LOGINChapitre 9
Aven
Le cimetière est un océan de silence, une étendue de pierres grises et de cyprès noirs qui se découpent sur le ciel pâle du matin comme des sentinelles austères veillant sur le sommeil éternel des morts. Le soleil n'a pas encore percé la brume qui flotte au ras du sol, une brume légère, presque irréelle, qui donne aux lieux une atmosphère de sanctuaire hors du temps. Je marche seul entre les tombes, le col de mon manteau de cachemire relevé contre le vent glacé qui balaie les allées désertes, et mes pas crissent sur le gravier avec une régularité de métronome, ce bruit sec et répétitif qui rythme ma progression comme un compte à rebours. L'air sent le buis amer, la terre retournée par les fossoyeurs, les fleurs fanées qui pourrissent lentement sur les sépultures anciennes, un parfum de fin du monde et d'éternité mêlées qui me serre la gorge plus que je ne voudrais l'admettre. Je ne suis pas venu ici par habitude ou par devoir, je suis venu poussé par une force que je ne comprends pas entièrement, un besoin primitif, presque animal, de me tenir une dernière fois devant ceux qui m'ont fait, ceux qui m'ont détruit, ceux que j'ai juré de venger il y a bien longtemps.
La tombe de mes parents est un monument de marbre noir, sobre et massif, qui domine les sépultures alentour comme leur empire dominait autrefois la ville. Deux noms gravés dans la pierre polie, deux noms que le temps n'a pas encore réussi à effacer, deux dates qui renferment tout un monde de souvenirs, de triomphes et de douleurs indicibles. Mon père, Alexandre Kaïros, mort d'un cancer foudroyant il y a cinq ans, usé jusqu'à la moelle par le chagrin et le travail, les mains encore tachées d'encre sur son lit d'hôpital, les yeux fixés sur les graphiques boursiers jusqu'à son dernier souffle parce qu'il ne savait pas vivre autrement. Et ma mère, Elena, ma mère dont le prénom seul suffit à rouvrir des plaies que je croyais cautérisées, ma mère à la robe jaune qui danse encore dans mes cauchemars vingt ans après que la voiture a basculé dans le ravin. Je m'arrête devant la sépulture, les pieds ancrés dans le sol comme si la terre elle-même voulait me retenir, et je laisse le vent mordre mes joues, mes lèvres, le bord de mes oreilles, avec une violence presque purificatrice.
Je pose une main à plat sur le marbre glacé. Le contact est saisissant, un froid polaire qui traverse ma paume, qui remonte le long de mon poignet, de mon avant-bras, jusqu'à mon cœur blindé que je croyais incapable de ressentir quoi que ce soit. Les veines du marbre dessinent sous mes doigts des arabesques subtiles, des nervures minérales que je suis du bout de l'index, lentement, comme on lit un texte sacré écrit dans une langue oubliée. Le silence autour de moi est si profond que j'entends mon propre cœur battre, une pulsation sourde et régulière qui me rappelle que je suis encore vivant, que je suis le dernier des Kaïros, le dépositaire d'un héritage que des générations ont bâti avec leur sang, leur sueur et leurs larmes. Cette pensée allume dans ma poitrine une flamme froide, une détermination qui ressemble à de la rage mais qui est plus ancienne, plus profonde, plus enracinée que la haine elle-même.
— Je vous promets de protéger ce que vous avez construit, murmuré-je dans le silence du matin.
Ma voix est basse, rauque, une voix que personne ne connaît, une voix qui n'appartient qu'à ce lieu sacré et aux fantômes qui l'habitent. Une voix que mes ennemis n'ont jamais entendue et n'entendront jamais, parce qu'elle est l'aveu d'une vulnérabilité que je ne montre à personne, pas même à Victor, pas même à mon reflet dans le miroir. Mes doigts caressent les lettres gravées dans le marbre, suivant le contour du nom de ma mère avec une lenteur presque tendre, épousant la courbe du E, l'arête du L, la douceur du A final.
— Ils veulent notre empire, père. Ils tournent autour de nous comme des vautours depuis des mois. Lemaire, Korvac, et tous ceux qui se cachent dans l'ombre en attendant que je trébuche. Ils croient que je ne les vois pas, ils croient que je suis aveuglé par ma puissance, mais je les vois, je vois chacun de leurs gestes, chacun de leurs regards, chacune de leurs manœuvres. Et je te jure, devant cette tombe qui renferme tout ce qui a compté dans ma vie, que je ne les laisserai pas gagner.
