ログインChapitre 4
Flashback
Septs ans plutôt..
Aélyra
J'ai vingt-deux ans, et je suis debout devant le miroir de ma chambre, et je ne reconnais pas la femme qui me regarde.
La robe que je porte est une merveille de soie et de tulle, une création couleur émeraude que ma mère a fait venir de la capitale il y a trois semaines dans une boîte capitonnée de velours blanc, et les perles minuscules qui constellent le corsage scintillent à chacun de mes mouvements comme des étoiles prises dans un filet de pêcheur. Mes cheveux sont relevés en un chignon sophistiqué que la camériste a mis une heure à construire, mèche après mèche, épingle après épingle, et des boucles légères s'échappent de l'édifice pour caresser mes tempes et ma nuque. Mes yeux sont soulignés d'un trait de khôl qui les fait paraître plus grands, plus sombres, plus profonds, et mes lèvres sont teintées d'un rouge carmin qui me donne l'air plus assuré que je ne le suis vraiment. Je suis la fille unique de la famille Vossen, une lignée autrefois prestigieuse d'Eldoria, aujourd'hui tombée en disgrâce, et ce soir, à l'occasion du bal annuel des familles fondatrices, je dois faire honneur à mon nom, je dois briller, je dois sourire, je dois danser, je dois faire semblant que tout va bien alors que notre demeure tombe en ruine et que mon père passe ses nuits à noyer son désespoir dans le whisky.
La maison Vossen est une vieille bâtisse de pierre grise aux confins de la ville haute, loin des palais étincelants et des jardins manucurés du centre d'Eldoria. Autrefois, il y a plusieurs générations, les Vossen possédaient des terres, des usines, des navires, et leur nom était murmuré avec respect dans les couloirs du pouvoir. Mais les guerres, les mauvais investissements, les trahisons et les malheurs ont eu raison de cette fortune, et aujourd'hui il ne reste plus que les murs décrépits de cette maison, quelques domestiques trop vieux pour trouver un autre emploi, et l'orgueil mal placé de mon père, qui refuse de vendre ce qui reste et préfère s'enfoncer dans la misère plutôt que d'admettre sa défaite.
Ma mère, Lysandra, est une femme pâle et silencieuse qui a passé sa vie à subir les décisions de son mari sans jamais protester, sans jamais lever la voix, sans jamais exprimer autre chose qu'une résignation lasse et polie. Elle m'a toujours aimée, je le sais, mais son amour était impuissant, comme une bougie allumée au milieu d'une tempête, incapable de réchauffer, incapable de protéger. Quand je suis entrée dans le salon tout à l'heure, vêtue de ma robe de bal, elle a eu un sourire triste, un sourire qui disait qu'elle était fière de moi mais aussi qu'elle avait peur, peur de ce qui pourrait arriver, peur de ce monde cruel qu'elle connaissait trop bien et dans lequel elle m'envoyait sans armure.
— Tu es magnifique, ma chérie, a-t-elle murmuré, et ses doigts tremblaient en ajustant une mèche de mes cheveux.
Je n'ai pas répondu, parce que je ne savais pas quoi dire, parce que je ne voulais pas lui mentir, parce que je ne voulais pas lui avouer que j'avais peur moi aussi, une peur viscérale qui me tordait le ventre depuis des semaines à l'idée de ce bal, de ces familles qui me regarderaient comme on regarde une bête curieuse, de ces hommes et de ces femmes qui murmureraient derrière leurs éventails en commentant la décadence des Vossen.
La voiture nous attend dans l'allée, une berline noire que mon père a louée pour l'occasion parce que notre propre véhicule est trop délabré pour être montré en public. Mon père est déjà assis à l'avant, le visage fermé, le regard perdu dans le vague, et il ne se retourne même pas quand je monte à l'arrière. Ma mère s'installe à côté de moi, pose sa main gantée sur la mienne, et nous traversons Eldoria dans le silence le plus complet, bercées par le ronronnement du moteur et le crissement des pneus sur le pavé mouillé.
Le palais où se tient le bal est une construction monumentale qui domine la place centrale de la cité, un édifice de marbre blanc et de colonnes corinthiennes, illuminé par des centaines de lanternes qui projettent sur les façades des ombres mouvantes et fantastiques. Les familles fondatrices d'Eldoria sont les descendants des premiers colons qui ont bâti cette cité il y a des siècles, et ce bal annuel est leur célébration, leur rituel, leur façon de réaffirmer leur pouvoir et leur supériorité sur le reste du monde. Les Vossen en font partie, techniquement, par le sang et par l'histoire, mais nous sommes les parents pauvres de cette aristocratie, les cousins déchus qu'on tolère par charité et par habitude.
