LOGINChapitre 2
Nyora
Je sais que maman ment.
Je le sais parce que ses mains tremblent quand elle range les livres, parce que sa voix devient trop aiguë quand elle répond à mes questions, parce qu'elle évite de croiser mon regard, ce qu'elle ne fait jamais d'habitude. Maman me regarde toujours dans les yeux quand elle me parle, elle dit que c'est important, que c'est comme ça qu'on montre qu'on respecte les gens, qu'on n'a rien à cacher. Mais aujourd'hui, elle cache quelque chose, je le sens, je le vois, et ça me fait peur.
Je reste dans l'embrasure de la porte de l'arrière-boutique, les bras croisés, les sourcils froncés, et je réfléchis. L'homme au manteau noir, je l'ai vu avant qu'il n'entre dans la librairie, je l'ai vu par la fenêtre de ma chambre, en haut, quand il traversait la place du marché. Il marchait comme un soldat, le dos droit, les épaules carrées, et il ne regardait ni les étals de poissons ni les paniers de légumes, il regardait droit devant lui, vers notre librairie, comme un chien de chasse qui suit une piste. Et puis il est entré, et j'ai entendu sa voix, grave et profonde, et j'ai entendu le nom qu'il a prononcé, un nom que je n'avais jamais entendu mais qui m'a fait frissonner. Vossen. Madame Vossen. C'est notre nom, c'est le nom de maman, mais personne ne l'appelle comme ça, jamais, les gens de Brumhaven l'appellent Aélyra ou Mademoiselle Aélyra, et quand je lui ai demandé pourquoi, un jour, elle m'a répondu que c'était plus simple comme ça, que les noms de famille n'avaient pas d'importance. Mais cet homme savait son nom, son vrai nom, et ça veut dire qu'il la connaît, qu'il sait des choses sur elle, des choses que nous, ses propres enfants, nous ne savons pas.
Kaelis me rejoint dans l'embrasure de la porte, silencieux comme toujours, et je sens sa présence à côté de moi, solide et rassurante même quand il ne dit rien. Il a six ans lui aussi, on est jumeaux, mais des fois j'ai l'impression qu'il est plus vieux que moi, qu'il comprend des choses que je ne comprends pas, qu'il voit des choses que je ne vois pas. Il a les yeux gris comme le ciel avant l'orage, et en ce moment ils sont encore plus sombres que d'habitude, et je sais qu'il réfléchit, qu'il assemble les pièces du puzzle dans sa tête.
— Tu l'as entendu ? je lui chuchote.
Il hoche la tête, les mains dans les poches, le visage impassible.
— Il a parlé d'Eldoria. Et de quelqu'un qui est mourant.
Eldoria. J'ai déjà entendu ce nom, une fois, il y a longtemps, quand maman parlait dans son sommeil. Elle disait des choses que je ne comprenais pas, des mots dans une autre langue peut-être, ou des noms de personnes que je ne connaissais pas, et puis elle a dit Eldoria, et elle s'est réveillée en sursaut, le visage trempé de larmes. Le lendemain, je lui ai demandé ce que c'était, Eldoria, et elle est devenue toute pâle, et elle m'a répondu que c'était une ville, une ville très loin d'ici, une ville où elle avait vécu quand elle était jeune. Et puis elle a ajouté qu'elle ne voulait plus jamais en parler, et j'ai compris que c'était un sujet interdit, un de ces sujets que les adultes cachent sous le tapis comme la poussière quand ils n'ont pas eu le temps de faire le ménage.
Mais aujourd'hui, le sujet interdit est entré dans notre librairie, il a traversé la place du marché avec son manteau noir et sa démarche de soldat, et maman ne peut plus faire semblant qu'il n'existe pas.
— Il faut qu'on sache, je dis à Kaelis. Il faut qu'on découvre ce qui se passe.
Il me regarde longuement, de ce regard qui pèse et qui juge, et puis il hoche de nouveau la tête, un mouvement lent et grave qui ressemble à une promesse. On va enquêter, on va fouiller, on va poser des questions, et on va découvrir la vérité, même si maman ne veut pas, même si ça fait mal, même si ça change tout.
Parce que j'en ai assez des secrets, assez des silences, assez des demi-réponses et des regards fuyants. J'ai six ans, et je veux savoir qui est mon père, je veux savoir pourquoi maman pleure la nuit, je veux savoir ce qui s'est passé à Eldoria il y a si longtemps, et personne, pas même maman, ne pourra m'empêcher de chercher.
