LOGINChapitre 2
Adrien
La serre est ma seule concession à la beauté. Je l'ai fait construire l'année de sa mort, quand le silence du manoir est devenu insupportable. Les roses sont arrivées une à une. Des blanches, ses préférées. Des rouges, pour la passion qui ne s'éteint pas. Des jaunes, pour l'amitié qui précédait l'amour. Toute une symphonie de pétales et d'épines qui ne console rien mais qui occupe les mains.
Je passe mes matinées ici, avant que le monde ne se réveille. L'aube filtre à travers les vitres, la lumière est douce, presque irréelle. L'air sent la terre mouillée, le parfum entêtant des corolles ouvertes. C'est le seul endroit où je respire à peu près normalement.
Je m'agenouille devant le massif central, j'examine les feuilles, je traque les pucerons, je coupe les fleurs fanées. Chaque rose est une excuse. Chaque épine est un remords. Pourquoi n'étais-je pas sur ce bateau ? La question tourne en boucle depuis sept ans. J'aurais pu la sauver, j'aurais pu plonger, j'aurais pu mourir avec elle. J'aurais dû.
– Tu aurais dû m'appeler, Chloé. Tu aurais dû me dire que tu avais peur.
Mais elle ne m'a pas appelé. Elle est partie avec son sourire lumineux, elle a fait coucou de la main depuis le pont, et puis elle a disparu. La mer l'a avalée. Pas de témoins, pas de corps, pas d'explication.
J'arrache une mauvaise herbe avec une violence inutile. La racine résiste, je tire plus fort, la terre vole. Même le jardinage devient une colère, tout devient une colère. Je suis un homme en rage perpétuelle, une rage froide qui couve sous la glace.
Le soleil monte. Bientôt, mon assistant va arriver, me rappeler le vol pour Singapour, me tendre une chemise propre. Je le laisserai faire. J'ai appris à jouer le rôle, à enfiler le costume du magnat comme une armure. Personne ne voit que l'armure est vide.
Je me relève. La serre est belle, incroyablement belle. Les roses s'épanouissent, les feuillages sont luxuriants. C'est un tombeau déguisé en jardin, un cénotaphe végétal pour une femme qui n'a pas de sépulture.
Je marche jusqu'à un rosier grimpant planté le jour de son anniversaire, il y a quatre ans. Il produit des fleurs énormes au parfum capiteux. Elle aurait adoré, elle l'aurait photographié sous tous les angles. Elle trouvait de la beauté partout, elle savait la capturer, la partager. Elle rendait le monde plus beau rien qu'en le regardant.
– Je pars à Singapour ce soir. Je ne veux pas y aller, mais je n'ai pas le choix.
Je lui parle souvent. Pas à voix haute, pas vraiment. Je forme les mots dans ma tête, je les adresse à son souvenir. Parfois, je guette un signe, un frémissement de feuille. Il n'y a rien, bien sûr. Il n'y a jamais rien.
Mais ce matin, quelque chose est différent. Une attente, une tension, comme si le jardin retenait son souffle. Je secoue la tête, je chasse cette superstition. Le manque de sommeil me fait divaguer.
Je quitte la serre, je traverse le parc. La pelouse est parfaitement tondue, les allées impeccablement ratissées. Tout est parfait, tout est vide. Derrière la façade, il n'y a qu'un homme brisé qui attend la mort sans oser se la donner.
Mon assistant m'attend dans le hall.
– Tout est prêt, monsieur. Le jet vous attend à dix-sept heures. La conférence commence demain à neuf heures.
J'acquiesce sans répondre. Je monte l'escalier, je me réfugie dans mon bureau. Les murs sont tapissés de livres que je ne lis plus, de tableaux que je ne vois plus. J'étais ambitieux autrefois, je voulais conquérir le monde. J'ai réussi. Et je donnerais tout pour cinq minutes de plus avec elle.
La journée s'écoule, mécanique. Des appels, des emails, des dossiers à signer. Je fais tout avec une efficacité glacée. L'argent coule à flots, quelle importance. L'argent ne ramène pas les morts.
Le soir tombe. Je monte dans la voiture, puis dans le jet privé. Singapour surgit dans la nuit, constellation de lumières, jungle de gratte-ciel. La ville est belle, étincelante, futuriste. Elle ne me fait rien. Rien ne me fait rien.
L'hôtel est somptueux. La suite donne sur la baie illuminée. Je regarde l'eau qui scintille sous la lune, l'eau, toujours l'eau. Elle est partout, elle me poursuit. Je me couche. Le sommeil vient difficilement.
Le lendemain matin, je m'habille avec soin. Costume sombre, cravate sobre, boutons de manchette en platine. L'armure est en place, impénétrable. Adrien de Montreuil, le veuf de marbre, le magnat invincible.
La conférence a lieu dans un centre de congrès gigantesque. Je déambule au milieu des costumes, je serre des mains, j'échange des banalités. Je joue mon rôle, je souris mécaniquement, je suis ailleurs.
Et soudain, tout s'arrête.
