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Chapitre 1
Aven
Je suis un homme que l'on ne regarde pas dans les yeux.
C'est une vérité que j'ai imposée au monde, une loi silencieuse que même les plus puissants respectent sans que j'aie jamais eu besoin de la formuler à voix haute. Mes pas résonnent sur le marbre noir du hall, un battement régulier, métronome impérial qui scande mon avancée. Le bâtiment tout entier vibre à mon rythme. Les murs de verre fumé reflètent ma silhouette, une armure d'ombre et de lumière taillée dans un costume d'un gris presque bleu, si sombre qu'il en paraît plus profond que la nuit. Ma main gauche, négligemment glissée dans la poche de mon pantalon, effleure la tranche froide de mon téléphone, mais je ne le consulte pas. Je n'en ai pas besoin. L'information vient à moi, toujours.
Sur mon passage, les portes de verre s'ouvrent avec un souffle respectueux. L'air climatisé charrie des effluves de cuir neuf, d'acier poli et de parfums hors de prix, un mélange stérile qui est devenu l'odeur même de mon existence. Une hôtesse derrière le comptoir d'accueil, vêtue d'un tailleur bleu nuit, esquisse un mouvement pour me saluer puis se ravise, la main suspendue. Elle baisse les yeux. Elle a bien fait. Je ne supporte pas l'obséquiosité, je ne tolère que l'efficacité. Son regard, elle l'ignore encore, je ne l'aurais même pas croisé. Mon regard, lui, est fixé droit devant, traversant les corps comme s'ils n'étaient que des courants d'air. Un regard que l'on dit glacial, capable de faire fondre les certitudes les mieux trempées et de transformer le silence le plus assuré en une plaie béante. La vérité est plus simple : je n'ai tout simplement rien à leur dire, et tout ce qu'ils pourraient me dire, je le sais déjà.
Je ne suis pas né avec cette froideur. Elle a été déposée en moi un jour de pluie, il y a vingt ans, quand une voiture a glissé sur une route de montagne et que le monde a perdu sa seule couleur. Ma mère portait une robe jaune, ce jour-là. Je me souviens du jaune, une tache de soleil déchirée par la grisaille, la dernière chose belle que j'ai vue avant de comprendre que la beauté était un piège et l'amour une porte ouverte à la souffrance la plus abjecte. Après elle, il n'est resté que la stratégie. Mon père, dans son chagrin, m'a appris à transformer l'émotion en calcul. Une leçon que j'ai perfectionnée jusqu'à devenir une machine de guerre financière. Aujourd'hui, à trente-cinq ans, je suis le plus jeune milliardaire d'Europe, et mon cœur est un coffre-fort dont j'ai fondu la clé.
Pourtant, tandis que je m'engouffre dans l'ascenseur privé, une sensation étrange me parcourt, un picotement désagréable entre les omoplates. La cabine de verre s'élève, offrant une vue panoramique sur la ville qui s'étale à mes pieds comme un circuit imprimé. Les toits scintillent sous le soleil froid de novembre. Mon empire. Ma prison. Mes doigts se referment sur le garde-corps en acier brossé, et je plisse les yeux, tentant de chasser cette impression d'être observé. Pas avec la déférence habituelle, non. Avec une intensité différente, une lame invisible qui cherche la faille dans l'armure. Je ne me retourne pas. Me retourner serait un aveu de faiblesse. Mais mon esprit, lui, enregistre tout. La silhouette floue dans le hall, le reflet trop insistant dans une porte de service. Ce sont des détails, des grains de poussière sur le costume parfait de ma journée. Des grains de poussière qui, je le pressens confusément, pourraient bien déclencher un incendie.
Les portes de l'ascenseur s'ouvrent avec un chuintement discret sur le dernier étage, le mien. L'air y est plus rare, le silence, plus profond. Mon bureau est un sanctuaire de verre et de béton brut, une cellule de luxe perchée au-dessus du monde. Je m'avance jusqu'à la baie vitrée qui court du sol au plafond. Là, enfin, je ferme les yeux un bref instant. Derrière mes paupières closes, ce n'est pas la ville que je vois. C'est la robe jaune de ma mère qui danse, une dernière fois, avant de plonger dans le ravin. Le souvenir me brûle la gorge, un acide familier que je ravalerai, comme toujours.
La haine est une énergie plus fiable que l'amour, une pile nucléaire qui ne s'éteint jamais. C'est cette haine qui m'a permis de doubler la valeur de l'empire familial en moins d'une décennie. C'est elle qui me fait me détourner de la fenêtre et poser mon regard sur le dossier qui m'attend sur le bureau en ébène de Macassar. Mais aujourd'hui, une pensée parasite s'y accroche. Et si cette haine ne suffisait plus ? Et si, parmi les silhouettes que j'ai croisées sans les voir, se cachait une haine plus grande, plus ancienne, plus patiente que la mienne ? J'effleure du bout des doigts la surface parfaite du bois, ce contact lisse et froid qui m'ancrait autrefois dans le réel. Il ne m'apporte aucun réconfort. Un orage se forme derrière mes tempes, une prémonition sans visage. Je ne le sais pas encore, mais dans l'ombre de mon propre empire, quelqu'un a déjà décidé que mon temps était compté. Et le compte à rebours a commencé.