Chapitre 97AélyraLe journal est posé sur le comptoir de la librairie, et je le fixe sans le voir, les doigts crispés sur le bord de la page, le cœur qui bat si fort que je l'entends résonner dans tout mon corps. La une s'étale en lettres noires et grasses, et mon nom, mon nom que j'avais réussi à cacher pendant sept ans, s'affiche comme une condamnation.« Aélyra Vossen, l'aventurière qui a caché ses enfants à l'héritier Draken. »Je n'arrive pas à lire la suite, les mots se brouillent, se mélangent, dansent devant mes yeux, mais je les devine, je les connais déjà, je les ai entendus tant de fois dans mes cauchemars. Manipulatrice, calculatrice, une femme prête à tout pour monnayer ses bâtards. Les journalistes ont fait leur travail, ils
Chapitre 96SeraphinaLe salon est silencieux, trop silencieux, et je fixe l'écran de télévision où mon fils vient de prononcer sa sentence. Sa voix résonne encore dans ma tête, ces mots qui m'ont frappée comme des coups de poignard. « Je ne laisserai plus personne leur faire du mal. Personne. Pas même ma propre mère. »Je suis assise dans mon fauteuil, les mains crispées sur les accoudoirs, et je sens une rage froide monter en moi, une rage qui n'a rien à voir avec la colère ordinaire, une rage d'ancêtre, une rage de matriarche humiliée. Devant des millions de téléspectateurs, devant le monde entier, il m'a traînée dans la boue. Il a sali mon nom, le nom des Draken, pour protéger cette traînée et ses bâtards.Je repense à tout ce que j
Chapitre 95VaelorLa salle de conférence de Draken Industries est comble. Des journalistes du monde entier, des caméras, des micros, des visages tendus vers moi. Je les regarde depuis l'estrade, et je sens leur attente, leur faim, leur soif de scandale. Ils sont venus pour entendre l'héritier des Draken s'expliquer sur les bâtards qu'il aurait cachés, sur la femme qui l'aurait piégé, sur le déshonneur qui menace sa famille.Ils se trompent.Je m'approche du micro, je pose mes mains à plat sur le pupitre, et je respire une fois, profondément.— Mesdames, messieurs, je vous remercie d'être venus.Ma voix est calme. Trop calme, peut-être. Je vois des stylos se lever, des regards s'aiguiser.— Vous êtes nombreux &agr
Chapitre 94NyoraJe ne comprends pas tout.Les adultes parlent trop vite, trop bas, avec des mots qui se cognent dans l'air comme des oiseaux affolés. Maman pleure sur le canapé, le journal froissé entre ses doigts. Kaelis est debout près de la fenêtre, les poings serrés, le regard dur. Et papa… papa est en colère.Je ne l'ai jamais vu comme ça.— Elle a osé, dit-il, et sa voix claque dans la pièce. Elle a osé s'en prendre à eux.— Vaelor, calme-toi, murmure maman.— Comment veux-tu que je me calme ? Elle a sali le nom de nos enfants. Elle a fait d'eux des bâtards aux yeux de tout le pays.Maman se tait. Kaelis ne dit rien. Moi, je regarde. Je regarde ma mère qui pleure, mon père qui tremble de rage, mon frère qui serre les mâchoires comme s'il retenait un cri. Et je sens quelque chose monter dans ma poitrine, quelque chose de lourd, d'injuste, de trop grand pour moi.Je ne peux pas me battre avec des mots comme Kaelis. Je ne peux pas crier comme papa. Je ne peux pas pleurer comme mam
Chapitre 93KaelisJe regarde ma mère s'effondrer sur le canapé, le journal froissé entre ses doigts, les larmes qui coulent sans qu'elle cherche à les retenir, et je sens une rage froide monter en moi, une rage qui n'a rien à voir avec les colères d'enfant, une rage d'homme, une rage de fils qui voit sa famille attaquée et qui refuse de rester les bras croisés.Nyora pleure dans les bras de maman, elle ne comprend pas tout, mais elle sent la menace, elle sent la peur, et ses sanglots me transpercent comme des aiguilles. Moi, je ne pleure pas. Je ne pleure jamais. Je serre les poings, je serre les dents, et je laisse la colère se transformer en quelque chose de plus utile, de plus tranchant, de plus dangereux.Je monte dans ma chambre, je ferme la porte derrière moi, et je m'assieds à mon petit bureau. Devant moi, mes carnets, mes notes, tout ce que j'ai accumulé depuis des mois, tout ce que j'ai découvert sur les Draken, sur Vaelor, sur Seraphina. Je les ouvre un par un, je les feuil
Chapitre 92AélyraLe journal est posé sur le comptoir de la librairie, et je le fixe sans le voir, les doigts crispés sur le bord de la page, le cœur qui bat si fort que je l'entends résonner dans tout mon corps. La une s'étale en lettres noires et grasses, et mon nom, mon nom que j'avais réussi à cacher pendant sept ans, s'affiche comme une condamnation.« Aélyra Vossen, l'aventurière qui a caché ses enfants à l'héritier Draken. »Je n'arrive pas à lire la suite, les mots se brouillent, se mélangent, dansent devant mes yeux, mais je les devine, je les connais déjà, je les ai entendus tant de fois dans mes cauchemars. Manipulatrice, calculatrice, une femme prête à tout pour monnayer ses bâtards. Les journalistes ont fait leur travail, ils ont creus&eacu
Chapitre 4Flashback Septs ans plutôt..AélyraJ'ai vingt-deux ans, et je suis debout devant le miroir de ma chambre, et je ne reconnais pas la femme qui me regarde.La robe que je porte est une merveille de soie et de tulle, une création couleur émeraude que ma mère a fait venir de la capitale il
Chapitre 3KaelisJe n'aime pas les secrets.Je n'aime pas la façon dont ils s'insinuent dans les silences, dont ils corrodent les sourires, dont ils transforment les mots les plus simples en pièges et en mensonges. Ma mère a un secret, un secret immense et terrible, et ce secret a un nom, un visag
Chapitre 1AélyraJe regarde la mer depuis la fenêtre de ma librairie, et je sais que quelque chose va arriver, je le sens dans l'air comme on sent l'orage avant qu'il n'éclate, dans cette lourdeur étrange qui précède les catastrophes et les fins du monde.La librairie est silencieuse en cette heur
Chapitre 5Suite du flashback AélyraIl s'arrête devant moi, et le monde disparaît.Je ne sais pas comment expliquer ce qui se passe à cet instant, je ne sais pas si c'est la chaleur des lustres ou le parfum des fleurs ou le bourdonnement des conversations qui s'estompent, mais tout ce qui existai