Le vent se lève soudain, plus fort, plus mordant, faisant bruisser les branches sombres des cyprès qui grincent comme de vieilles portes. Une bourrasque glacée s'engouffre dans l'allée, soulevant les feuilles mortes qui tourbillonnent autour de moi en une danse funèbre et désordonnée, et le bruissement qui en résulte ressemble à un murmure, à une réponse lointaine venue d'un monde où les morts peuvent encore entendre les vivants. Je relève la tête vers le ciel blanc, les yeux secs, le visage dur comme la pierre que je touche, et je laisse le vent fouetter mon visage sans ciller.
— Mère, je te le jure aussi. Tu m'as appris que l'amour était la seule chose qui valait la peine d'être vécue, et je t'ai déçue, je le sais. J'ai fermé mon cœur, j'ai verrouillé chaque porte, j'ai transformé chaque émotion en calcul. Mais ce que j'ai fait de ta mémoire, c'est une forteresse, et cette forteresse, personne ne la prendra. Je préfère mourir que de voir notre nom souillé par ces hyènes.
Les mots résonnent contre les pierres tombales alentour, et le silence qui suit est d'une densité presque palpable, comme si l'univers tout entier retenait son souffle après avoir entendu mon serment. Je retire ma main du marbre, lentement, à regret, et la chaleur de ma paume laisse une empreinte fantôme sur la surface polie, une buée qui s'efface déjà dans le froid du matin. Je m'arrache à la tombe avec la sensation physique que je viens de signer un pacte invisible avec les morts, un pacte scellé dans le marbre et le sang, et que ce pacte me lie désormais plus sûrement que tous les contrats que j'ai pu signer dans ma vie.
Au loin, derrière la grille ouvragée du cimetière, une silhouette sombre se tient près d'une berline noire garée sous les branches nues des platanes. Je ne la remarque pas. Mon regard est tourné vers l'intérieur, vers mes pensées en ébullition, vers les batailles à venir, vers le vol qui m'attend et le contrat que je dois signer à Genève. L'inconnu lève discrètement un appareil photo, un téléobjectif imposant braqué sur moi comme une arme silencieuse, et capture mon image figée devant le marbre noir, une main encore posée sur la tombe, le visage empreint d'une gravité que je ne montre jamais au monde des affaires. Le déclic est étouffé par le vent, perdu dans le bruissement des feuilles et le grincement des branches, et la silhouette s'évanouit dans l'ombre des arbres aussi vite qu'elle est apparue, avalée par la brume matinale, emportant avec elle les dernières images d'Aven Kaïros vivant.
Le compte à rebours a commencé. Chaque seconde qui s'égrène est une goutte d'eau qui tombe dans un sablier invisible, chaque battement de mon cœur me rapproche du point de non-retour, de ce moment précis où le ciel s'ouvrira pour m'avaler tout entier. Je ne le sais pas, je ne peux pas le savoir, mais cette image volée est la dernière qui sera jamais prise de moi avant le crash. Demain, les journaux du monde entier la publieront en une, sous des titres chocs : « Le dernier adieu du milliardaire à ses parents ». Demain, le monde me croira mort, et mon empire commencera à s'effondrer comme un château de cartes soufflé par la cupidité.
Je regagne la voiture qui m'attend, une limousine noire dont le moteur ronronne déjà dans le silence du matin. Mon chauffeur m'ouvre la portière sans un mot, et je m'enfonce dans le siège en cuir fauve sans un regard en arrière. La portière se referme avec un bruit sourd, étouffé, comme le couvercle d'un cercueil. À travers la vitre teintée, le cimetière s'éloigne tandis que la voiture s'engage sur la route de l'aéroport, et les cyprès noirs rapetissent dans le rétroviseur avant de disparaître tout à fait dans la brume. L'aéroport est à une heure de route, le jet privé m'attend sur le tarmac, prêt à décoller pour Genève où je dois signer le contrat qui consolidera mon empire pour les vingt prochaines années. Un contrat que mes ennemis redoutent, un contrat qui signerait leur défaite définitive. Je ne le sais pas encore, mais cet avion ne se posera jamais, ces signatures n'auront jamais lieu, et l'homme qui montera dans cet appareil n'est pas celui qui en ressortira — s'il en ressort jamais.
Le moteur rugit, la grille du cimetière s'éloigne dans un dernier éclat de fer forgé, et je ferme les yeux. Derrière mes paupières, la robe jaune de ma mère danse une dernière fois, lumineuse, éclatante, avant de s'éteindre doucement dans le noir complet de mon esprit. Comme
un adieu. Comme un présage.
