Se connecterChapitre 3
Aven
La lumière du plafonnier est une lame blanche qui découpe la table de réunion en deux clans. D'un côté, les fidèles, du moins ceux qui en portent encore le masque. De l'autre, les charognards, ces associés de longue date dont la loyauté se monnaie au même taux que les actions de l'entreprise. Aujourd'hui, le cours de leur fidélité est en baisse, je le sens. L'air est saturé d'une tension électrique, une odeur d'ozone et d'eau de Cologne trop capiteuse qui me donne la nausée. Je reste debout, au bout de la table, les deux mains à plat sur le bois froid. Je ne m'assois jamais en premier. C'est un détail, un de ces jeux de pouvoir subtils qui assoient une domination. Mes doigts sentent les micro-rayures du vernis, chaque aspérité infime. Je me concentre sur cette sensation pour contenir la fureur glacée qui commence à ramper dans ma nuque.
— Les projections pour le marché asiatique sont en deçà de nos espérances, lance Marc Vasseur, mon directeur financier.
Sa voix est un filet d'huile. Elle glisse, insinuante, cherchant à tacher ma carapace sans en avoir l'air. Il n'ose pas me regarder. Il fixe un point sur mon nœud de cravate, ce qui est pire. C'est l'attitude du traître qui répète sa leçon. Je soulève une main, un geste infime du poignet. Le silence retombe, plus lourd, comme une chape de plomb sur la pièce.
— En deçà de vos espérances, Marc, ou des miennes ?
Ma question ne tolère pas de réponse. Elle sert juste à lui rappeler que je lis en lui comme dans un prospectus mal photocopié. Les mâchoires de certains se crispent. Les stylos sont reposés avec une lenteur exagérée. Chaque bruit devient une déclaration de guerre potentielle. Mon regard balaie l'assemblée, une dizaine d'hommes et de femmes en costume sombre, et s'arrête une seconde de trop sur un visage au fond de la salle. Un homme aux tempes grisonnantes, discret, presque effacé. Il s'appelle Simon Lemaire, un actionnaire minoritaire, un héritage de l'époque de mon père. Je ne l'ai jamais considéré comme une menace, pas une seule fois. Et pourtant, là, pendant ce silence, je capte un éclair dans ses prunelles, une lueur de satisfaction malsaine qui s'éteint aussitôt qu'elle est apparue. Nos regards se croisent, et c'est lui qui détourne le premier les yeux, mais trop lentement, avec une déférence narquoise. L'insulte est feutrée, élégante, parfaitement calibrée pour m'atteindre sans que personne d'autre ne le voie.
La fureur se transforme en un bloc de glace dans mes entrailles. Une décharge d'adrénaline pure, froide et coupante. Il se trame quelque chose. Je le sais avec une certitude animale. Les chiffres défilent devant mes yeux sans que je les voie vraiment. Les mots prononcés autour de la table deviennent un bourdonnement lointain. Je suis un prédateur, et pour la première fois, je sens l'odeur d'un autre prédateur sur mon territoire. Une odeur de patience, de plans ourdis dans l'ombre des bars d'hôtels luxueux. L'odeur de la trahison. La sensation est presque physique, une brûlure au creux de l'estomac. Ma mère me disait que la confiance est un oiseau aux ailes de verre, qu'il suffit d'un rien pour le briser. Pendant vingt ans, j'ai protégé cet oiseau en le gardant en cage. Et ce soir, dans les yeux de Simon Lemaire, j'ai vu le caillou précis qui allait pulvériser la cage, l'oiseau, et l'équilibre de tout mon empire avec lui.
Je mets fin à la réunion d'une phrase brève. Une phrase qui ne conclut rien, qui laisse planer une menace diffuse. Je veux qu'ils transpirent. Qu'ils rentrent chez eux avec l'angoisse au ventre. Je congédie l'assemblée d'un geste, et ils se lèvent dans un bruissement d'étoffes coûteuses, pressés de fuir l'atmosphère toxique de la salle. Je reste seul. Le silence est assourdissant, ponctué seulement par le ronronnement lointain du système d'aération. Je m'approche de la chaise vide de Lemaire. Mon regard descend vers l'accoudoir en cuir, là où sa main moite s'est posée. Je l'effleure. Le cuir est encore tiède. Cette chaleur, c'est celle de l'homme qui a décidé de me détruire. Je serre le poing. La guerre silencieuse est déclarée. Il ne sait pas encore à quel point je peux être impitoyable quand je suis acculé. Il croit que l'argent est mon unique arme. Il va découvrir, à ses dépens, que ma fortune est le cadet de mes pouvoirs. Ma véritable force, c'est mon incapacité totale à pardonner. Un sourire mince étire mes lèvres, un sourire sans joie qui n'atteint pas mes yeux. Qu'il vienne. Je l'attends.
