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Chapitre 2

last update Petsa ng paglalathala: 2026-07-22 18:32:36

Chapitre 2

Nysa

La pluie s'est arrêtée il y a une heure, mais le ciel reste un bleu meurtri, comme un œil au beurre noir qui n'en finit pas de guérir. L'odeur de la terre mouillée se mêle à celle, plus âcre, de l'antiseptique qui imprègne mes mains, mes vêtements, mes cheveux. C'est mon parfum, désormais. Celui d'une infirmière de campagne qui passe plus de nuits dans ce dispensaire branlant que dans son propre lit. Je pousse la lourde porte de bois, et le grincement des gonds est un cri familier. Le couloir est désert, éclairé par un tube au néon qui clignote par intermittence, projetant des ombres nerveuses sur les murs peints à la chaux. Mes pas sont lourds, mais je force mes épaules à rester droites. Dans ce village, la fatigue est un luxe qu'on ne me pardonne pas. Une femme comme moi, la fille de l'homme qui a ruiné une dizaine de familles, n'a pas le droit de flancher. Elle doit encaisser, sourire, et se taire.

J'accroche ma veste usée au portemanteau, une vieille patère en fer forgé qui menace de s'arracher du mur à chaque geste un peu brusque. Le geste est mécanique, mais ce soir, un tremblement imperceptible agite mes doigts. La journée a été longue. Madame Lenoir est venue pour sa tension, et elle a refusé que je la prenne. Ses yeux pleins de venin, elle a attendu que je sois tout près d'elle pour murmurer, assez fort pour être entendue de la salle d'attente : « Même vos mains doivent être sales, ma pauvre fille. » J'ai senti le rouge me monter aux joues, une brûlure humiliante que j'ai étouffée sous un sourire professionnel. J'ai tendu le tensiomètre à ma collègue sans un mot. Mon cœur battait si fort que je l'entendais dans mes tempes, un tambour de guerre intérieur. La guerre, je la mène chaque jour, et je la perds toujours, parce que je refuse d'utiliser les armes de la méchanceté.

Je pénètre dans la petite salle de repos. Là, à l'abri des regards, je m'autorise à fermer les yeux. Le silence est un baume immédiat. Je pense à mon père, cloué dans son fauteuil roulant, le regard perdu vers la montagne. Il ne parle plus beaucoup. Les accusations, vraies ou fausses, ont eu raison de son esprit bien avant que la maladie ne s'attaque à son corps. Il a été jugé coupable sur la place du marché, condamné par la rumeur, exécuté par le mépris. Et moi, je porte sa croix, avec la sensation lancinante de m'enfoncer chaque jour un peu plus dans une boue invisible. Ai-je le droit de le haïr ? Ai-je le droit de l'aimer ? Je ne sais plus. La seule chose que je sais, c'est que la douceur est devenue mon seul refuge. Je l'offre à ceux qui me blessent, non par grandeur d'âme, mais par survie. C'est ma façon de hurler sans faire de bruit.

Dehors, le vent se lève, fouettant les branches du vieux tilleul contre la fenêtre. Le bruit est sec, presque minéral. Je rouvre les yeux et attrape mon manteau. Je dois rentrer préparer le dîner de mon père, puis la nuit sera à moi, une nuit vide où je regarderai le plafond en me demandant si la vie se résume vraiment à cela : à survivre aux journées en espérant que la prochaine sera moins cruelle. Une vague de solitude déferle sur moi, si puissante qu'elle manque de me faire chanceler. C'est une étreinte glacée, familière, presque réconfortante dans son horreur. Je suis invisible dans ce village, un fantôme que l'on tolère parce qu'elle panse les plaies. Mais ce soir, tandis que je noue mon écharpe, un sentiment inexplicable me traverse. Un frisson qui ne doit rien au froid de l'automne. C'est l'intuition absurde, viscérale, que quelque chose va arriver. Que le monde, dans son indifférence coutumière, va brutalement se souvenir que j'existe. Un vent de changement, porteur de danger ou de promesse, fait bruisser les feuilles mortes sur le seuil de la porte. Je m'arrête, la main sur la poignée, le cœur soudain serré. L'orage qui gronde au loin n'est pas seulement dans le ciel. Il est dans l'air, dans mes veines, dans le battement trop rapide de mon pouls.

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