La salle de bal est immense, avec un plafond peint de fresques représentant des scènes mythologiques et un parquet de marqueterie si brillant qu'on dirait un miroir liquide. Les lustres de cristal diffusent une lumière dorée qui fait étinceler les bijoux et les robes des invités, et l'orchestre, perché sur une estrade au fond de la salle, joue une valse lente et mélancolique qui emplit l'air comme un parfum entêtant. Je descends de la voiture, je prends le bras de mon père, je franchis les portes monumentales, et je sens le poids des regards qui se posent sur moi, des regards curieux, amusés, méprisants parfois, et je redresse le menton, je respire profondément, je me répète que je suis une Vossen, que je n'ai pas à baisser les yeux, que je ne leur ferai pas le plaisir de me voir trembler.
Et puis je le vois.
Il est debout près de la cheminée monumentale, au fond de la salle, entouré d'un groupe d'hommes en costume sombre qui rient à ce qu'il vient de dire, qui opinent du chef, qui se penchent vers lui comme des plantes vers la lumière. Il est grand, plus grand que tous les autres, et il porte un costume anthracite qui épouse ses épaules comme une armure. Ses cheveux sont sombres, coiffés avec une négligence calculée, et sa mâchoire est carrée, volontaire, cette mâchoire d'homme qui n'a jamais douté de sa place dans le monde. Mais ce sont ses yeux qui me frappent, ses yeux gris comme un ciel d'orage, des yeux qui balaient la salle sans s'attarder sur rien, des yeux qui cherchent, qui évaluent, qui jugent, et qui soudain s'arrêtent sur moi.
Je ne sais pas qui il est, je ne connais pas son nom, mais à l'instant où nos regards se croisent, je sens le sol se dérober sous mes pieds, je sens mon cœur s'arrêter puis repartir à une vitesse folle, je sens une chaleur monter dans ma poitrine et se répandre dans mes joues, et je suis tétanisée, incapable de bouger, incapable de détourner les yeux, incapable de faire autre chose que de soutenir ce regard qui me transperce comme une lame.
— C'est Vaelor Draken, murmure ma mère à mon oreille, et sa voix est teintée d'une inquiétude que je perçois confusément. L'héritier des Draken. L'homme le plus puissant d'Eldoria. Ne t'approche pas de lui, ma chérie. Les Draken sont dangereux.
Mais il est trop tard, bien trop tard, parce que Vaelor Draken a détaché son regard du mien et s'est excusé auprès de ses interlocuteurs, et il traverse la salle de bal, lentement, comme un prédateur qui s'approche de sa proie, et chaque pas qu'il fait vers moi est un coup de tonnerre dans le silence, chaque mouvement est une promesse et une menace mêlées, et je reste figée, la main crispée sur le bras de mon père, le cœur qui bat contre mes côtes comme un oiseau qui se débat, et je sais, je sais à cet instant précis que ma vie vient de basculer.
Chapitre 64VaelorLe laboratoire m'a fait parvenir les résultats par coursier privé, une enveloppe scellée que j'ai trouvée sur mon bureau en rentrant d'une réunion interminable, et je l'ai regardée pendant de longues minutes sans oser l'ouvrir, sans oser briser ce sceau de cire rouge qui portait l'emblème du laboratoire, parce que je savais, je savais que cette enveloppe contenait la réponse à toutes mes questions, la clé de tous mes doutes, la vérité que j'avais cherchée et redoutée en même temps.La nuit est tombée sur Eldoria, une nuit sans lune et sans étoiles, et je suis seul dans mon bureau, seul avec cette enveloppe qui brille sous la lampe comme un objet maléfique, seul avec mes peurs et mes espoirs et mes regrets. J'ai renvoyé les domestiques, j'ai éteint mon téléphone, j'ai verrouillé la porte, et je me suis enfermé dans cette pièce qui est mon refuge et ma prison, mon sanctuaire et mon tombeau, avec pour seule compagnie le tic-tac de l'horloge et le crépitement du feu dan
Chapitre 63NyoraJe ne peux pas m'en empêcher, c'est plus fort que moi, chaque fois que je prends un crayon et une feuille de papier, c'est son visage qui apparaît, c'est son regard qui se forme sous mes doigts, c'est sa présence qui envahit la page blanche comme une ombre qui s'étend au crépuscule.Je suis assise à mon petit bureau, devant la fenêtre qui donne sur la mer, et je dessine, je dessine sans m'arrêter, sans réfléchir, sans me demander si ce que je fais est bien ou mal, utile ou inutile, raisonnable ou insensé. Je dessine son visage de mémoire, ce visage que j'ai vu de près dans le parc, ce visage que j'ai contemplé sur le portrait déchiré du grenier, ce visage qui est gravé dans ma mémoire comme une photographie, comme un tableau, comme une brûlure. J'essaie de capturer son expressi
