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Chapitre 3

last update publish date: 2026-07-22 18:33:11

Chapitre 3

Aven

La lumière du plafonnier est une lame blanche qui découpe la table de réunion en deux clans. D'un côté, les fidèles, du moins ceux qui en portent encore le masque. De l'autre, les charognards, ces associés de longue date dont la loyauté se monnaie au même taux que les actions de l'entreprise. Aujourd'hui, le cours de leur fidélité est en baisse, je le sens. L'air est saturé d'une tension électrique, une odeur d'ozone et d'eau de Cologne trop capiteuse qui me donne la nausée. Je reste debout, au bout de la table, les deux mains à plat sur le bois froid. Je ne m'assois jamais en premier. C'est un détail, un de ces jeux de pouvoir subtils qui assoient une domination. Mes doigts sentent les micro-rayures du vernis, chaque aspérité infime. Je me concentre sur cette sensation pour contenir la fureur glacée qui commence à ramper dans ma nuque.

— Les projections pour le marché asiatique sont en deçà de nos espérances, lance Marc Vasseur, mon directeur financier.

Sa voix est un filet d'huile. Elle glisse, insinuante, cherchant à tacher ma carapace sans en avoir l'air. Il n'ose pas me regarder. Il fixe un point sur mon nœud de cravate, ce qui est pire. C'est l'attitude du traître qui répète sa leçon. Je soulève une main, un geste infime du poignet. Le silence retombe, plus lourd, comme une chape de plomb sur la pièce.

— En deçà de vos espérances, Marc, ou des miennes ?

Ma question ne tolère pas de réponse. Elle sert juste à lui rappeler que je lis en lui comme dans un prospectus mal photocopié. Les mâchoires de certains se crispent. Les stylos sont reposés avec une lenteur exagérée. Chaque bruit devient une déclaration de guerre potentielle. Mon regard balaie l'assemblée, une dizaine d'hommes et de femmes en costume sombre, et s'arrête une seconde de trop sur un visage au fond de la salle. Un homme aux tempes grisonnantes, discret, presque effacé. Il s'appelle Simon Lemaire, un actionnaire minoritaire, un héritage de l'époque de mon père. Je ne l'ai jamais considéré comme une menace, pas une seule fois. Et pourtant, là, pendant ce silence, je capte un éclair dans ses prunelles, une lueur de satisfaction malsaine qui s'éteint aussitôt qu'elle est apparue. Nos regards se croisent, et c'est lui qui détourne le premier les yeux, mais trop lentement, avec une déférence narquoise. L'insulte est feutrée, élégante, parfaitement calibrée pour m'atteindre sans que personne d'autre ne le voie.

La fureur se transforme en un bloc de glace dans mes entrailles. Une décharge d'adrénaline pure, froide et coupante. Il se trame quelque chose. Je le sais avec une certitude animale. Les chiffres défilent devant mes yeux sans que je les voie vraiment. Les mots prononcés autour de la table deviennent un bourdonnement lointain. Je suis un prédateur, et pour la première fois, je sens l'odeur d'un autre prédateur sur mon territoire. Une odeur de patience, de plans ourdis dans l'ombre des bars d'hôtels luxueux. L'odeur de la trahison. La sensation est presque physique, une brûlure au creux de l'estomac. Ma mère me disait que la confiance est un oiseau aux ailes de verre, qu'il suffit d'un rien pour le briser. Pendant vingt ans, j'ai protégé cet oiseau en le gardant en cage. Et ce soir, dans les yeux de Simon Lemaire, j'ai vu le caillou précis qui allait pulvériser la cage, l'oiseau, et l'équilibre de tout mon empire avec lui.

Je mets fin à la réunion d'une phrase brève. Une phrase qui ne conclut rien, qui laisse planer une menace diffuse. Je veux qu'ils transpirent. Qu'ils rentrent chez eux avec l'angoisse au ventre. Je congédie l'assemblée d'un geste, et ils se lèvent dans un bruissement d'étoffes coûteuses, pressés de fuir l'atmosphère toxique de la salle. Je reste seul. Le silence est assourdissant, ponctué seulement par le ronronnement lointain du système d'aération. Je m'approche de la chaise vide de Lemaire. Mon regard descend vers l'accoudoir en cuir, là où sa main moite s'est posée. Je l'effleure. Le cuir est encore tiède. Cette chaleur, c'est celle de l'homme qui a décidé de me détruire. Je serre le poing. La guerre silencieuse est déclarée. Il ne sait pas encore à quel point je peux être impitoyable quand je suis acculé. Il croit que l'argent est mon unique arme. Il va découvrir, à ses dépens, que ma fortune est le cadet de mes pouvoirs. Ma véritable force, c'est mon incapacité totale à pardonner. Un sourire mince étire mes lèvres, un sourire sans joie qui n'atteint pas mes yeux. Qu'il vienne. Je l'attends.

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