Chapitre 74ChloéLa clochette de la boutique tinte encore derrière moi quand je pousse la porte et que je me retrouve sur le trottoir, un bouquet de lys à la main. Le soleil est doux, l'air sent le printemps, et je marche lentement, le cœur léger. Les lys sont magnifiques, d'un blanc pur, presque irréel, et leur parfum m'enveloppe comme une promesse. Je les ai choisis pour Adrien, pour notre chambre, pour ce matin qui ressemble à un nouveau départ.La rue est calme, presque déserte. Quelques passants pressés, une terrasse de café où un couple rit, un livreur qui siffle en poussant son chariot. Je souris, je ne sais pas pourquoi, peut-être parce que je me sens vivante, parce que je me sens libre, parce que je me sens aimée. La cérémonie d'hier soir, sous les étoiles, dans le jardin en ruines, a scell&eacut
Chapitre 73ChloéLe jardin en ruines est baigné par la lumière des étoiles, et je me tiens face à Adrien, les mains dans les siennes, le cœur si plein que je crains qu'il n'explose. La robe simple que je porte est douce contre ma peau, le vent soulève mes cheveux, et l'odeur des roses sauvages se mêle à celle de la terre mouillée. Le prêtre se tient près de nous, son missel ouvert, et Gabriel, à quelques pas, baisse la tête, comme pour nous laisser à cet instant sacré.Je respire, je ferme les yeux une seconde, puis je les rouvre et je plonge mon regard dans celui d'Adrien. Ses yeux gris brillent, ses joues sont humides, et je sais que les miennes le sont aussi. Je ne cherche pas à retenir mes larmes, je les laisse couler, elles font partie de ce moment, elles sont la preuve que je suis vivante, que nous so
Chapitre 72AdrienLe jardin en ruines s'étend devant moi, baigné par la lumière pâle des étoiles. Les roses ont repris leurs droits sur les allées abandonnées, les mauvaises herbes poussent entre les pierres descellées, et la fontaine au centre ne murmure plus depuis longtemps. C'est ici, dans ce chaos de verdure sauvage et de pierres brisées, que je l'attends. Gabriel se tient à quelques pas, discret, les mains croisées devant lui, le visage grave. Le prêtre, un vieil homme au regard doux, patiente près de l'autel improvisé, une simple table de bois recouverte d'un linge blanc.Pas de foule, pas de musiciens, pas de banquets somptueux. Rien que le silence de la nuit, le parfum entêtant des roses sauvages, et mon cœur qui bat comme au premier jour. J'ai les yeux rouges, je le sais, je n'ai pas dormi, j'ai pleur&ea
Chapitre 71VictorLes chiffres défilent encore devant mes yeux, mais je ne les vois plus. Ils clignotent, rouges, verts, noirs, ils dansent une danse macabre sur les écrans de mon bureau, et je reste figé, les mains posées à plat sur le verre froid de la table, incapable de détourner le regard. Mes comptes se vident, mes positions se liquident, mes alliés se retirent un à un, comme des rats qui fuient un navire en perdition. Mon empire souterrain, celui que j'ai mis des années à bâtir dans l'ombre, s'effondre, pierre par pierre, et je ne peux rien faire, rien arrêter, rien sauver.Le téléphone sonne, je décroche machinalement, mais c'est pour entendre une nouvelle défection, un nouvel abandon. Les voix sont gênées, pressées, elles se défilent, elles prétextent des urgences, des
Chapitre 70AdrienLes écrans de la salle de crise clignotent, affichent des courbes qui montent, qui montent, qui s'envolent, et je sens mon cœur battre plus fort, plus vite, un mélange d'excitation et de soulagement qui me serre la gorge. Gabriel se tient à ma droite, les manches retroussées, les yeux rivés sur les moniteurs, une lueur de triomphe dans le regard. Chloé est à ma gauche, calme, droite, son visage illuminé par la lumière des écrans, et je la regarde, je la regarde vraiment, et je comprends que tout cela, c'est elle, c'est son œuvre, sa victoire.– Les actions Montreuil remontent, spectaculaires, annonce Gabriel d'une voix tendue. Les investisseurs mystérieux viennent d'entrer sur le marché, ils achètent massivement, ils font remonter le cours. Victor ne comprend pas ce qui lui arrive.
Chapitre 69VictorLe jour se lève sur Paris, un jour gris, froid, un jour de guerre. Je me tiens devant la baie vitrée de mon bureau, les mains derrière le dos, le regard fixé sur les toits de la ville qui s'étendent à perte de vue. Cette ville, je l'ai conquise, je l'ai façonnée à mon image, et aujourd'hui, elle va voir s'écrouler l'un de ses plus beaux empires. L'empire Montreuil, celui de mon frère, celui de ma mère, celui qui aurait dû me revenir de droit. Aujourd'hui, je lance mon OPA hostile, et rien ne pourra l'arrêter.Mon courtier est en ligne, je l'entends respirer au bout du fil, nerveux, excité. Il connaît l'importance de ce moment, il sait que des milliards sont en jeu, que ma fortune entière se déverse sur le marché. Je lui ai donné des ordres précis, il les exécutera &ag







