LOGINChapitre 2
Nysa
La pluie s'est arrêtée il y a une heure, mais le ciel reste un bleu meurtri, comme un œil au beurre noir qui n'en finit pas de guérir. L'odeur de la terre mouillée se mêle à celle, plus âcre, de l'antiseptique qui imprègne mes mains, mes vêtements, mes cheveux. C'est mon parfum, désormais. Celui d'une infirmière de campagne qui passe plus de nuits dans ce dispensaire branlant que dans son propre lit. Je pousse la lourde porte de bois, et le grincement des gonds est un cri familier. Le couloir est désert, éclairé par un tube au néon qui clignote par intermittence, projetant des ombres nerveuses sur les murs peints à la chaux. Mes pas sont lourds, mais je force mes épaules à rester droites. Dans ce village, la fatigue est un luxe qu'on ne me pardonne pas. Une femme comme moi, la fille de l'homme qui a ruiné une dizaine de familles, n'a pas le droit de flancher. Elle doit encaisser, sourire, et se taire.
J'accroche ma veste usée au portemanteau, une vieille patère en fer forgé qui menace de s'arracher du mur à chaque geste un peu brusque. Le geste est mécanique, mais ce soir, un tremblement imperceptible agite mes doigts. La journée a été longue. Madame Lenoir est venue pour sa tension, et elle a refusé que je la prenne. Ses yeux pleins de venin, elle a attendu que je sois tout près d'elle pour murmurer, assez fort pour être entendue de la salle d'attente : « Même vos mains doivent être sales, ma pauvre fille. » J'ai senti le rouge me monter aux joues, une brûlure humiliante que j'ai étouffée sous un sourire professionnel. J'ai tendu le tensiomètre à ma collègue sans un mot. Mon cœur battait si fort que je l'entendais dans mes tempes, un tambour de guerre intérieur. La guerre, je la mène chaque jour, et je la perds toujours, parce que je refuse d'utiliser les armes de la méchanceté.
Je pénètre dans la petite salle de repos. Là, à l'abri des regards, je m'autorise à fermer les yeux. Le silence est un baume immédiat. Je pense à mon père, cloué dans son fauteuil roulant, le regard perdu vers la montagne. Il ne parle plus beaucoup. Les accusations, vraies ou fausses, ont eu raison de son esprit bien avant que la maladie ne s'attaque à son corps. Il a été jugé coupable sur la place du marché, condamné par la rumeur, exécuté par le mépris. Et moi, je porte sa croix, avec la sensation lancinante de m'enfoncer chaque jour un peu plus dans une boue invisible. Ai-je le droit de le haïr ? Ai-je le droit de l'aimer ? Je ne sais plus. La seule chose que je sais, c'est que la douceur est devenue mon seul refuge. Je l'offre à ceux qui me blessent, non par grandeur d'âme, mais par survie. C'est ma façon de hurler sans faire de bruit.
Dehors, le vent se lève, fouettant les branches du vieux tilleul contre la fenêtre. Le bruit est sec, presque minéral. Je rouvre les yeux et attrape mon manteau. Je dois rentrer préparer le dîner de mon père, puis la nuit sera à moi, une nuit vide où je regarderai le plafond en me demandant si la vie se résume vraiment à cela : à survivre aux journées en espérant que la prochaine sera moins cruelle. Une vague de solitude déferle sur moi, si puissante qu'elle manque de me faire chanceler. C'est une étreinte glacée, familière, presque réconfortante dans son horreur. Je suis invisible dans ce village, un fantôme que l'on tolère parce qu'elle panse les plaies. Mais ce soir, tandis que je noue mon écharpe, un sentiment inexplicable me traverse. Un frisson qui ne doit rien au froid de l'automne. C'est l'intuition absurde, viscérale, que quelque chose va arriver. Que le monde, dans son indifférence coutumière, va brutalement se souvenir que j'existe. Un vent de changement, porteur de danger ou de promesse, fait bruisser les feuilles mortes sur le seuil de la porte. Je m'arrête, la main sur la poignée, le cœur soudain serré. L'orage qui gronde au loin n'est pas seulement dans le ciel. Il est dans l'air, dans mes veines, dans le battement trop rapide de mon pouls.
