Masuk
Chapitre 1
Aélyra
Je regarde la mer depuis la fenêtre de ma librairie, et je sais que quelque chose va arriver, je le sens dans l'air comme on sent l'orage avant qu'il n'éclate, dans cette lourdeur étrange qui précède les catastrophes et les fins du monde.
La librairie est silencieuse en cette heure paresseuse de l'après-midi, baignée d'une lumière dorée qui filtre à travers les vitres poussiéreuses et qui dessine sur le parquet usé des rectangles de soleil tremblotants. Les livres sont alignés sur les étagères de bois sombre, leurs dos de cuir et de papier usés par les mains des lecteurs, et l'odeur qui flotte dans l'air est un mélange de vieux papier, de cire d'abeille et de sel marin, cette odeur que j'ai appris à aimer depuis sept ans, cette odeur qui est devenue la mienne. J'ai vingt-neuf ans, et je suis libraire à Brumhaven, une petite ville côtière où personne ne me connaît, où personne ne sait d'où je viens, où personne ne pose de questions sur mon passé ou sur le père de mes enfants. C'est une vie simple, une vie petite, une vie que j'ai construite de mes mains après avoir tout perdu, et je l'aime, cette vie, je l'aime de toutes mes forces, parce qu'elle est la preuve que j'ai survécu.
La clochette de la porte tinte, et je lève les yeux du livre que je suis en train de ranger, un vieux recueil de poèmes que quelqu'un a laissé tomber dans une flaque et dont les pages gondolent encore. L'homme qui entre n'est pas un client habituel, je le sais immédiatement, je le sens à la façon dont il se tient, dont il regarde autour de lui, dont il porte ses vêtements. Il est grand, vêtu d'un manteau sombre trop élégant pour Brumhaven, et ses yeux balaient la librairie avec une précision méthodique, comme s'il cherchait quelque chose, comme s'il savait exactement ce qu'il venait trouver. Mon cœur s'accélère avant même que je comprenne pourquoi, un réflexe ancien, une peur viscérale que je croyais avoir enterrée depuis longtemps mais qui se réveille au premier signe de danger.
— Madame Vossen ? dit-il d'une voix neutre, et ce nom, ce nom que je n'ai pas prononcé depuis sept ans, ce nom que j'ai caché comme on cache une blessure honteuse, me frappe en pleine poitrine avec la violence d'un coup de poing. Votre père, Eldric Vossen, est mourant. Il souhaite vous voir une dernière fois.
Je ne réponds pas. Mes doigts se crispent sur le livre que je tiens, et je sens le cuir usé de la couverture sous mes paumes, ce grain familier qui d'habitude me rassure et qui aujourd'hui ne me fait rien, absolument rien. Mon père. Eldric Vossen. L'homme qui m'a chassée de chez moi il y a sept ans, l'homme qui m'a regardée avec mépris et qui m'a ordonné de disparaître, l'homme qui n'a jamais voulu connaître ses petits-enfants, et voilà qu'aujourd'hui il m'envoie un émissaire pour me supplier de revenir. L'ironie est si cruelle que j'en aurais presque envie de rire.
— Dites-lui que je ne viendrai pas, dis-je d'une voix que j'espère ferme mais qui tremble légèrement sur la dernière syllabe. Dites-lui qu'il est mort pour moi depuis longtemps.
L'homme incline la tête, impassible, comme s'il s'attendait à cette réponse, comme s'il avait été payé pour essuyer ce refus sans broncher. Il glisse une carte de visite sur le comptoir, un rectangle de carton blanc où sont gravés des caractères dorés, le nom d'un hôtel à Eldoria, un numéro de téléphone.
— Si vous changez d'avis, Madame. Votre père n'a plus beaucoup de temps.
La clochette tinte de nouveau, et il est parti, et je reste seule dans ma librairie, le cœur en miettes, les mains tremblantes, le vieux recueil de poèmes toujours serré contre ma poitrine comme un bouclier dérisoire. Je respire profondément, je ferme les yeux, j'essaie de retrouver mon calme, cette sérénité que j'ai mis des années à construire et qui s'effondre en une seconde à cause d'un nom, d'un souvenir, d'un fantôme.
