تسجيل الدخولChapitre 6
Aélyra
Le retour à la réalité est brutal, comme une chute dans l'eau glacée après un rêve trop doux.
Je suis dans la librairie, debout derrière le comptoir, et la carte de visite laissée par l'émissaire est toujours là, rectangle de carton blanc qui semble me narguer de ses caractères dorés. Les heures ont passé depuis son départ, le soleil a décliné sur l'océan, la clochette de la porte a tinté deux ou trois fois pour des clients de passage, et j'ai souri, j'ai encaissé, j'ai rendu la monnaie, j'ai fait comme si de rien n'était. Mais mes enfants ne sont pas dupes, je le sais, je le vois dans leurs yeux qui m'observent, dans leurs chuchotements qui s'interrompent quand je m'approche, dans cette tension nouvelle qui flotte dans l'air de la librairie comme une brume qu'on ne peut pas dissiper.
Ce soir, après le dîner, alors que je bordais Nyora dans son lit, elle a posé sa petite main sur ma joue et m'a regardée avec une intensité qui m'a serré le cœur.
— Maman, qui est notre papa ?
La question m'a frappée comme un coup de poing dans l'estomac, et j'ai senti tout l'air quitter mes poumons d'un seul coup. Je m'y attendais, bien sûr, je m'y attendais depuis le départ de l'émissaire, je savais que cette question viendrait, que tout ce que j'avais construit pendant six ans allait s'effondrer comme un château de cartes sous le souffle de la curiosité de mes enfants.
Je me suis assise au bord du lit, j'ai pris sa main dans la mienne, et j'ai respiré profondément, comme avant de plonger dans les grands fonds.
— Votre papa, ai-je dit, et ma voix était douce, la plus douce que je pouvais, la plus calme que j'arrivais à produire, votre papa est un homme bon, un homme qui vit très loin d'ici, dans une région difficile d'accès, et qui ne peut pas faire partie de notre vie. Mais il vous aime, il vous aime de tout son cœur, même s'il ne peut pas être avec nous.
C'est l'histoire que je leur raconte depuis qu'ils sont en âge de poser des questions, une histoire soigneusement construite au fil des années, polie et repolie comme une pierre qu'on frotte jusqu'à ce qu'elle devienne lisse et brillante. Un père bon, un père aimant, un père empêché par les circonstances, par la distance, par des obligations mystérieuses que des enfants de six ans ne peuvent pas comprendre. Un père qui n'est pas mort, surtout pas, parce que la mort est trop définitive, parce que la mort soulève trop de questions, parce que la mort, on peut la vérifier. Un père inaccessible, voilà ce que j'ai inventé, un père qui existe quelque part mais qui ne peut pas venir, un père qui les aime mais qui ne peut pas le leur dire.
Kaelis est entré dans la chambre pendant que je parlais, attiré par la conversation, et il s'est appuyé contre le chambranle de la porte, les bras croisés, les yeux gris fixés sur moi avec cette intensité silencieuse qui est la sienne. Il n'a rien dit, il s'est contenté d'écouter, et son silence était plus éloquent que tous les mots, son silence disait qu'il ne croyait pas un mot de ce que je racontais.
— Pourquoi il ne peut pas venir ? a demandé Nyora, et sa voix était pleine d'une obstination butée, cette obstination que je lui connais bien et qui est à la fois ma fierté et mon désespoir. Pourquoi il ne peut pas être avec nous ? Il est malade ? Il est en prison ? Il est parti sur une île déserte ?
J'ai souri malgré moi, un sourire qui tremblait un peu sur les bords.
— Non, ma chérie, rien de tout cela. C'est... c'est compliqué. Trop compliqué pour que je puisse te l'expliquer maintenant. Quand tu seras plus grande, je te raconterai tout, je te le promets.
— Je veux savoir maintenant, a dit Nyora, et ses yeux se sont remplis de larmes, des larmes de frustration et de colère, des larmes qui me déchiraient le cœur parce que je savais que c'était ma faute, que c'était moi qui les faisais pleurer avec mes mensonges et mes secrets. Je veux connaître la vérité.
