LOGINChapitre 7
Aélyra
La nuit est tombée sur Brumhaven, et je ne dors pas.
Je suis assise dans le petit salon de l'appartement, au-dessus de la librairie, et je regarde la lune se refléter sur l'océan par la fenêtre ouverte. Le vent de la mer apporte une odeur de sel et de varech, cette odeur que j'aime tant d'habitude et qui ce soir me laisse indifférente, comme si le monde avait perdu ses couleurs et ses parfums en même temps. La carte de visite de l'émissaire est posée sur la table basse devant moi, et je la fixe comme on fixe un serpent, immobile et fascinée, incapable de détourner le regard.
Mon père est mourant. Eldric Vossen, l'homme qui m'a élevée dans la crainte et le silence, l'homme qui m'a regardée avec mépris quand je lui ai annoncé que j'étais enceinte, l'homme qui m'a ordonné de disparaître sans jamais prononcer le nom de mon amant, cet homme-là est en train de mourir, et il veut me voir. Il veut me voir une dernière fois avant de quitter ce monde, et je ne sais pas quoi faire de cette information, je ne sais pas si je dois me réjouir ou pleurer, si je dois me précipiter à son chevet ou déchirer cette carte en mille morceaux et faire comme si je ne l'avais jamais reçue.
Les souvenirs remontent comme des noyés à la surface, des souvenirs que j'avais enfouis au plus profond de moi-même et qui refont surface avec une violence qui me coupe le souffle. Je repense à Vaelor, à son regard gris quand je lui ai annoncé ma grossesse, à son silence, à son visage qui s'est fermé comme une porte qu'on claque. Il n'a rien dit, il n'a pas crié, il n'a pas pleuré, il m'a juste regardée, longuement, comme si je venais de prononcer une phrase dans une langue étrangère qu'il ne comprenait pas, et puis il s'est levé, il a pris son manteau, et il est parti. Il est parti sans un mot, sans une promesse, sans même un au revoir, et je suis restée seule dans cette chambre d'auberge, le ventre encore plat, le cœur en miettes, et j'ai su, à cet instant précis, que je ne pouvais plus compter que sur moi-même.
Et puis il y a eu mon père. Mon père qui m'a regardée avec ce mépris glacial dont il avait le secret, mon père qui m'a dit que j'avais déshonoré la famille, que je n'étais plus sa fille, que je devais disparaître ou avorter, et ma mère qui pleurait en silence dans un coin du salon sans jamais oser prendre ma défense. J'ai fui, cette nuit-là, avec une valise et un peu d'argent, et je ne me suis jamais retournée.
Sept ans ont passé, sept années de silence et de reconstruction, sept années à élever mes enfants seule, à leur inventer un père imaginaire, à leur cacher la vérité pour les protéger du monde cruel qui m'avait rejetée. Et voilà qu'aujourd'hui, ce passé que j'avais cru enterré ressurgit, frappe à ma porte, exige d'être entendu.
Retourner à Eldoria, c'est rouvrir des blessures qui ont mis sept ans à cicatriser, c'est replonger dans les souvenirs que j'ai tenté d'effacer, c'est risquer de croiser Vaelor, de le revoir, de devoir lui expliquer pourquoi j'ai fui, pourquoi je lui ai caché l'existence de ses enfants, pourquoi je l'ai privé de six années de leur vie. Retourner à Eldoria, c'est aussi affronter la vérité, accepter que mon père se meurt, accepter que je ne pourrai peut-être jamais me réconcilier avec lui, accepter que le passé ne pourra jamais être réparé.
Mais puis-je vraiment le laisser mourir sans lui dire adieu ? Puis-je vraiment rester ici, dans ma librairie, à faire semblant que rien ne s'est passé, alors que mon père agonise seul dans son manoir délabré ? Et si je n'y vais pas, est-ce que je ne regretterai pas ce choix toute ma vie, est-ce que je ne me réveillerai pas chaque nuit en me demandant ce qu'il aurait dit, ce qu'il aurait fait, ce qu'il aurait pensé de ses petits-enfants ?