— Maman ?
La voix de ma fille me tire de ma torpeur. Nyora est là, dans l'embrasure de la porte qui mène à l'arrière-boutique, ses grands yeux noirs fixés sur moi avec une inquiétude qui me serre le cœur. Elle a six ans, et elle comprend déjà tout, elle comprend ce que les adultes essaient de cacher, elle lit dans les silences et les regards fuyants comme on lit dans les livres.
— Qui était cet homme ? demande-t-elle en s'approchant, et sa petite main se glisse dans la mienne, chaude et confiante, et je la serre comme on serre une bouée au milieu de la tempête.
Je mens. Je lui dis que ce n'était rien, un représentant de commerce, un importun, et je vois dans ses yeux qu'elle ne me croit pas, qu'elle sent le mensonge comme on sent la fumée. Derrière elle, Kaelis apparaît à son tour, mon fils, mon petit garçon grave et silencieux, le portrait craché de l'homme que j'ai fui il y a sept ans, et je détourne le regard parce que je ne peux pas soutenir ces yeux gris qui me rappellent tout ce que j'ai perdu.
La journée s'achève dans un silence lourd, et ce soir, quand mes enfants seront couchés, je resterai seule dans l'obscurité de ma chambre, et je pleurerai, je pleurerai toutes les larmes que j'ai retenues pendant sept ans, et je me demanderai si j'ai bien fait, si j'ai eu raison de fuir, si j'ai eu raison de cacher la vérité à mes enfants. Et au petit matin, quand le soleil se lèvera sur la mer grise de Brumhaven, je prendrai ma décision.
Chapitre 64VaelorLe laboratoire m'a fait parvenir les résultats par coursier privé, une enveloppe scellée que j'ai trouvée sur mon bureau en rentrant d'une réunion interminable, et je l'ai regardée pendant de longues minutes sans oser l'ouvrir, sans oser briser ce sceau de cire rouge qui portait l'emblème du laboratoire, parce que je savais, je savais que cette enveloppe contenait la réponse à toutes mes questions, la clé de tous mes doutes, la vérité que j'avais cherchée et redoutée en même temps.La nuit est tombée sur Eldoria, une nuit sans lune et sans étoiles, et je suis seul dans mon bureau, seul avec cette enveloppe qui brille sous la lampe comme un objet maléfique, seul avec mes peurs et mes espoirs et mes regrets. J'ai renvoyé les domestiques, j'ai éteint mon téléphone, j'ai verrouillé la porte, et je me suis enfermé dans cette pièce qui est mon refuge et ma prison, mon sanctuaire et mon tombeau, avec pour seule compagnie le tic-tac de l'horloge et le crépitement du feu dan
Chapitre 63NyoraJe ne peux pas m'en empêcher, c'est plus fort que moi, chaque fois que je prends un crayon et une feuille de papier, c'est son visage qui apparaît, c'est son regard qui se forme sous mes doigts, c'est sa présence qui envahit la page blanche comme une ombre qui s'étend au crépuscule.Je suis assise à mon petit bureau, devant la fenêtre qui donne sur la mer, et je dessine, je dessine sans m'arrêter, sans réfléchir, sans me demander si ce que je fais est bien ou mal, utile ou inutile, raisonnable ou insensé. Je dessine son visage de mémoire, ce visage que j'ai vu de près dans le parc, ce visage que j'ai contemplé sur le portrait déchiré du grenier, ce visage qui est gravé dans ma mémoire comme une photographie, comme un tableau, comme une brûlure. J'essaie de capturer son expressi
Chapitre 62KaelisLa bibliothèque municipale de Brumhaven est un petit bâtiment de pierre grise coincé entre la poste et la mairie, avec une façade austère et des fenêtres étroites qui laissent à peine passer la lumière, et c'est là que je passe mes après-midi depuis que nous sommes rentrés d'Eldoria, assis devant l'un des vieux ordinateurs poussiéreux que la bibliothécaire met à disposition des lecteurs, les doigts qui courent sur le clavier, les yeux qui parcourent les pages web, les articles de journaux, les archives numérisées, tout ce que je peux trouver sur Draken Industries et sur Vaelor Draken.La bibliothécaire, une vieille femme aux cheveux gris et aux lunettes en demi-lune, me regarde avec curiosité, elle se demande sans doute ce qu'un enfant de six ans peut bien faire sur Interne