Chapitre 57AvenLa ville est la même, et pourtant tout a changé. Les avenues, les tours de verre, les voitures de luxe qui glissent dans les rues comme des requins dans l'eau noire. Je reconnais chaque carrefour, chaque enseigne, chaque visage anonyme qui se détourne sur mon passage. Mais l'air est différent, plus lourd, chargé d'une hostilité sourde qui ne dit pas son nom. Je marche vers la tour, ma tour, celle qui porte mon nom gravé en lettres d'or, et je sens les regards peser sur moi comme des pierres. Autrefois, ils baissaient les yeux. Aujourd'hui, ils me toisent, ils me jugent, ils osent.Je franchis les portes du hall. Le marbre noir brille toujours, l'acier poli reflète la lumière froide des lustres. Mais l'hôtesse ne se lève pas pour m'accueillir, le gardien ne hoche pas la tête avec respect. Ils me regardent comme un étra
Chapitre 58AvenLe bureau est vide. Pas de papiers sur la table, pas de stylo dans le porte-plume, pas de manteau sur le porte-manteau. Les murs de verre reflètent mon visage, et je ne reconnais pas l'homme qui me fixe. Il a mes traits, mes yeux gris, ma mâchoire carrée, mais il semble appartenir à une autre époque, à une autre vie.Je m'assois dans le fauteuil en cuir, celui que mon père occupait avant moi, celui que j'ai occupé après lui. Le cuir est froid, usé par les années. Autrefois, ce fauteuil était mon trône. Aujourd'hui, il n'est qu'un siège vide dans un bureau déserté.Les souvenirs reviennent par vagues. Des trahisons, des mensonges, des ambitions cachées derrière des sourires polis. Lemaire qui me serrait la main en me promettant fidélité. Korvac qui
Chapitre 56NysaLe village n'a pas attendu longtemps pour ressortir ses couteaux. À peine la voiture d'Aven a-t-elle disparu au bout de la route que les langues se sont remises à siffler. Je le sais parce que je les entends, même quand je baisse la tête, même quand je presse le pas, même quand je me réfugie derrière les murs du dispensaire. Les murmures traversent les portes, les regards me suivent dans la rue, et chaque mot est une lame que l'on plante dans mon cœur déjà à vif.— Elle a cru qu'il allait l'épouser, ricane madame Mercier sur la place du marché, assez fort pour que je l'entende depuis l'étal voisin. Une fille comme elle, avec un milliardaire. Elle a dû se croire dans un conte de fées.— Elle a surtout voulu profiter de lui, renchérit la vieille Cél
Chapitre 55AvenLe jour se lève à peine sur la vallée, une lumière grise et froide qui filtre à travers les volets entrouverts et dessine des ombres pâles sur les murs de pierre. Je me tiens devant la maison, mon sac à l'épaule, le cœur si lourd que chaque battement résonne dans ma poitrine comme un glas. Cette maison, ce jardin, ce banc de pierre où nous nous sommes assis tant de fois, tout cela est devenu mon refuge, mon seul vrai foyer, et je m'apprête à le quitter sans savoir si je le reverrai un jour. Nysa est sur le seuil, immobile, les bras croisés sur sa poitrine, le visage pâle comme la brume qui monte de la rivière. Elle ne dit rien, mais ses yeux parlent pour elle, et ce qu'ils disent me déchire l'âme.— Je dois y aller.Ma voix est rauque, brisée, mé
Chapitre 54NysaLe dispensaire est silencieux, trop silencieux. Les derniers patients sont partis depuis une heure, et il ne reste que nous deux, debout face à face, séparés par cette vérité qui ne cesse de grandir entre nous. Gabriel — non, Aven — me regarde avec une intensité qui me brûle, et je vois dans ses yeux gris toute la détresse du monde, mais elle ne suffit plus à m'atteindre comme avant. Quelque chose s'est brisé, et je ne sais pas si cela pourra se réparer un jour.— Pourquoi ? murmuré-je, la voix rauque, épuisée. Pourquoi ne m'avez-vous jamais parlé de vos doutes ?— Quels doutes, Nysa ?— Ceux qui vous hantaient depuis des semaines. Les rêves, les images, cette impression que vous n'étiez pas un homme ordinaire. Vous saviez. Au fond de vous, vous saviez que votre passé n'était pas vide. Et pourtant, vous ne m'avez rien dit. Vous m'avez laissée croire que vous étie
Chapitre 53AvenJe la trouve au dispensaire, seule, en train de ranger les médicaments sur les étagères que j'ai construites de mes mains. Le soir tombe, une lumière dorée traverse les carreaux et dessine des ombres sur son visage fatigué. Elle ne m'a pas entendu entrer, ou peut-être fait-elle semblant. Je reste un instant sur le seuil, le cœur battant, cherchant les mots que je n'ai pas su dire plus tôt.— Nysa.Elle se fige, mais ne se retourne pas.— Je travaille, Gabriel.— Je sais. Mais il faut que je vous parle. Maintenant. Je ne peux plus attendre.Elle pose le flacon qu'elle tenait, lentement, et se tourne enfin vers moi. Ses yeux sont rouges, ses joues marquées par des nuits sans sommeil. Elle est belle, d'une beauté qui me déchire