Je me lève, je m'approche de la fenêtre, je regarde l'océan qui scintille sous la lune, cette étendue sombre et infinie qui m'a toujours apaisée et qui ce soir ne me fait rien. Je repense à mes enfants, à leurs questions, à leurs yeux pleins de larmes, à cette quête de vérité qui les anime et qui finira par les consumer si je ne fais rien. Si je vais à Eldoria, ils découvriront peut-être la vérité, ils découvriront qui est leur père, ils découvriront tout ce que j'ai tenté de cacher, et cette idée me terrifie. Mais si je ne vais pas à Eldoria, ils continueront de poser des questions, ils continueront de chercher, ils finiront par découvrir la vérité par eux-mêmes, et peut-être que ce sera pire, peut-être qu'ils m'en voudront à mort de ne pas la leur avoir dite.
Le petit jour se lève sur Brumhaven, gris et pâle comme un linceul, et je suis toujours debout devant la fenêtre, les yeux rougis par le manque de sommeil, le cœur en charpie. J'ai pris ma décision, ou plutôt la décision s'est imposée à moi, comme une évidence qu'on refuse de voir et qui finit par vous sauter au visage.
Nous irons à Eldoria. Pour mon père, pour mes enfants, pour la vérité, pour tout ce qui a été et tout ce qui sera. Nous irons, et advienne que pourra.
Chapitre 64VaelorLe laboratoire m'a fait parvenir les résultats par coursier privé, une enveloppe scellée que j'ai trouvée sur mon bureau en rentrant d'une réunion interminable, et je l'ai regardée pendant de longues minutes sans oser l'ouvrir, sans oser briser ce sceau de cire rouge qui portait l'emblème du laboratoire, parce que je savais, je savais que cette enveloppe contenait la réponse à toutes mes questions, la clé de tous mes doutes, la vérité que j'avais cherchée et redoutée en même temps.La nuit est tombée sur Eldoria, une nuit sans lune et sans étoiles, et je suis seul dans mon bureau, seul avec cette enveloppe qui brille sous la lampe comme un objet maléfique, seul avec mes peurs et mes espoirs et mes regrets. J'ai renvoyé les domestiques, j'ai éteint mon téléphone, j'ai verrouillé la porte, et je me suis enfermé dans cette pièce qui est mon refuge et ma prison, mon sanctuaire et mon tombeau, avec pour seule compagnie le tic-tac de l'horloge et le crépitement du feu dan
Chapitre 63NyoraJe ne peux pas m'en empêcher, c'est plus fort que moi, chaque fois que je prends un crayon et une feuille de papier, c'est son visage qui apparaît, c'est son regard qui se forme sous mes doigts, c'est sa présence qui envahit la page blanche comme une ombre qui s'étend au crépuscule.Je suis assise à mon petit bureau, devant la fenêtre qui donne sur la mer, et je dessine, je dessine sans m'arrêter, sans réfléchir, sans me demander si ce que je fais est bien ou mal, utile ou inutile, raisonnable ou insensé. Je dessine son visage de mémoire, ce visage que j'ai vu de près dans le parc, ce visage que j'ai contemplé sur le portrait déchiré du grenier, ce visage qui est gravé dans ma mémoire comme une photographie, comme un tableau, comme une brûlure. J'essaie de capturer son expressi
Chapitre 62KaelisLa bibliothèque municipale de Brumhaven est un petit bâtiment de pierre grise coincé entre la poste et la mairie, avec une façade austère et des fenêtres étroites qui laissent à peine passer la lumière, et c'est là que je passe mes après-midi depuis que nous sommes rentrés d'Eldoria, assis devant l'un des vieux ordinateurs poussiéreux que la bibliothécaire met à disposition des lecteurs, les doigts qui courent sur le clavier, les yeux qui parcourent les pages web, les articles de journaux, les archives numérisées, tout ce que je peux trouver sur Draken Industries et sur Vaelor Draken.La bibliothécaire, une vieille femme aux cheveux gris et aux lunettes en demi-lune, me regarde avec curiosité, elle se demande sans doute ce qu'un enfant de six ans peut bien faire sur Interne