Kaelis s'est avancé dans la chambre, il s'est assis sur le lit à côté de sa sœur, et il a posé une main sur son épaule, un geste simple et protecteur qui m'a rappelé quelqu'un, un geste que Vaelor aurait pu faire, un geste que Vaelor faisait peut-être, dans une autre vie, dans un autre monde.
— Maman nous dira la vérité quand elle sera prête, a-t-il dit calmement, et sa voix était grave, presque adulte, une voix qui ne semblait pas appartenir à un enfant de six ans. N'insiste pas, Nyora. Pas maintenant.
Nyora a reniflé, essuyé ses larmes d'un revers de manche, et elle a hoché la tête, vaincue mais pas résignée, et je savais que cette question reviendrait, qu'elle reviendrait encore et encore, jusqu'à ce que j'accepte de répondre.
Je les ai bordés tous les deux, j'ai éteint la lumière, et je suis restée quelques instants dans l'embrasure de la porte, à les regarder s'endormir, ces deux petits êtres qui étaient toute ma vie, toute ma raison de me lever le matin, toute la force qui me poussait à avancer même quand tout s'effondrait autour de moi. Et je me suis fait une promesse silencieuse : un jour, je leur dirai tout. Un jour, je leur parlerai de Vaelor Draken, du bal, des jardins obscurs, de la fuite dans la nuit. Un jour, je leur dirai que leur père n'était pas un homme bon vivant dans une région inaccessible, mais un homme puissant et froid qui m'avait abandonnée quand j'avais eu le plus besoin de lui.
Mais ce jour n'était pas encore venu, et peut-être ne viendrait-il jamais.
Chapitre 64VaelorLe laboratoire m'a fait parvenir les résultats par coursier privé, une enveloppe scellée que j'ai trouvée sur mon bureau en rentrant d'une réunion interminable, et je l'ai regardée pendant de longues minutes sans oser l'ouvrir, sans oser briser ce sceau de cire rouge qui portait l'emblème du laboratoire, parce que je savais, je savais que cette enveloppe contenait la réponse à toutes mes questions, la clé de tous mes doutes, la vérité que j'avais cherchée et redoutée en même temps.La nuit est tombée sur Eldoria, une nuit sans lune et sans étoiles, et je suis seul dans mon bureau, seul avec cette enveloppe qui brille sous la lampe comme un objet maléfique, seul avec mes peurs et mes espoirs et mes regrets. J'ai renvoyé les domestiques, j'ai éteint mon téléphone, j'ai verrouillé la porte, et je me suis enfermé dans cette pièce qui est mon refuge et ma prison, mon sanctuaire et mon tombeau, avec pour seule compagnie le tic-tac de l'horloge et le crépitement du feu dan
Chapitre 63NyoraJe ne peux pas m'en empêcher, c'est plus fort que moi, chaque fois que je prends un crayon et une feuille de papier, c'est son visage qui apparaît, c'est son regard qui se forme sous mes doigts, c'est sa présence qui envahit la page blanche comme une ombre qui s'étend au crépuscule.Je suis assise à mon petit bureau, devant la fenêtre qui donne sur la mer, et je dessine, je dessine sans m'arrêter, sans réfléchir, sans me demander si ce que je fais est bien ou mal, utile ou inutile, raisonnable ou insensé. Je dessine son visage de mémoire, ce visage que j'ai vu de près dans le parc, ce visage que j'ai contemplé sur le portrait déchiré du grenier, ce visage qui est gravé dans ma mémoire comme une photographie, comme un tableau, comme une brûlure. J'essaie de capturer son expressi
Chapitre 62KaelisLa bibliothèque municipale de Brumhaven est un petit bâtiment de pierre grise coincé entre la poste et la mairie, avec une façade austère et des fenêtres étroites qui laissent à peine passer la lumière, et c'est là que je passe mes après-midi depuis que nous sommes rentrés d'Eldoria, assis devant l'un des vieux ordinateurs poussiéreux que la bibliothécaire met à disposition des lecteurs, les doigts qui courent sur le clavier, les yeux qui parcourent les pages web, les articles de journaux, les archives numérisées, tout ce que je peux trouver sur Draken Industries et sur Vaelor Draken.La bibliothécaire, une vieille femme aux cheveux gris et aux lunettes en demi-lune, me regarde avec curiosité, elle se demande sans doute ce qu'un enfant de six ans peut bien faire sur Interne