Chapitre 61AélyraLa librairie a rouvert ses portes depuis trois jours, et les clients sont rares, plus rares encore qu'avant notre départ, comme si notre absence avait rompu un charme, brisé une habitude, dispersé une clientèle qui s'est tournée vers d'autres boutiques, d'autres commerces, d'autres distractions. Je passe mes journées derrière le comptoir, à feuilleter des catalogues, à épousseter les étagères, à regarder la mer par la fenêtre, et les heures s'écoulent, lentes et lourdes comme un fleuve de plomb, et je n'arrive à rien, je n'arrive à rien parce que mon esprit est ailleurs, il est resté à Eldoria, près de l'étang aux canards, face à cet homme aux yeux gris qui m'a regardée comme s'il voulait me consumer tout entière.Je retrouve mes h
Chapitre 60VaelorLa lettre est restée sur mon bureau pendant deux jours, inachevée, abandonnée, le stylo posé en travers de la page comme un pont que je n'osais pas franchir, et je l'ai regardée, je l'ai tournée et retournée dans ma tête, j'ai pesé chaque mot, chaque virgule, chaque silence entre les lignes, et j'ai fini par la ranger dans un tiroir sans l'envoyer, parce que je me suis rendu compte que je ne pouvais pas, que je ne pouvais pas me contenter de mots, que j'avais besoin de certitudes, de preuves, de vérité.Je veux des preuves irréfutables, des preuves scientifiques, incontestables, qui ne laisseront aucune place au doute, aucune échappatoire, aucune possibilité de nier l'évidence. Tant que je n'aurai pas la certitude absolue que Kaelis et Nyora sont mes enfants, je ne pourrai pas affronter Aélyra
Chapitre 59VaelorLe rapport est arrivé sur mon bureau ce matin, une chemise de cuir sobre qui contenait en quelques pages toute la vie d'Aélyra Vossen, toute son existence reconstruite loin de moi, loin d'Eldoria, loin de tout ce que nous avions partagé, et je l'ai lu debout, incapable de m'asseoir, incapable de respirer normalement, les doigts crispés sur le papier comme si ces feuilles pouvaient s'envoler et disparaître si je ne les retenais pas de toutes mes forces.Brumhaven, une petite ville côtière à l'écart des grandes routes, un port de pêcheurs, des maisons aux volets colorés, une jetée qui s'avance dans la mer grise, et au milieu de tout cela, une librairie, une librairie modeste coincée entre un marchand de poissons et une boulangerie, avec une façade de bois peint et une clochette qui tinte au-dessus de la porte.
Chapitre 5Suite du flashback AélyraIl s'arrête devant moi, et le monde disparaît.Je ne sais pas comment expliquer ce qui se passe à cet instant, je ne sais pas si c'est la chaleur des lustres ou le parfum des fleurs ou le bourdonnement des conversations qui s'estompent, mais tout ce qui existai
Chapitre 4Flashback Septs ans plutôt..AélyraJ'ai vingt-deux ans, et je suis debout devant le miroir de ma chambre, et je ne reconnais pas la femme qui me regarde.La robe que je porte est une merveille de soie et de tulle, une création couleur émeraude que ma mère a fait venir de la capitale il
Chapitre 3KaelisJe n'aime pas les secrets.Je n'aime pas la façon dont ils s'insinuent dans les silences, dont ils corrodent les sourires, dont ils transforment les mots les plus simples en pièges et en mensonges. Ma mère a un secret, un secret immense et terrible, et ce secret a un nom, un visag
Chapitre 2NyoraJe sais que maman ment.Je le sais parce que ses mains tremblent quand elle range les livres, parce que sa voix devient trop aiguë quand elle répond à mes questions, parce qu'elle évite de croiser mon regard, ce qu'elle ne fait jamais d'habitude. Maman me regarde toujours dans les







