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Le milliardaire qui a perdu son identité
Le milliardaire qui a perdu son identité
Auteur: Les écrits d'une Mariam

Chapitre 1

last update Date de publication: 2026-07-22 18:32:13

Chapitre 1

Aven

Je suis un homme que l'on ne regarde pas dans les yeux.

C'est une vérité que j'ai imposée au monde, une loi silencieuse que même les plus puissants respectent sans que j'aie jamais eu besoin de la formuler à voix haute. Mes pas résonnent sur le marbre noir du hall, un battement régulier, métronome impérial qui scande mon avancée. Le bâtiment tout entier vibre à mon rythme. Les murs de verre fumé reflètent ma silhouette, une armure d'ombre et de lumière taillée dans un costume d'un gris presque bleu, si sombre qu'il en paraît plus profond que la nuit. Ma main gauche, négligemment glissée dans la poche de mon pantalon, effleure la tranche froide de mon téléphone, mais je ne le consulte pas. Je n'en ai pas besoin. L'information vient à moi, toujours.

Sur mon passage, les portes de verre s'ouvrent avec un souffle respectueux. L'air climatisé charrie des effluves de cuir neuf, d'acier poli et de parfums hors de prix, un mélange stérile qui est devenu l'odeur même de mon existence. Une hôtesse derrière le comptoir d'accueil, vêtue d'un tailleur bleu nuit, esquisse un mouvement pour me saluer puis se ravise, la main suspendue. Elle baisse les yeux. Elle a bien fait. Je ne supporte pas l'obséquiosité, je ne tolère que l'efficacité. Son regard, elle l'ignore encore, je ne l'aurais même pas croisé. Mon regard, lui, est fixé droit devant, traversant les corps comme s'ils n'étaient que des courants d'air. Un regard que l'on dit glacial, capable de faire fondre les certitudes les mieux trempées et de transformer le silence le plus assuré en une plaie béante. La vérité est plus simple : je n'ai tout simplement rien à leur dire, et tout ce qu'ils pourraient me dire, je le sais déjà.

Je ne suis pas né avec cette froideur. Elle a été déposée en moi un jour de pluie, il y a vingt ans, quand une voiture a glissé sur une route de montagne et que le monde a perdu sa seule couleur. Ma mère portait une robe jaune, ce jour-là. Je me souviens du jaune, une tache de soleil déchirée par la grisaille, la dernière chose belle que j'ai vue avant de comprendre que la beauté était un piège et l'amour une porte ouverte à la souffrance la plus abjecte. Après elle, il n'est resté que la stratégie. Mon père, dans son chagrin, m'a appris à transformer l'émotion en calcul. Une leçon que j'ai perfectionnée jusqu'à devenir une machine de guerre financière. Aujourd'hui, à trente-cinq ans, je suis le plus jeune milliardaire d'Europe, et mon cœur est un coffre-fort dont j'ai fondu la clé.

Pourtant, tandis que je m'engouffre dans l'ascenseur privé, une sensation étrange me parcourt, un picotement désagréable entre les omoplates. La cabine de verre s'élève, offrant une vue panoramique sur la ville qui s'étale à mes pieds comme un circuit imprimé. Les toits scintillent sous le soleil froid de novembre. Mon empire. Ma prison. Mes doigts se referment sur le garde-corps en acier brossé, et je plisse les yeux, tentant de chasser cette impression d'être observé. Pas avec la déférence habituelle, non. Avec une intensité différente, une lame invisible qui cherche la faille dans l'armure. Je ne me retourne pas. Me retourner serait un aveu de faiblesse. Mais mon esprit, lui, enregistre tout. La silhouette floue dans le hall, le reflet trop insistant dans une porte de service. Ce sont des détails, des grains de poussière sur le costume parfait de ma journée. Des grains de poussière qui, je le pressens confusément, pourraient bien déclencher un incendie.

Les portes de l'ascenseur s'ouvrent avec un chuintement discret sur le dernier étage, le mien. L'air y est plus rare, le silence, plus profond. Mon bureau est un sanctuaire de verre et de béton brut, une cellule de luxe perchée au-dessus du monde. Je m'avance jusqu'à la baie vitrée qui court du sol au plafond. Là, enfin, je ferme les yeux un bref instant. Derrière mes paupières closes, ce n'est pas la ville que je vois. C'est la robe jaune de ma mère qui danse, une dernière fois, avant de plonger dans le ravin. Le souvenir me brûle la gorge, un acide familier que je ravalerai, comme toujours.

La haine est une énergie plus fiable que l'amour, une pile nucléaire qui ne s'éteint jamais. C'est cette haine qui m'a permis de doubler la valeur de l'empire familial en moins d'une décennie. C'est elle qui me fait me détourner de la fenêtre et poser mon regard sur le dossier qui m'attend sur le bureau en ébène de Macassar. Mais aujourd'hui, une pensée parasite s'y accroche. Et si cette haine ne suffisait plus ? Et si, parmi les silhouettes que j'ai croisées sans les voir, se cachait une haine plus grande, plus ancienne, plus patiente que la mienne ? J'effleure du bout des doigts la surface parfaite du bois, ce contact lisse et froid qui m'ancrait autrefois dans le réel. Il ne m'apporte aucun réconfort. Un orage se forme derrière mes tempes, une prémonition sans visage. Je ne le sais pas encore, mais dans l'ombre de mon propre empire, quelqu'un a déjà décidé que mon temps était compté. Et le compte à rebours a commencé.

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