Chapitre 57AvenLa ville est la même, et pourtant tout a changé. Les avenues, les tours de verre, les voitures de luxe qui glissent dans les rues comme des requins dans l'eau noire. Je reconnais chaque carrefour, chaque enseigne, chaque visage anonyme qui se détourne sur mon passage. Mais l'air est différent, plus lourd, chargé d'une hostilité sourde qui ne dit pas son nom. Je marche vers la tour, ma tour, celle qui porte mon nom gravé en lettres d'or, et je sens les regards peser sur moi comme des pierres. Autrefois, ils baissaient les yeux. Aujourd'hui, ils me toisent, ils me jugent, ils osent.Je franchis les portes du hall. Le marbre noir brille toujours, l'acier poli reflète la lumière froide des lustres. Mais l'hôtesse ne se lève pas pour m'accueillir, le gardien ne hoche pas la tête avec respect. Ils me regardent comme un étra
Chapitre 58AvenLe bureau est vide. Pas de papiers sur la table, pas de stylo dans le porte-plume, pas de manteau sur le porte-manteau. Les murs de verre reflètent mon visage, et je ne reconnais pas l'homme qui me fixe. Il a mes traits, mes yeux gris, ma mâchoire carrée, mais il semble appartenir à une autre époque, à une autre vie.Je m'assois dans le fauteuil en cuir, celui que mon père occupait avant moi, celui que j'ai occupé après lui. Le cuir est froid, usé par les années. Autrefois, ce fauteuil était mon trône. Aujourd'hui, il n'est qu'un siège vide dans un bureau déserté.Les souvenirs reviennent par vagues. Des trahisons, des mensonges, des ambitions cachées derrière des sourires polis. Lemaire qui me serrait la main en me promettant fidélité. Korvac qui
Chapitre 56NysaLe village n'a pas attendu longtemps pour ressortir ses couteaux. À peine la voiture d'Aven a-t-elle disparu au bout de la route que les langues se sont remises à siffler. Je le sais parce que je les entends, même quand je baisse la tête, même quand je presse le pas, même quand je me réfugie derrière les murs du dispensaire. Les murmures traversent les portes, les regards me suivent dans la rue, et chaque mot est une lame que l'on plante dans mon cœur déjà à vif.— Elle a cru qu'il allait l'épouser, ricane madame Mercier sur la place du marché, assez fort pour que je l'entende depuis l'étal voisin. Une fille comme elle, avec un milliardaire. Elle a dû se croire dans un conte de fées.— Elle a surtout voulu profiter de lui, renchérit la vieille Cél
Chapitre 55AvenLe jour se lève à peine sur la vallée, une lumière grise et froide qui filtre à travers les volets entrouverts et dessine des ombres pâles sur les murs de pierre. Je me tiens devant la maison, mon sac à l'épaule, le cœur si lourd que chaque battement résonne dans ma poitrine comme un glas. Cette maison, ce jardin, ce banc de pierre où nous nous sommes assis tant de fois, tout cela est devenu mon refuge, mon seul vrai foyer, et je m'apprête à le quitter sans savoir si je le reverrai un jour. Nysa est sur le seuil, immobile, les bras croisés sur sa poitrine, le visage pâle comme la brume qui monte de la rivière. Elle ne dit rien, mais ses yeux parlent pour elle, et ce qu'ils disent me déchire l'âme.— Je dois y aller.Ma voix est rauque, brisée, mé
Chapitre 54NysaLe dispensaire est silencieux, trop silencieux. Les derniers patients sont partis depuis une heure, et il ne reste que nous deux, debout face à face, séparés par cette vérité qui ne cesse de grandir entre nous. Gabriel — non, Aven — me regarde avec une intensité qui me brûle, et je vois dans ses yeux gris toute la détresse du monde, mais elle ne suffit plus à m'atteindre comme avant. Quelque chose s'est brisé, et je ne sais pas si cela pourra se réparer un jour.— Pourquoi ? murmuré-je, la voix rauque, épuisée. Pourquoi ne m'avez-vous jamais parlé de vos doutes ?— Quels doutes, Nysa ?— Ceux qui vous hantaient depuis des semaines. Les rêves, les images, cette impression que vous n'étiez pas un homme ordinaire. Vous saviez. Au fond de vous, vous saviez que votre passé n'était pas vide. Et pourtant, vous ne m'avez rien dit. Vous m'avez laissée croire que vous étie
Chapitre 53AvenJe la trouve au dispensaire, seule, en train de ranger les médicaments sur les étagères que j'ai construites de mes mains. Le soir tombe, une lumière dorée traverse les carreaux et dessine des ombres sur son visage fatigué. Elle ne m'a pas entendu entrer, ou peut-être fait-elle semblant. Je reste un instant sur le seuil, le cœur battant, cherchant les mots que je n'ai pas su dire plus tôt.— Nysa.Elle se fige, mais ne se retourne pas.— Je travaille, Gabriel.— Je sais. Mais il faut que je vous parle. Maintenant. Je ne peux plus attendre.Elle pose le flacon qu'elle tenait, lentement, et se tourne enfin vers moi. Ses yeux sont rouges, ses joues marquées par des nuits sans sommeil. Elle est belle, d'une beauté qui me déchire







