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Chapitre 9

last update publish date: 2026-07-08 15:42:06

Chapitre 9

Kaelan

Le silence qui suit ses mots est un gouffre sans fond, et je reste là, les bras ballants, le corps enraciné dans le gravier, incapable de faire un geste, incapable de prononcer une parole. « Tu me l'as demandé. » Cette phrase tourne dans mon crâne comme un vautour au-dessus d'une charogne, et je ne peux pas la saisir, je ne peux pas la comprendre, je ne peux pas l'accepter. Qu'est-ce qu'elle raconte, qu'est-ce que cette accusation absurde, ce mensonge qu'elle a dû nourrir pendant quatre ans pour justifier sa fuite, pour se donner le beau rôle dans l'histoire qu'elle a réécrite sans moi ? Je n'ai jamais demandé son départ, je n'ai jamais prononcé ces mots qu'elle me prête, je n'ai jamais voulu qu'elle disparaisse de ma vie comme une ombre qu'on efface d'un revers de main.

— Tu as disparu.

Ma voix est basse, cassante, une lame qu'on tire de son fourreau après des années de rouille. Elle ne contient pas de colère, pas encore, elle ne contient que cette incompréhension abyssale qui me ronge depuis qu'elle s'est retournée vers moi dans le salon, depuis que nos regards se sont croisés à travers la foule, depuis que j'ai compris que le fantôme que je poursuivais depuis quatre ans était de chair et de sang, vivant, réel, debout à quelques mètres de moi. Elle recule en entendant ces trois mots, un mouvement presque imperceptible de ses épaules, un retrait de tout son corps qui la rapproche de la fontaine, et ce recul est pire qu'une gifle, pire qu'une insulte, pire que tout ce qu'elle aurait pu répondre. Elle recule comme si je l'avais frappée, alors que ma main n'a pas quitté mon flanc, alors que mes doigts n'ont pas effleuré un seul cheveu de sa tête, alors que je n'ai jamais, pas une fois en quatre ans, pas une fois en deux ans de mariage, levé la main sur elle.

— Tu me l'as demandé.

Elle répète sa phrase, ou peut-être est-ce l'écho de la première qui continue de vibrer dans l'air glacé, je ne sais plus, je ne distingue plus sa voix de la rumeur du vent et du murmure de la fontaine. Cette phrase est une épée enfoncée dans mon sternum, une lame qu'elle tourne sans le vouloir, sans le savoir peut-être, et je sens le froid du métal se répandre dans ma poitrine, gagner mes poumons, mon ventre, mes jambes. Elle m'accuse d'un crime que je n'ai pas commis, elle me reproche un abandon que je n'ai jamais voulu, elle me jette au visage cette version déformée de notre histoire, et je n'ai pas de réponse, je n'ai pas d'argument, je n'ai pas d'explication. Rien. Juste la nausée qui monte, vague acide et brûlante qui me submerge, qui me tord l'estomac, qui me donne envie de vomir sur ce gravier parfaitement ratissé, au milieu de ce jardin parfaitement ordonné, devant cette femme qui me regarde comme si j'étais un étranger.

Je ne la touche pas, je ne fais pas un geste vers elle, je reste figé dans mon smoking taché de sang et de champagne, les bras le long du corps, les poings serrés, et je la regarde, cette femme qui a été ma femme, cette femme qui m'a quitté sans un mot, cette femme qui réapparaît aujourd'hui pour me condamner sans preuve et sans procès. Le vent soulève une mèche de ses cheveux courts, la lune éclaire son visage d'une pâleur d'ivoire, et je vois dans ses yeux cette même détresse qu'au jour de sa disparition, cette même douleur que je n'ai jamais comprise, que je n'ai jamais pu apaiser. Elle souffre, et c'est moi qu'elle accuse de sa souffrance, et cette injustice est la chose la plus cruelle que j'aie jamais éprouvée.

Je n'ai pas de réponse. Ma gorge est nouée, ma langue est paralysée, mon esprit est vide. Je reste là, muet, impuissant, ravagé par cette nausée qui ne passe pas, qui s'installe au creux de mon ventre comme une bête immonde, et je la regarde, je la regarde sans pouvoir détourner les yeux, sans pouvoir faire un pas vers elle, sans pouvoir faire un pas en arrière.

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