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Chapitre 5

last update Tanggal publikasi: 2026-06-10 16:32:28

Chapitre 5

Suite du flashback 

Aélyra

Il s'arrête devant moi, et le monde disparaît.

Je ne sais pas comment expliquer ce qui se passe à cet instant, je ne sais pas si c'est la chaleur des lustres ou le parfum des fleurs ou le bourdonnement des conversations qui s'estompent, mais tout ce qui existait autour de moi, la salle de bal, les invités, l'orchestre, mon père à mon bras, tout cela s'évanouit comme une fumée, et il ne reste plus que lui, Vaelor Draken, debout devant moi, immense et magnétique, et ses yeux gris qui plongent dans les miens comme s'il cherchait à lire dans mon âme.

— Je ne crois pas que nous ayons été présentés.

Sa voix est grave, profonde, une voix qui résonne dans ma poitrine comme un roulement de tambour, et elle est teintée d'une arrogance tranquille, cette arrogance des hommes qui possèdent tout et qui n'ont jamais eu à demander. Il tend une main vers moi, une main longue et élégante, et je remarque la chevalière en or à son petit doigt, un dragon aux ailes déployées qui est le blason des Draken, et je sais que ma mère a raison, que cet homme est dangereux, qu'il est le loup dans la bergerie, qu'il est tout ce que je dois éviter.

Mais je pose ma main dans la sienne, et sa paume est chaude, et ses doigts se referment autour des miens avec une douceur que je n'attendais pas, une douceur presque troublante, comme s'il craignait de me briser.

— Aélyra Vossen, dis-je, et ma voix est plus ferme que je ne l'aurais cru possible. Je suis la fille d'Eldric Vossen.

— Les Vossen, répète-t-il, et il ne prononce pas ce nom avec le mépris que j'ai l'habitude d'entendre dans la bouche des autres familles, il le prononce comme on savoure un vin rare, comme on goûte un mot étranger dont on apprécie les sonorités. J'ai beaucoup entendu parler de votre famille.

— En bien, j'espère, répondis-je avec une ironie qui me surprend moi-même.

Il sourit, et ce sourire est une fissure dans le marbre, une brèche dans l'armure, et je vois une lueur dans ses yeux gris, une lueur d'amusement, peut-être, ou d'intérêt, une lueur qui me fait battre le cœur plus vite et qui m'effraie en même temps.

— En bien, en mal, l'important est qu'on en parle, dit-il, et il incline légèrement la tête vers l'orchestre. Vous dansez, Mademoiselle Vossen ?

Ce n'est pas vraiment une question, c'est une affirmation déguisée en politesse, et avant que j'aie pu répondre, il a pris ma main et m'entraîne vers la piste de danse, et mon père me regarde partir avec des yeux ronds, et ma mère porte une main à sa bouche dans un geste de terreur muette, et je devrais protester, je devrais m'excuser, je devrais fuir, mais je ne fais rien de tout cela, je le suis, comme une somnambule qu'on guide dans la nuit.

La valse a changé, l'orchestre joue maintenant une mélodie plus lente, plus intense, et Vaelor pose une main sur ma taille, et sa paume est brûlante à travers le tissu de ma robe, et je sens la chaleur de ses doigts qui se referment sur ma hanche avec une précision presque douloureuse. Je pose ma main sur son épaule, et le tissu de son costume est lisse et froid sous mes doigts, et nous commençons à danser, à tourner lentement au milieu des autres couples qui s'écartent sur notre passage comme des poissons devant un requin.

— Vous dansez bien, dit-il, et sa voix est proche, trop proche, son souffle effleure ma tempe et me donne le frisson.

— Vous aussi, répondis-je, et je m'en veux immédiatement de cette banalité, de cette politesse mécanique, alors que tout mon être hurle des choses que je n'ose pas formuler.

Le silence s'installe entre nous, un silence chargé de tout ce qui n'est pas dit, et je sens son regard posé sur moi, je sens l'intensité de son attention comme une brûlure sur ma peau, et je n'ose pas lever les yeux, je n'ose pas affronter ce regard gris qui me déshabille et qui me devine, qui me perce à jour et qui me juge.

— Pourquoi êtes-vous venue ce soir, Mademoiselle Vossen ? demande-t-il soudain, et la question est étrange, presque incongrue, comme s'il lisait dans mes pensées les plus secrètes. Les Vossen ne fréquentent plus ce genre d'événements depuis des années.