Chapitre 6NysaLa nuit est tombée depuis longtemps sur le dispensaire, une nuit sans lune, épaisse comme de l'encre, qui avale les contours de la vallée et ne laisse derrière elle qu'un silence oppressant troublé par le hululement lointain d'une chouette. Je suis seule dans la petite salle de soins, éclairée par une lampe jaunâtre qui projette des ombres mouvantes sur les murs de pierre, et devant moi, allongée sur le lit de fer, une petite fille lutte pour respirer. Elle s'appelle Manon, elle a sept ans, et ses yeux brillent de fièvre comme deux braises fragiles qui menacent de s'éteindre à chaque instant. Ses poumons sifflent, un bruit déchirant qui me serre le ventre, et ses petites mains crispées sur le drap sont bleuies par le manque d'oxygène.Sa mère l'a amenée en fin d'après-midi, affolée, les joues striées de larmes, et elle m'a suppliée de faire quelque chose, n'importe quoi, avec cette terreur brute des mères qui sentent la mort rôder autour de leur enfant. Le dispensaire
Chapitre 5AvenLa soirée est une fosse aux lions déguisée en gala de charité.Les lustres de cristal déversent une lumière dorée sur les robes de soie et les smokings noirs, une pluie d'éclats qui se brise sur les diamants et les coupes de champagne. Je me tiens près de la baie vitrée, un verre de whisky à la main dont je n'ai pas bu une goutte, et je contemple ce cirque avec un détachement clinique. Je suis venu par obligation, une de ces corvées mondaines auxquelles un homme de ma position ne peut se soustraire sans que les rumeurs ne s'enflamment. Depuis la dernière réunion du conseil, depuis ce regard échangé avec Simon Lemaire, je vois des ennemis partout, et ce soir, la trahison embaume littéralement la salle.C'est alors qu'elle apparaît.Elle traverse la foule comme une lame fend la soie, avec une aisance qui force l'admiration malgré moi. Elena Korvac. Un visage anguleux de madone byzantine, des yeux d'un vert si pâle qu'ils en paraissent translucides, des yeux de prédatrice
Chapitre 4NysaLe chemin de terre qui mène à la maison est creusé d'ornières que la dernière pluie a remplies d'une eau boueuse et glacée. Je les évite par habitude, mes chaussures usées connaissant chaque pierre, chaque racine qui affleure comme les aspérités d'une vie que je n'ai pas choisie. La maison apparaît derrière le rideau des saules, une bâtisse de pierre grise au toit d'ardoises moussues, et mon cœur se serre en pensant à l'homme qui attend à l'intérieur, prisonnier d'un corps et d'un passé qui ne lui appartiennent plus vraiment.Je pousse la porte de bois qui proteste en grinçant, et l'odeur du feu de cheminée m'enveloppe aussitôt. Mon père est là, devant la fenêtre, sa silhouette amaigrie découpée par la lumière grise du crépuscule. Il ne s'est pas retourné en entendant la porte, il ne se retourne plus jamais. Son fauteuil roulant est orienté vers la montagne, ce massif sombre qui se dresse comme un juge silencieux. Je m'approche doucement et pose une main légère sur son
Chapitre 3AvenLa lumière du plafonnier est une lame blanche qui découpe la table de réunion en deux clans. D'un côté, les fidèles, du moins ceux qui en portent encore le masque. De l'autre, les charognards, ces associés de longue date dont la loyauté se monnaie au même taux que les actions de l'entreprise. Aujourd'hui, le cours de leur fidélité est en baisse, je le sens. L'air est saturé d'une tension électrique, une odeur d'ozone et d'eau de Cologne trop capiteuse qui me donne la nausée. Je reste debout, au bout de la table, les deux mains à plat sur le bois froid. Je ne m'assois jamais en premier. C'est un détail, un de ces jeux de pouvoir subtils qui assoient une domination. Mes doigts sentent les micro-rayures du vernis, chaque aspérité infime. Je me concentre sur cette sensation pour contenir la fureur glacée qui commence à ramper dans ma nuque.— Les projections pour le marché asiatique sont en deçà de nos espérances, lance Marc Vasseur, mon directeur financier.Sa voix est un
Chapitre 2NysaLa pluie s'est arrêtée il y a une heure, mais le ciel reste un bleu meurtri, comme un œil au beurre noir qui n'en finit pas de guérir. L'odeur de la terre mouillée se mêle à celle, plus âcre, de l'antiseptique qui imprègne mes mains, mes vêtements, mes cheveux. C'est mon parfum, désormais. Celui d'une infirmière de campagne qui passe plus de nuits dans ce dispensaire branlant que dans son propre lit. Je pousse la lourde porte de bois, et le grincement des gonds est un cri familier. Le couloir est désert, éclairé par un tube au néon qui clignote par intermittence, projetant des ombres nerveuses sur les murs peints à la chaux. Mes pas sont lourds, mais je force mes épaules à rester droites. Dans ce village, la fatigue est un luxe qu'on ne me pardonne pas. Une femme comme moi, la fille de l'homme qui a ruiné une dizaine de familles, n'a pas le droit de flancher. Elle doit encaisser, sourire, et se taire.J'accroche ma veste usée au portemanteau, une vieille patère en fer
Chapitre 1AvenJe suis un homme que l'on ne regarde pas dans les yeux.C'est une vérité que j'ai imposée au monde, une loi silencieuse que même les plus puissants respectent sans que j'aie jamais eu besoin de la formuler à voix haute. Mes pas résonnent sur le marbre noir du hall, un battement régulier, métronome impérial qui scande mon avancée. Le bâtiment tout entier vibre à mon rythme. Les murs de verre fumé reflètent ma silhouette, une armure d'ombre et de lumière taillée dans un costume d'un gris presque bleu, si sombre qu'il en paraît plus profond que la nuit. Ma main gauche, négligemment glissée dans la poche de mon pantalon, effleure la tranche froide de mon téléphone, mais je ne le consulte pas. Je n'en ai pas besoin. L'information vient à moi, toujours.Sur mon passage, les portes de verre s'ouvrent avec un souffle respectueux. L'air climatisé charrie des effluves de cuir neuf, d'acier poli et de parfums hors de prix, un mélange stérile qui est devenu l'odeur même de mon exi







