fond de moi, là où la peur et l'intuition se confondent, je sais qui est ce « on ». Je le sais depuis le début, depuis la minute où l'agent a prononcé le mot « anonyme ». Je refuse de me l'avouer, parce que l'avouer serait reconnaître que je suis encore prise dans son orbite, que je n'ai jamais cessé de tourner autour de lui comme une planète condamnée à suivre la même trajectoire jusqu'à la fin des temps.

La nuit s'épaissit, et je reste assise dans le noir de ma chambre, les bras serrés autour de mes genoux, le regard fixé sur l'écran éteint de mon ordinateur. Quelqu'un m'attendait. Quelqu'un savait. Et ce quelqu'un ne me laissera pas repartir sans s'être d'abord servi de moi, sans avoir obtenu ce qu'il cherche depuis quatre ans.

Demain, je devrai prendre une décision. Demain, je devrai affronter la vérité en face, avec son nom et son visage, avec ses yeux gris et sa voix de pierre. Mais cette nuit, je me laisse encore le luxe de la peur, le confort amer du déni. Cette nuit, je ne suis qu'une femme seule dans une chambre d'hôtel, qui regarde la mer à travers la vitre sale et qui se demande si elle aura la force de survivre une deuxième fois à Kaelan Dorsay.

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