Chapitre 57AvenLa ville est la même, et pourtant tout a changé. Les avenues, les tours de verre, les voitures de luxe qui glissent dans les rues comme des requins dans l'eau noire. Je reconnais chaque carrefour, chaque enseigne, chaque visage anonyme qui se détourne sur mon passage. Mais l'air est différent, plus lourd, chargé d'une hostilité sourde qui ne dit pas son nom. Je marche vers la tour, ma tour, celle qui porte mon nom gravé en lettres d'or, et je sens les regards peser sur moi comme des pierres. Autrefois, ils baissaient les yeux. Aujourd'hui, ils me toisent, ils me jugent, ils osent.Je franchis les portes du hall. Le marbre noir brille toujours, l'acier poli reflète la lumière froide des lustres. Mais l'hôtesse ne se lève pas pour m'accueillir, le gardien ne hoche pas la tête avec respect. Ils me regardent comme un étra
Chapitre 58AvenLe bureau est vide. Pas de papiers sur la table, pas de stylo dans le porte-plume, pas de manteau sur le porte-manteau. Les murs de verre reflètent mon visage, et je ne reconnais pas l'homme qui me fixe. Il a mes traits, mes yeux gris, ma mâchoire carrée, mais il semble appartenir à une autre époque, à une autre vie.Je m'assois dans le fauteuil en cuir, celui que mon père occupait avant moi, celui que j'ai occupé après lui. Le cuir est froid, usé par les années. Autrefois, ce fauteuil était mon trône. Aujourd'hui, il n'est qu'un siège vide dans un bureau déserté.Les souvenirs reviennent par vagues. Des trahisons, des mensonges, des ambitions cachées derrière des sourires polis. Lemaire qui me serrait la main en me promettant fidélité. Korvac qui
Chapitre 56NysaLe village n'a pas attendu longtemps pour ressortir ses couteaux. À peine la voiture d'Aven a-t-elle disparu au bout de la route que les langues se sont remises à siffler. Je le sais parce que je les entends, même quand je baisse la tête, même quand je presse le pas, même quand je me réfugie derrière les murs du dispensaire. Les murmures traversent les portes, les regards me suivent dans la rue, et chaque mot est une lame que l'on plante dans mon cœur déjà à vif.— Elle a cru qu'il allait l'épouser, ricane madame Mercier sur la place du marché, assez fort pour que je l'entende depuis l'étal voisin. Une fille comme elle, avec un milliardaire. Elle a dû se croire dans un conte de fées.— Elle a surtout voulu profiter de lui, renchérit la vieille Cél
Chapitre 55AvenLe jour se lève à peine sur la vallée, une lumière grise et froide qui filtre à travers les volets entrouverts et dessine des ombres pâles sur les murs de pierre. Je me tiens devant la maison, mon sac à l'épaule, le cœur si lourd que chaque battement résonne dans ma poitrine comme un glas. Cette maison, ce jardin, ce banc de pierre où nous nous sommes assis tant de fois, tout cela est devenu mon refuge, mon seul vrai foyer, et je m'apprête à le quitter sans savoir si je le reverrai un jour. Nysa est sur le seuil, immobile, les bras croisés sur sa poitrine, le visage pâle comme la brume qui monte de la rivière. Elle ne dit rien, mais ses yeux parlent pour elle, et ce qu'ils disent me déchire l'âme.— Je dois y aller.Ma voix est rauque, brisée, mé
Chapitre 54NysaLe dispensaire est silencieux, trop silencieux. Les derniers patients sont partis depuis une heure, et il ne reste que nous deux, debout face à face, séparés par cette vérité qui ne cesse de grandir entre nous. Gabriel — non, Aven — me regarde avec une intensité qui me brûle, et je vois dans ses yeux gris toute la détresse du monde, mais elle ne suffit plus à m'atteindre comme avant. Quelque chose s'est brisé, et je ne sais pas si cela pourra se réparer un jour.— Pourquoi ? murmuré-je, la voix rauque, épuisée. Pourquoi ne m'avez-vous jamais parlé de vos doutes ?— Quels doutes, Nysa ?— Ceux qui vous hantaient depuis des semaines. Les rêves, les images, cette impression que vous n'étiez pas un homme ordinaire. Vous saviez. Au fond de vous, vous saviez que votre passé n'était pas vide. Et pourtant, vous ne m'avez rien dit. Vous m'avez laissée croire que vous étie
Chapitre 53AvenJe la trouve au dispensaire, seule, en train de ranger les médicaments sur les étagères que j'ai construites de mes mains. Le soir tombe, une lumière dorée traverse les carreaux et dessine des ombres sur son visage fatigué. Elle ne m'a pas entendu entrer, ou peut-être fait-elle semblant. Je reste un instant sur le seuil, le cœur battant, cherchant les mots que je n'ai pas su dire plus tôt.— Nysa.Elle se fige, mais ne se retourne pas.— Je travaille, Gabriel.— Je sais. Mais il faut que je vous parle. Maintenant. Je ne peux plus attendre.Elle pose le flacon qu'elle tenait, lentement, et se tourne enfin vers moi. Ses yeux sont rouges, ses joues marquées par des nuits sans sommeil. Elle est belle, d'une beauté qui me déchire