Chapitre 62KaelisLa bibliothèque municipale de Brumhaven est un petit bâtiment de pierre grise coincé entre la poste et la mairie, avec une façade austère et des fenêtres étroites qui laissent à peine passer la lumière, et c'est là que je passe mes après-midi depuis que nous sommes rentrés d'Eldoria, assis devant l'un des vieux ordinateurs poussiéreux que la bibliothécaire met à disposition des lecteurs, les doigts qui courent sur le clavier, les yeux qui parcourent les pages web, les articles de journaux, les archives numérisées, tout ce que je peux trouver sur Draken Industries et sur Vaelor Draken.La bibliothécaire, une vieille femme aux cheveux gris et aux lunettes en demi-lune, me regarde avec curiosité, elle se demande sans doute ce qu'un enfant de six ans peut bien faire sur Interne
Chapitre 61AélyraLa librairie a rouvert ses portes depuis trois jours, et les clients sont rares, plus rares encore qu'avant notre départ, comme si notre absence avait rompu un charme, brisé une habitude, dispersé une clientèle qui s'est tournée vers d'autres boutiques, d'autres commerces, d'autres distractions. Je passe mes journées derrière le comptoir, à feuilleter des catalogues, à épousseter les étagères, à regarder la mer par la fenêtre, et les heures s'écoulent, lentes et lourdes comme un fleuve de plomb, et je n'arrive à rien, je n'arrive à rien parce que mon esprit est ailleurs, il est resté à Eldoria, près de l'étang aux canards, face à cet homme aux yeux gris qui m'a regardée comme s'il voulait me consumer tout entière.Je retrouve mes h
Chapitre 60VaelorLa lettre est restée sur mon bureau pendant deux jours, inachevée, abandonnée, le stylo posé en travers de la page comme un pont que je n'osais pas franchir, et je l'ai regardée, je l'ai tournée et retournée dans ma tête, j'ai pesé chaque mot, chaque virgule, chaque silence entre les lignes, et j'ai fini par la ranger dans un tiroir sans l'envoyer, parce que je me suis rendu compte que je ne pouvais pas, que je ne pouvais pas me contenter de mots, que j'avais besoin de certitudes, de preuves, de vérité.Je veux des preuves irréfutables, des preuves scientifiques, incontestables, qui ne laisseront aucune place au doute, aucune échappatoire, aucune possibilité de nier l'évidence. Tant que je n'aurai pas la certitude absolue que Kaelis et Nyora sont mes enfants, je ne pourrai pas affronter Aélyra
Chapitre 59VaelorLe rapport est arrivé sur mon bureau ce matin, une chemise de cuir sobre qui contenait en quelques pages toute la vie d'Aélyra Vossen, toute son existence reconstruite loin de moi, loin d'Eldoria, loin de tout ce que nous avions partagé, et je l'ai lu debout, incapable de m'asseoir, incapable de respirer normalement, les doigts crispés sur le papier comme si ces feuilles pouvaient s'envoler et disparaître si je ne les retenais pas de toutes mes forces.Brumhaven, une petite ville côtière à l'écart des grandes routes, un port de pêcheurs, des maisons aux volets colorés, une jetée qui s'avance dans la mer grise, et au milieu de tout cela, une librairie, une librairie modeste coincée entre un marchand de poissons et une boulangerie, avec une façade de bois peint et une clochette qui tinte au-dessus de la porte.
Chapitre 5Suite du flashback AélyraIl s'arrête devant moi, et le monde disparaît.Je ne sais pas comment expliquer ce qui se passe à cet instant, je ne sais pas si c'est la chaleur des lustres ou le parfum des fleurs ou le bourdonnement des conversations qui s'estompent, mais tout ce qui existai
Chapitre 3KaelisJe n'aime pas les secrets.Je n'aime pas la façon dont ils s'insinuent dans les silences, dont ils corrodent les sourires, dont ils transforment les mots les plus simples en pièges et en mensonges. Ma mère a un secret, un secret immense et terrible, et ce secret a un nom, un visag
Chapitre 2NyoraJe sais que maman ment.Je le sais parce que ses mains tremblent quand elle range les livres, parce que sa voix devient trop aiguë quand elle répond à mes questions, parce qu'elle évite de croiser mon regard, ce qu'elle ne fait jamais d'habitude. Maman me regarde toujours dans les
Chapitre 1AélyraJe regarde la mer depuis la fenêtre de ma librairie, et je sais que quelque chose va arriver, je le sens dans l'air comme on sent l'orage avant qu'il n'éclate, dans cette lourdeur étrange qui précède les catastrophes et les fins du monde.La librairie est silencieuse en cette heur







