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Chapitre 3

last update publish date: 2026-06-27 07:39:04

Chapitre 3

Adrien

Le bruit de la salle s'éloigne d'un coup. Les conversations deviennent un murmure indistinct, mon champ de vision se rétrécit. Il n'y a plus qu'elle. Cette nuque fine et gracile, ce galbe parfait qui plonge vers des épaules que je connais par cœur. Elle se tient à une vingtaine de mètres, dos à moi, ses cheveux blonds relevés en chignon lâche d'où s'échappent des mèches folles.

Je ne respire plus. Je suis pétrifié au milieu de l'allée, un homme en costume gris figé comme une statue. Les gens me contournent, mais je ne les vois pas. Je ne vois qu'elle, cette posture que j'ai vue des milliers de fois, que j'ai touchée, que j'ai embrassée. Mon cœur s'est arrêté, littéralement arrêté, une éternité suspendue dans le vacarme.

Puis elle lève la main pour repousser une mèche qui lui tombe sur le front. L'index glissé derrière l'oreille, la mèche replacée en une courbe parfaite, les doigts qui s'attardent un instant sur la tempe. Ce geste, je le connais. Je l'ai vu mille fois, je l'ai aimé, je l'ai pleuré pendant sept ans dans le silence d'une chambre vide. C'est le geste de Chloé. C'est son geste.

Mon cœur repart, une explosion contre mes côtes. Le sang afflue à mes tempes, je vacille et pose la main sur le dossier d'une chaise. Un investisseur s'approche, la main tendue, je le regarde sans le voir.

Ce n'est pas possible. Ce n'est pas elle.

Les mots tournent en boucle. Elle est morte, elle est noyée, elle est au fond de la mer depuis sept ans. Tu as organisé ses funérailles, tu as pleuré devant un cercueil vide. Ce ne peut pas être elle. C'est une hallucination, un tour de ton esprit malade.

Mais la femme se tourne légèrement, de profil, et je vois son visage.

La pommette haute, la courbe du nez, la ligne de la mâchoire. Et cette bouche, cette bouche dont la lèvre inférieure est un peu plus pulpeuse, cette bouche que j'ai embrassée le premier soir, que j'ai mordue dans le noir, que j'ai regardée s'ouvrir dans un dernier cri silencieux quand l'eau l'a engloutie. C'est elle. C'est Chloé. Elle est là, à vingt mètres de moi, en tailleur crème, un badge de participante accroché à sa veste.

Et pourtant.

Elle est vivante. Elle respire, elle rit, je vois sa poitrine se soulever, je vois ses mains bouger dans l'air pour ponctuer ses phrases. Elle n'a pas l'air d'un fantôme. Elle a l'air d'une femme réelle, solide, incarnée, qui porte des escarpins beiges et qui discute avec des inconnus.

Je ne peux pas détacher mon regard. Je suis vissé au sol, incapable d'avancer, incapable de reculer. Sept ans de deuil, sept ans à supplier les vagues, et elle est là, à vingt mètres de moi, en train de parler comme si de rien n'était. Je devrais courir vers elle, crier son nom, la prendre dans mes bras. Mais je reste figé, paralysé par une terreur sacrée.

Si je bouge, elle va disparaître. Si je parle, elle va s'évanouir comme un mirage. Les fantômes sont fragiles, il ne faut pas les effrayer.

Alors je la regarde. La façon dont elle incline la tête en écoutant, dont ses doigts jouent avec son stylo. Et puis elle rit, elle rejette la tête en arrière et elle rit, et ce rire traverse la salle comme une flèche qui se plante dans mon cœur. C'est son rire. Exactement le même. Ce rire de gorge, chaud et communicatif, que je n'ai pas entendu depuis sept ans. Il éclate dans ce hall impersonnel, et c'est comme si le temps s'était plié en deux.

Je sens mes yeux s'embuer, ma gorge se serrer, mes mains trembler. Le veuf de marbre, au bord des larmes dans un centre de congrès, devant une femme qui ne sait même pas qu'il existe.

Elle ne m'a pas vu. Elle ne sent pas mon regard posé sur elle comme une brûlure. Elle ne perçoit pas le séisme qui fissure toutes mes certitudes. Elle est là, simplement, naturellement, comme si sa présence était la chose la plus normale du monde.

Mais ce n'est pas normal. Elle est censée être morte, censée être au fond de l'océan. Et voilà qu'elle est vivante, réelle, et que sept années de deuil s'effondrent en une seconde.

Elle se tourne, dit un dernier mot à son interlocuteur, et s'éloigne. Elle marche vers les portes coulissantes, son pas vif et décidé. Elle rapetisse dans la foule des costumes sombres. Mon cœur se remet à cogner, mais cette fois c'est de panique. Elle s'en va, elle va disparaître, je ne la retrouverai jamais. Il faut que je bouge, il faut que je crie. Mais mes jambes ne répondent plus, ma voix est coincée au fond de ma gorge.

Les portes coulissantes s'ouvrent, elle les franchit, elle disparaît.

Le bruit de la salle revient d'un coup, comme un coup de tonnerre. Je chancelle, en sueur, le souffle court. Les gens me regardent avec cette curiosité gênée qu'on réserve aux hommes qui perdent pied en public.

– Monsieur de Montreuil ? Vous allez bien ?

Je ne réponds pas. Je fixe les portes coulissantes par lesquelles elle a disparu, et je répète en boucle, dans ma tête, une phrase qui ne veut rien dire et qui veut tout dire.

Ce n'est pas possible. Ce n'est pas elle. Et pourtant.

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