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Chapitre 2

last update publish date: 2026-06-27 07:38:34

Chapitre 2

Adrien

La serre est ma seule concession à la beauté. Je l'ai fait construire l'année de sa mort, quand le silence du manoir est devenu insupportable. Les roses sont arrivées une à une. Des blanches, ses préférées. Des rouges, pour la passion qui ne s'éteint pas. Des jaunes, pour l'amitié qui précédait l'amour. Toute une symphonie de pétales et d'épines qui ne console rien mais qui occupe les mains.

Je passe mes matinées ici, avant que le monde ne se réveille. L'aube filtre à travers les vitres, la lumière est douce, presque irréelle. L'air sent la terre mouillée, le parfum entêtant des corolles ouvertes. C'est le seul endroit où je respire à peu près normalement.

Je m'agenouille devant le massif central, j'examine les feuilles, je traque les pucerons, je coupe les fleurs fanées. Chaque rose est une excuse. Chaque épine est un remords. Pourquoi n'étais-je pas sur ce bateau ? La question tourne en boucle depuis sept ans. J'aurais pu la sauver, j'aurais pu plonger, j'aurais pu mourir avec elle. J'aurais dû.

– Tu aurais dû m'appeler, Chloé. Tu aurais dû me dire que tu avais peur.

Mais elle ne m'a pas appelé. Elle est partie avec son sourire lumineux, elle a fait coucou de la main depuis le pont, et puis elle a disparu. La mer l'a avalée. Pas de témoins, pas de corps, pas d'explication.

J'arrache une mauvaise herbe avec une violence inutile. La racine résiste, je tire plus fort, la terre vole. Même le jardinage devient une colère, tout devient une colère. Je suis un homme en rage perpétuelle, une rage froide qui couve sous la glace.

Le soleil monte. Bientôt, mon assistant va arriver, me rappeler le vol pour Singapour, me tendre une chemise propre. Je le laisserai faire. J'ai appris à jouer le rôle, à enfiler le costume du magnat comme une armure. Personne ne voit que l'armure est vide.

Je me relève. La serre est belle, incroyablement belle. Les roses s'épanouissent, les feuillages sont luxuriants. C'est un tombeau déguisé en jardin, un cénotaphe végétal pour une femme qui n'a pas de sépulture.

Je marche jusqu'à un rosier grimpant planté le jour de son anniversaire, il y a quatre ans. Il produit des fleurs énormes au parfum capiteux. Elle aurait adoré, elle l'aurait photographié sous tous les angles. Elle trouvait de la beauté partout, elle savait la capturer, la partager. Elle rendait le monde plus beau rien qu'en le regardant.

– Je pars à Singapour ce soir. Je ne veux pas y aller, mais je n'ai pas le choix.

Je lui parle souvent. Pas à voix haute, pas vraiment. Je forme les mots dans ma tête, je les adresse à son souvenir. Parfois, je guette un signe, un frémissement de feuille. Il n'y a rien, bien sûr. Il n'y a jamais rien.

Mais ce matin, quelque chose est différent. Une attente, une tension, comme si le jardin retenait son souffle. Je secoue la tête, je chasse cette superstition. Le manque de sommeil me fait divaguer.

Je quitte la serre, je traverse le parc. La pelouse est parfaitement tondue, les allées impeccablement ratissées. Tout est parfait, tout est vide. Derrière la façade, il n'y a qu'un homme brisé qui attend la mort sans oser se la donner.

Mon assistant m'attend dans le hall.

– Tout est prêt, monsieur. Le jet vous attend à dix-sept heures. La conférence commence demain à neuf heures.

J'acquiesce sans répondre. Je monte l'escalier, je me réfugie dans mon bureau. Les murs sont tapissés de livres que je ne lis plus, de tableaux que je ne vois plus. J'étais ambitieux autrefois, je voulais conquérir le monde. J'ai réussi. Et je donnerais tout pour cinq minutes de plus avec elle.

La journée s'écoule, mécanique. Des appels, des emails, des dossiers à signer. Je fais tout avec une efficacité glacée. L'argent coule à flots, quelle importance. L'argent ne ramène pas les morts.

Le soir tombe. Je monte dans la voiture, puis dans le jet privé. Singapour surgit dans la nuit, constellation de lumières, jungle de gratte-ciel. La ville est belle, étincelante, futuriste. Elle ne me fait rien. Rien ne me fait rien.

L'hôtel est somptueux. La suite donne sur la baie illuminée. Je regarde l'eau qui scintille sous la lune, l'eau, toujours l'eau. Elle est partout, elle me poursuit. Je me couche. Le sommeil vient difficilement.

Le lendemain matin, je m'habille avec soin. Costume sombre, cravate sobre, boutons de manchette en platine. L'armure est en place, impénétrable. Adrien de Montreuil, le veuf de marbre, le magnat invincible.

La conférence a lieu dans un centre de congrès gigantesque. Je déambule au milieu des costumes, je serre des mains, j'échange des banalités. Je joue mon rôle, je souris mécaniquement, je suis ailleurs.

Et soudain, tout s'arrête.

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