Chapitre 61AélyraLa librairie a rouvert ses portes depuis trois jours, et les clients sont rares, plus rares encore qu'avant notre départ, comme si notre absence avait rompu un charme, brisé une habitude, dispersé une clientèle qui s'est tournée vers d'autres boutiques, d'autres commerces, d'autres distractions. Je passe mes journées derrière le comptoir, à feuilleter des catalogues, à épousseter les étagères, à regarder la mer par la fenêtre, et les heures s'écoulent, lentes et lourdes comme un fleuve de plomb, et je n'arrive à rien, je n'arrive à rien parce que mon esprit est ailleurs, il est resté à Eldoria, près de l'étang aux canards, face à cet homme aux yeux gris qui m'a regardée comme s'il voulait me consumer tout entière.Je retrouve mes h
Chapitre 60VaelorLa lettre est restée sur mon bureau pendant deux jours, inachevée, abandonnée, le stylo posé en travers de la page comme un pont que je n'osais pas franchir, et je l'ai regardée, je l'ai tournée et retournée dans ma tête, j'ai pesé chaque mot, chaque virgule, chaque silence entre les lignes, et j'ai fini par la ranger dans un tiroir sans l'envoyer, parce que je me suis rendu compte que je ne pouvais pas, que je ne pouvais pas me contenter de mots, que j'avais besoin de certitudes, de preuves, de vérité.Je veux des preuves irréfutables, des preuves scientifiques, incontestables, qui ne laisseront aucune place au doute, aucune échappatoire, aucune possibilité de nier l'évidence. Tant que je n'aurai pas la certitude absolue que Kaelis et Nyora sont mes enfants, je ne pourrai pas affronter Aélyra
Chapitre 59VaelorLe rapport est arrivé sur mon bureau ce matin, une chemise de cuir sobre qui contenait en quelques pages toute la vie d'Aélyra Vossen, toute son existence reconstruite loin de moi, loin d'Eldoria, loin de tout ce que nous avions partagé, et je l'ai lu debout, incapable de m'asseoir, incapable de respirer normalement, les doigts crispés sur le papier comme si ces feuilles pouvaient s'envoler et disparaître si je ne les retenais pas de toutes mes forces.Brumhaven, une petite ville côtière à l'écart des grandes routes, un port de pêcheurs, des maisons aux volets colorés, une jetée qui s'avance dans la mer grise, et au milieu de tout cela, une librairie, une librairie modeste coincée entre un marchand de poissons et une boulangerie, avec une façade de bois peint et une clochette qui tinte au-dessus de la porte.
Chapitre 5Suite du flashback AélyraIl s'arrête devant moi, et le monde disparaît.Je ne sais pas comment expliquer ce qui se passe à cet instant, je ne sais pas si c'est la chaleur des lustres ou le parfum des fleurs ou le bourdonnement des conversations qui s'estompent, mais tout ce qui existai
Chapitre 4Flashback Septs ans plutôt..AélyraJ'ai vingt-deux ans, et je suis debout devant le miroir de ma chambre, et je ne reconnais pas la femme qui me regarde.La robe que je porte est une merveille de soie et de tulle, une création couleur émeraude que ma mère a fait venir de la capitale il
Chapitre 3KaelisJe n'aime pas les secrets.Je n'aime pas la façon dont ils s'insinuent dans les silences, dont ils corrodent les sourires, dont ils transforment les mots les plus simples en pièges et en mensonges. Ma mère a un secret, un secret immense et terrible, et ce secret a un nom, un visag
Chapitre 2NyoraJe sais que maman ment.Je le sais parce que ses mains tremblent quand elle range les livres, parce que sa voix devient trop aiguë quand elle répond à mes questions, parce qu'elle évite de croiser mon regard, ce qu'elle ne fait jamais d'habitude. Maman me regarde toujours dans les







