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Chapitre 8

last update publish date: 2026-07-08 15:41:25

Chapitre 8

Lyséa

La décharge électrique qui traverse mon corps quand nos regards se croisent à travers la foule est si violente que je manque de lâcher ma flûte de champagne. Ses yeux gris, ces yeux que j'ai vus dans mes rêves et dans mes cauchemars pendant quatre ans, me transpercent avec une intensité qui me coupe le souffle, qui m'aspire l'air des poumons, qui me donne la sensation de me noyer debout au milieu de ce salon trop éclairé. Le temps s'arrête, se suspend, et pendant une fraction de seconde, je ne suis plus qu'une femme pétrifiée par le regard de l'homme qu'elle a aimé plus que tout, qu'elle a haï plus que tout, et dont elle n'a jamais réussi à effacer le souvenir.

Je détourne les yeux la première, je ne peux pas faire autrement, je ne peux pas soutenir ce regard sans m'effondrer, sans hurler, sans lui cracher au visage toutes les insultes et toutes les supplications qui m'étouffent depuis quatre ans. Alors je fais ce que je sais faire de mieux, ce que j'ai appris à faire avec une perfection d'artiste : je fuis. Je pose ma flûte sur le plateau d'un serveur qui passe, je balbutie une excuse au notaire Marchand qui n'y comprend rien, et je me dirige vers les portes-fenêtres d'un pas que je veux calme mais qui tremble sur les bords, qui vacille, qui menace de se briser à chaque foulée.

Les portes-fenêtres s'ouvrent sur la terrasse et le jardin obscur, et l'air froid de la nuit me gifle avec une violence qui est presque un soulagement. Je respire, enfin, de grandes goulées d'air chargé de sel et de vent, et je m'engage dans l'allée de gravier sans me retourner, sans vérifier s'il me suit, parce que je sais qu'il me suit, je le sais à la façon dont ma nuque se hérisse, à la façon dont mon cœur s'emballe, à la façon dont chaque pas que je fais est un pas qu'il rattrapera.

Le jardin des Dorsay s'étend devant moi, labyrinthe de haies taillées et de massifs endormis, de statues de marbre et de fontaines qui murmurent dans l'obscurité. Les lanternes accrochées aux branches des cyprès diffusent une lumière jaune et tremblante qui danse sur le gravier, et la lune, pleine et froide, dessine des flaques d'argent sur la pierre des allées. Je marche vite, les bras serrés autour de ma taille, ma robe trop légère pour ce froid de novembre, mes talons qui s'enfoncent parfois dans le gravier et qui menacent de me faire trébucher. Je cherche l'air comme une noyée, je cherche l'oxygène, je cherche une issue à ce piège qui se referme autour de moi depuis que j'ai posé le pied dans cette ville maudite.

Je m'arrête enfin devant la fontaine, la plus grande du jardin, une vasque de pierre grise surmontée d'une sirène qui verse une eau noire et luisante dans le bassin. Mes mains se posent sur le rebord glacé, mes doigts se crispent sur la pierre, et je baisse la tête, les yeux fermés, en essayant de calmer les battements de mon cœur, ce galop furieux qui résonne dans mes tempes et qui m'empêche de penser. Je l'ai vu, je l'ai revu, il est là, derrière moi, et cette certitude est un poids qui m'écrase, une main géante qui m'empêche de me relever.

Et puis, derrière moi, j'entends des pas sur le gravier.

Des pas lourds, réguliers, déterminés, des pas que je reconnaîtrais entre mille, que j'ai écoutés pendant deux ans résonner dans le couloir de notre maison, dans l'escalier de la maison des Vagues, sur les quais du port quand nous marchions main dans la main. Des pas qui ont accompagné mes matins et mes nuits, mes rires et mes larmes, mes espoirs et mes désillusions. Des pas qui s'arrêtent à quelques mètres de moi, et qui laissent derrière eux un silence plus terrifiant encore que le bruit.

Il est là, je le sens, je sens son regard sur ma nuque comme une brûlure, je sens sa présence comme on sent l'orage avant qu'il n'éclate. Le vent soulève une mèche de mes cheveux, l'eau de la fontaine coule avec un bruit de soie déchirée, et je ne bouge pas, je ne me retourne pas, je reste figée, les doigts crispés sur la pierre froide, le cœur au bord des lèvres. Je ne peux pas me retourner, pas encore, pas tout de suite. Si je me retourne maintenant, si je croise à nouveau ses yeux, je vais m'effondrer, je vais tout lui dire, je vais lui avouer ce que j'ai caché pendant quatre ans, je vais lui parler de Liam, de notre fils, de ce petit garçon aux yeux gris qui ne sait même pas que son père est vivant. Et je ne suis pas prête, je ne serai jamais prête à ouvrir cette porte, à dévoiler ce secret qui est le mien, le nôtre, et qui pourrait tout détruire.

Alors je reste là, le dos tourné, les épaules tendues, et j'attends, j'attends qu'il parle, qu'il m'accuse, qu'il me condamne ou qu'il me délivre. J'attends que sa voix brise ce silence insoutenable, cette attente qui me ronge de l'intérieur, cette tension qui me comprime la poitrine et m'empêche de respirer. Je sais que je vais devoir me retourner, je sais que je ne peux pas rester éternellement le dos tourné, que la fuite n'est plus une option, qu'elle ne l'a jamais été, qu'elle n'a fait que retarder l'inévitable.

Mais pour l'instant, je ne bouge pas. Pour l'instant, je reste là, devant la fontaine, les doigts agrippés à la pierre, et je sens son regard qui me transperce, qui me juge, qui me condamne. Derrière moi, le silence est toujours aussi dense, aussi lourd, chargé de tout ce que nous n'avons pas dit et de tout ce que nous ne savons pas encore. Et je sais qu'il attend, qu'il ne partira pas, qu'il ne me laissera pas m'enfuir une seconde fois. Je ne me retourne pas encore, mais je sais que c'est lui, que c'est bien lui, et que rien ne sera plus jamais comme avant.

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