Chapitre 61AélyraLa librairie a rouvert ses portes depuis trois jours, et les clients sont rares, plus rares encore qu'avant notre départ, comme si notre absence avait rompu un charme, brisé une habitude, dispersé une clientèle qui s'est tournée vers d'autres boutiques, d'autres commerces, d'autres distractions. Je passe mes journées derrière le comptoir, à feuilleter des catalogues, à épousseter les étagères, à regarder la mer par la fenêtre, et les heures s'écoulent, lentes et lourdes comme un fleuve de plomb, et je n'arrive à rien, je n'arrive à rien parce que mon esprit est ailleurs, il est resté à Eldoria, près de l'étang aux canards, face à cet homme aux yeux gris qui m'a regardée comme s'il voulait me consumer tout entière.Je retrouve mes h
Chapitre 60VaelorLa lettre est restée sur mon bureau pendant deux jours, inachevée, abandonnée, le stylo posé en travers de la page comme un pont que je n'osais pas franchir, et je l'ai regardée, je l'ai tournée et retournée dans ma tête, j'ai pesé chaque mot, chaque virgule, chaque silence entre les lignes, et j'ai fini par la ranger dans un tiroir sans l'envoyer, parce que je me suis rendu compte que je ne pouvais pas, que je ne pouvais pas me contenter de mots, que j'avais besoin de certitudes, de preuves, de vérité.Je veux des preuves irréfutables, des preuves scientifiques, incontestables, qui ne laisseront aucune place au doute, aucune échappatoire, aucune possibilité de nier l'évidence. Tant que je n'aurai pas la certitude absolue que Kaelis et Nyora sont mes enfants, je ne pourrai pas affronter Aélyra
Chapitre 59VaelorLe rapport est arrivé sur mon bureau ce matin, une chemise de cuir sobre qui contenait en quelques pages toute la vie d'Aélyra Vossen, toute son existence reconstruite loin de moi, loin d'Eldoria, loin de tout ce que nous avions partagé, et je l'ai lu debout, incapable de m'asseoir, incapable de respirer normalement, les doigts crispés sur le papier comme si ces feuilles pouvaient s'envoler et disparaître si je ne les retenais pas de toutes mes forces.Brumhaven, une petite ville côtière à l'écart des grandes routes, un port de pêcheurs, des maisons aux volets colorés, une jetée qui s'avance dans la mer grise, et au milieu de tout cela, une librairie, une librairie modeste coincée entre un marchand de poissons et une boulangerie, avec une façade de bois peint et une clochette qui tinte au-dessus de la porte.
Chapitre 5Suite du flashback AélyraIl s'arrête devant moi, et le monde disparaît.Je ne sais pas comment expliquer ce qui se passe à cet instant, je ne sais pas si c'est la chaleur des lustres ou le parfum des fleurs ou le bourdonnement des conversations qui s'estompent, mais tout ce qui existai
Chapitre 4Flashback Septs ans plutôt..AélyraJ'ai vingt-deux ans, et je suis debout devant le miroir de ma chambre, et je ne reconnais pas la femme qui me regarde.La robe que je porte est une merveille de soie et de tulle, une création couleur émeraude que ma mère a fait venir de la capitale il
Chapitre 3KaelisJe n'aime pas les secrets.Je n'aime pas la façon dont ils s'insinuent dans les silences, dont ils corrodent les sourires, dont ils transforment les mots les plus simples en pièges et en mensonges. Ma mère a un secret, un secret immense et terrible, et ce secret a un nom, un visag
Chapitre 2NyoraJe sais que maman ment.Je le sais parce que ses mains tremblent quand elle range les livres, parce que sa voix devient trop aiguë quand elle répond à mes questions, parce qu'elle évite de croiser mon regard, ce qu'elle ne fait jamais d'habitude. Maman me regarde toujours dans les