La pique est fine, presque imperceptible, mais je la sens comme une piqûre d'aiguille sous la peau, et je redresse le menton, je le regarde dans les yeux pour la première fois depuis que nous avons commencé à danser.

— Peut-être que les Vossen ont décidé de ne plus se cacher.

Quelque chose passe dans son regard, une étincelle, une surprise, une admiration peut-être, et il me fixe avec une intensité nouvelle, comme s'il me voyait vraiment pour la première fois, comme si j'étais passée de figurante à protagoniste dans le théâtre de son existence.

— Vous êtes différente, dit-il, et ce n'est pas un compliment, c'est un constat, une observation froide et clinique, mais je sens que derrière cette froideur il y a autre chose, une faille, une solitude qui fait écho à la mienne, une fragilité qu'il cache sous des couches d'arrogance et de pouvoir.

La musique s'arrête, et nous restons immobiles au milieu de la piste de danse, les yeux dans les yeux, les souffles mêlés, et je ne veux pas que cet instant finisse, je ne veux pas qu'il me lâche, je ne veux pas retourner dans le monde réel où je ne suis qu'une Vossen déchue et lui le prince héritier des Draken.

— Merci pour cette danse, Mademoiselle Vossen, dit-il enfin, et il s'incline légèrement, baise ma main, et ses lèvres sont douces sur mes doigts, et je frissonne de la tête aux pieds.

Puis il tourne les talons et disparaît dans la foule, me laissant seule au milieu de la piste, désemparée, chancelante, le cœur en feu.

La soirée se poursuit, interminable, et je danse avec d'autres hommes, je souris à d'autres visages, je prononce des banalités que j'oublie aussitôt, mais mon esprit est ailleurs, il est resté accroché à ce regard gris, à cette main sur ma taille, à ce trouble qui ne me quitte plus. Et quand minuit sonne et que mon père annonce qu'il est temps de rentrer, je cherche Vaelor des yeux dans la foule, je le cherche désespérément, et je ne le trouve pas, et je suis déçue, absurdement déçue, comme une enfant à qui on a promis un cadeau qu'elle n'a pas reçu.

La voiture nous ramène à la maison Vossen, et ma mère somnole sur la banquette arrière, et mon père marmonne des phrases incompréhensibles, et je regarde défiler les rues d'Eldoria par la fenêtre, le cœur serré, les mains encore tremblantes. Nous franchissons les grilles rouillées de notre demeure, je monte dans ma chambre, je me déshabille devant le miroir, et je ne reconnais toujours pas la femme qui me regarde, mais ce soir, ce n'est pas de la peur que je lis dans ses yeux, c'est autre chose, une attente, une promesse, un espoir insensé.

Des heures plus tard, alors que la maison est plongée dans le silence et que tout le monde dort, j'entends un bruit. Un grincement. Le gravier de l'allée qui crisse sous des pas. Je me lève, je m'approche de la fenêtre, j'écarte le rideau, et je le vois. Vaelor Draken est debout dans le jardin, sous le vieux chêne, le visage levé vers ma fenêtre, et la lune éclaire ses traits d'une lumière argentée qui le fait ressembler à un fantôme.

Il ne dit rien, il me regarde, simplement, et je le regarde, et le monde s'arrête de nouveau, et je sais que je devrais avoir peur, je sais que je devrais refermer le rideau, je sais que je devrais fuir. Mais je ne fuis pas, je descends l'escalier, j'ouvre la porte du jardin, et je marche vers lui, pieds nus dans l'herbe humide, en chemise de nuit, transie de froid et de désir.

Il ne dit rien quand j'arrive à sa hauteur, il se contente de tendre la main, et je la prends, et il m'attire contre lui, et ses lèvres se posent sur les miennes.

Le baiser est une promesse et une menace mêlées, une douceur et une violence, un commencement et une fin, et je m'y abandonne comme on s'abandonne au courant d'un fleuve, sans savoir où il m'emportera, sans savoir si je survivrai, sans savoir si je reverrai un jour la lumière.

Je ne sais pas encore que ce baiser scellera mon destin, qu'il me mènera aux portes du paradis et de l'enfer, qu'il fera de moi une femme traquée, une mère en fuite, une amante abandonnée. Je ne sais rien de tout cela, et peut-être que si je le savais, je m'enfuirais en courant, je remonterais dans ma chambre, je refermerais la fenêtre, et je ne le reverrais plus jamais.

Mais ce soir, dans le jardin obscur, sous le regard froid de la lune, je ne fuis pas. Je reste dans ses bras, et je l'embrasse, et je scelle mon destin sans le savoir.

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