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Le père que le destin  cachait
Le père que le destin cachait
Penulis: Les écrits d'une Mariam

Chapitre 1

last update Tanggal publikasi: 2026-06-10 16:24:34

Chapitre 1

Aélyra

Je regarde la mer depuis la fenêtre de ma librairie, et je sais que quelque chose va arriver, je le sens dans l'air comme on sent l'orage avant qu'il n'éclate, dans cette lourdeur étrange qui précède les catastrophes et les fins du monde.

La librairie est silencieuse en cette heure paresseuse de l'après-midi, baignée d'une lumière dorée qui filtre à travers les vitres poussiéreuses et qui dessine sur le parquet usé des rectangles de soleil tremblotants. Les livres sont alignés sur les étagères de bois sombre, leurs dos de cuir et de papier usés par les mains des lecteurs, et l'odeur qui flotte dans l'air est un mélange de vieux papier, de cire d'abeille et de sel marin, cette odeur que j'ai appris à aimer depuis sept ans, cette odeur qui est devenue la mienne. J'ai vingt-neuf ans, et je suis libraire à Brumhaven, une petite ville côtière où personne ne me connaît, où personne ne sait d'où je viens, où personne ne pose de questions sur mon passé ou sur le père de mes enfants. C'est une vie simple, une vie petite, une vie que j'ai construite de mes mains après avoir tout perdu, et je l'aime, cette vie, je l'aime de toutes mes forces, parce qu'elle est la preuve que j'ai survécu.

La clochette de la porte tinte, et je lève les yeux du livre que je suis en train de ranger, un vieux recueil de poèmes que quelqu'un a laissé tomber dans une flaque et dont les pages gondolent encore. L'homme qui entre n'est pas un client habituel, je le sais immédiatement, je le sens à la façon dont il se tient, dont il regarde autour de lui, dont il porte ses vêtements. Il est grand, vêtu d'un manteau sombre trop élégant pour Brumhaven, et ses yeux balaient la librairie avec une précision méthodique, comme s'il cherchait quelque chose, comme s'il savait exactement ce qu'il venait trouver. Mon cœur s'accélère avant même que je comprenne pourquoi, un réflexe ancien, une peur viscérale que je croyais avoir enterrée depuis longtemps mais qui se réveille au premier signe de danger.

— Madame Vossen ? dit-il d'une voix neutre, et ce nom, ce nom que je n'ai pas prononcé depuis sept ans, ce nom que j'ai caché comme on cache une blessure honteuse, me frappe en pleine poitrine avec la violence d'un coup de poing. Votre père, Eldric Vossen, est mourant. Il souhaite vous voir une dernière fois.

Je ne réponds pas. Mes doigts se crispent sur le livre que je tiens, et je sens le cuir usé de la couverture sous mes paumes, ce grain familier qui d'habitude me rassure et qui aujourd'hui ne me fait rien, absolument rien. Mon père. Eldric Vossen. L'homme qui m'a chassée de chez moi il y a sept ans, l'homme qui m'a regardée avec mépris et qui m'a ordonné de disparaître, l'homme qui n'a jamais voulu connaître ses petits-enfants, et voilà qu'aujourd'hui il m'envoie un émissaire pour me supplier de revenir. L'ironie est si cruelle que j'en aurais presque envie de rire.

— Dites-lui que je ne viendrai pas, dis-je d'une voix que j'espère ferme mais qui tremble légèrement sur la dernière syllabe. Dites-lui qu'il est mort pour moi depuis longtemps.

L'homme incline la tête, impassible, comme s'il s'attendait à cette réponse, comme s'il avait été payé pour essuyer ce refus sans broncher. Il glisse une carte de visite sur le comptoir, un rectangle de carton blanc où sont gravés des caractères dorés, le nom d'un hôtel à Eldoria, un numéro de téléphone.

— Si vous changez d'avis, Madame. Votre père n'a plus beaucoup de temps.

La clochette tinte de nouveau, et il est parti, et je reste seule dans ma librairie, le cœur en miettes, les mains tremblantes, le vieux recueil de poèmes toujours serré contre ma poitrine comme un bouclier dérisoire. Je respire profondément, je ferme les yeux, j'essaie de retrouver mon calme, cette sérénité que j'ai mis des années à construire et qui s'effondre en une seconde à cause d'un nom, d'un souvenir, d'un fantôme.

— Maman ?

La voix de ma fille me tire de ma torpeur. Nyora est là, dans l'embrasure de la porte qui mène à l'arrière-boutique, ses grands yeux noirs fixés sur moi avec une inquiétude qui me serre le cœur. Elle a six ans, et elle comprend déjà tout, elle comprend ce que les adultes essaient de cacher, elle lit dans les silences et les regards fuyants comme on lit dans les livres.

— Qui était cet homme ? demande-t-elle en s'approchant, et sa petite main se glisse dans la mienne, chaude et confiante, et je la serre comme on serre une bouée au milieu de la tempête.

Je mens. Je lui dis que ce n'était rien, un représentant de commerce, un importun, et je vois dans ses yeux qu'elle ne me croit pas, qu'elle sent le mensonge comme on sent la fumée. Derrière elle, Kaelis apparaît à son tour, mon fils, mon petit garçon grave et silencieux, le portrait craché de l'homme que j'ai fui il y a sept ans, et je détourne le regard parce que je ne peux pas soutenir ces yeux gris qui me rappellent tout ce que j'ai perdu.

La journée s'achève dans un silence lourd, et ce soir, quand mes enfants seront couchés, je resterai seule dans l'obscurité de ma chambre, et je pleurerai, je pleurerai toutes les larmes que j'ai retenues pendant sept ans, et je me demanderai si j'ai bien fait, si j'ai eu raison de fuir, si j'ai eu raison de cacher la vérité à mes enfants. Et au petit matin, quand le soleil se lèvera sur la mer grise de Brumhaven, je prendrai ma décision.

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