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Chapitre 5

last update publish date: 2026-07-22 18:39:13

Chapitre 5

Aven

La soirée est une fosse aux lions déguisée en gala de charité.

Les lustres de cristal déversent une lumière dorée sur les robes de soie et les smokings noirs, une pluie d'éclats qui se brise sur les diamants et les coupes de champagne. Je me tiens près de la baie vitrée, un verre de whisky à la main dont je n'ai pas bu une goutte, et je contemple ce cirque avec un détachement clinique. Je suis venu par obligation, une de ces corvées mondaines auxquelles un homme de ma position ne peut se soustraire sans que les rumeurs ne s'enflamment. Depuis la dernière réunion du conseil, depuis ce regard échangé avec Simon Lemaire, je vois des ennemis partout, et ce soir, la trahison embaume littéralement la salle.

C'est alors qu'elle apparaît.

Elle traverse la foule comme une lame fend la soie, avec une aisance qui force l'admiration malgré moi. Elena Korvac. Un visage anguleux de madone byzantine, des yeux d'un vert si pâle qu'ils en paraissent translucides, des yeux de prédatrice qui ont l'habitude de ne rien laisser échapper de ce qu'ils convoitent. Sa robe est un fourreau de velours noir qui épouse chaque courbe avec une précision chirurgicale, et elle avance vers moi avec un sourire qui se veut désarmant mais que je perçois immédiatement pour ce qu'il est : un calcul.

— Aven Kaïros, dit-elle en s'arrêtant à une distance parfaitement étudiée. Je commençais à croire que vous n'étiez qu'une légende urbaine. Vous êtes encore plus impressionnant en chair et en os.

Sa voix est un miel tramé de velours, une voix travaillée pour charmer, pour désarmer, pour obtenir. Je ne réponds pas immédiatement. Mon regard descend le long de sa silhouette sans se cacher, une inspection froide qui n'a rien de l'admiration qu'elle espérait susciter. Je vois les failles dans son armure : la légère crispation de sa main sur sa pochette, le battement trop rapide de la veine sur sa tempe, l'éclat trop vif de ses prunelles qui trahit une ambition affamée plutôt qu'un désir sincère.

— Madame Korvac, dis-je enfin, et ma voix est un bloc de marbre qui tombe entre nous. Votre réputation vous précède. On dit que vous avez le talent de transformer chaque conversation en négociation.

Elle rit, un rire cristallin qui sonne faux comme une pièce de monnaie contrefaite, et fait un pas de plus, réduisant la distance qui nous sépare à une intimité que je n'ai pas autorisée. Son parfum m'atteint alors, un jasmin entêtant conçu pour envoûter et pour piéger.

— Les affaires sont une danse, monsieur Kaïros, murmure-t-elle en penchant légèrement la tête. Et j'aime les partenaires qui savent mener. Vous devriez m'accorder une valse. Qui sait ce que nous pourrions... partager.

Ses yeux ne quittent pas les miens, et dans leurs profondeurs d'émeraude, je distingue maintenant autre chose que l'ambition. Une mission. Elle n'est pas venue pour un flirt, elle est venue pour trouver une brèche, une fissure qu'elle pourrait exploiter pour le compte de quelqu'un d'autre. La réalisation me frappe avec la force d'une évidence : elle est l'éclaireuse, l'avant-garde d'une offensive plus vaste.

— Madame, dis-je en posant mon verre sur le plateau d'un serveur qui passe, le geste précis et définitif. Je n'ai jamais dansé avec personne, et ce n'est pas ce soir que je commencerai. Votre intérêt pour ma personne est aussi flatteur que transparent, et je vous suggère de le reporter sur quelqu'un qui aura la faiblesse de s'y laisser prendre. Bonne soirée.

Je tourne les talons sans lui laisser le temps de répondre. Le silence qui suit mes mots est un gouffre, et je sais que tous les regards sont braqués sur elle. L'humiliation est une lave brûlante qui doit dévorer ses entrailles à l'instant même où je m'éloigne. Elle est là, plantée au milieu de la piste de danse comme une statue de sel, son sourire pulvérisé en mille éclats. Je ne la regarde pas, je continue ma marche vers la sortie, l'incarnation parfaite de l'indifférence souveraine.

Dans la voiture qui me ramène vers la solitude de mon appartement, les lumières de la ville défilent comme des souvenirs qu'on n'arrive pas à saisir. Je ferme les yeux. Je sais que je viens de commettre une erreur stratégique. J'aurais dû jouer le jeu, la laisser croire qu'elle m'avait atteint, observer ses manœuvres et remonter la piste jusqu'à ses commanditaires. Au lieu de cela, j'ai fait d'elle une ennemie mortelle. Son désir de me conquérir vient de se transformer en une haine qui ne s'éteindra qu'avec ma destruction ou la sienne. Elena Korvac vient de signer son nom sur la liste de mes ennemis. Elle apprendra ce qu'il en coûte de vouloir jouer contre moi.

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