LOGINChapitre 4
Adrien
Les portes coulissantes se referment sur elle avec un chuintement mécanique, et je reste là, planté au milieu de l'allée, les bras ballants, la bouche entrouverte, incapable de faire un pas, incapable de crier, incapable de faire quoi que ce soit d'autre que fixer le verre dépoli derrière lequel elle vient de s'évanouir. Mon cœur bat si fort que je l'entends dans mes tempes, un martèlement sourd qui couvre le brouhaha de la salle. Mes jambes sont en coton, en plomb, en ciment, elles refusent de me porter, elles refusent d'obéir à l'ordre que mon cerveau hurle en boucle : cours, cours, rattrape-la, ne la laisse pas disparaître une seconde fois.
Mais je ne cours pas, je ne bouge pas, je reste pétrifié comme un homme qui vient de recevoir une balle en pleine poitrine et qui n'a pas encore compris qu'il était mort. Le fantôme en tailleur crème a traversé la salle, a franchi les portes, et s'est dissous dans la foule de Singapour comme si elle n'avait jamais été là. Comme si je ne l'avais jamais vue. Comme si sept années de deuil venaient d'être effacées puis réécrites en une seule seconde.
Les bruits de la salle me reviennent par vagues, d'abord lointains puis de plus en plus proches, de plus en plus agressifs. Le cliquetis des talons sur le marbre, les éclats de rire des investisseurs, les sonneries de téléphones, tout se mélange en une cacophonie qui m'agresse les tympans. Je vacille, je pose une main sur le dossier d'une chaise pour ne pas tomber, et je m'aperçois que je tremble. Je tremble de la tête aux pieds, un tremblement incontrôlable, comme un homme pris de fièvre. Adrien de Montreuil, le magnat invincible, l'homme de marbre, en train de trembler au milieu d'un centre de congrès, le visage livide, le front couvert de sueur.
C'est Laurent qui arrive le premier. J'aperçois sa silhouette se frayer un chemin dans la foule, son visage jeune marqué par l'inquiétude, ses bras qui écartent les badauds. Il me parle, je vois ses lèvres bouger, mais je n'entends pas ce qu'il dit. Le sang qui bat dans mes tempes couvre tout.
– Monsieur de Montreuil ? Monsieur, vous m'entendez ?
Je le regarde, je ne réponds pas. Je vois derrière lui d'autres visages, des collaborateurs, des investisseurs, des inconnus qui s'arrêtent et qui chuchotent. Ils doivent me croire victime d'un malaise cardiaque, d'un AVC, d'un effondrement dû au surmenage. Les rumeurs sur mon instabilité mentale vont s'amplifier, les marchés vont s'affoler, les journalistes vont s'en donner à cœur joie. Je m'en moque. Rien de tout cela n'a d'importance. La seule chose qui importe, c'est qu'elle est vivante, elle était là, à vingt mètres de moi, et je n'ai pas pu crier son nom.
Laurent me prend par le coude, fermement, avec cette autorité que je lui paie pour avoir dans les moments de crise. Il m'entraîne à l'écart, vers un couloir latéral, loin des regards curieux. Je le suis comme un automate, mes jambes se déplacent mécaniquement, une devant l'autre, sans que j'aie à y penser.
– Asseyez-vous, monsieur, asseyez-vous, voilà, respirez doucement. Voulez-vous que j'appelle un médecin ?
Je m'assois sur une chaise en plastique dans une pièce vide, une salle de pause sans doute, avec une machine à café et des plantes en pot. Laurent s'accroupit devant moi, ses yeux bruns emplis d'une inquiétude sincère. Il a vingt-huit ans, il travaille pour moi depuis trois ans, il ne m'a jamais vu dans cet état. Personne ne m'a jamais vu dans cet état. Je suis le roc, la forteresse, l'homme qui ne plie jamais. Mais ce n'est pas un malaise cardiaque que je viens d'avoir. C'est un fantôme qui vient de traverser ma vie.
– Un verre d'eau, je murmure, et ma voix est méconnaissable, une voix rauque et brisée qui semble sortir du fond d'un puits.
Laurent se précipite, me tend un gobelet en plastique que je vide d'un trait. L'eau est fraîche, elle apaise un peu ma gorge, mais rien ne peut apaiser le séisme qui vient de fissurer mon crâne.
– Monsieur, que s'est-il passé ? Vous avez vu quelque chose ? Quelqu'un vous a menacé ?
Je le regarde, je vois son visage sérieux, son front plissé, sa main qui tient encore son téléphone prêt à appeler la sécurité. Je pourrais lui dire la vérité. J'ai vu ma femme, ma femme qui est morte il y a sept ans, ma femme qui vient de traverser le centre de congrès en tailleur crème et en escarpins beiges. Il me ferait interner. Il appellerait un psychiatre, pas la sécurité.
– Non, rien. Un vertige. La fatigue du voyage.
Il ne me croit pas. Je le vois à la façon dont ses yeux se plissent, à la façon dont il hésite avant de ranger son téléphone. Mais il est trop bien formé pour insister, il hoche la tête et se relève.
– Je vais vous raccompagner à l'hôtel. Vous devriez vous reposer, monsieur. La conférence peut attendre.
Je le laisse m'aider à me lever. Mes jambes tremblent encore, mais elles me portent, à peine. Nous traversons le hall, nous franchissons les portes coulissantes, les mêmes par lesquelles elle a disparu. Je scrute la foule, désespérément, cherchant une mèche blonde, un tailleur crème, une silhouette que je connais par cœur. Rien. La foule est un fleuve de costumes sombres et de tailleurs gris, une masse anonyme qui coule entre les tours de verre et d'acier. Elle est partie, dissoute, engloutie une seconde fois.
La voiture nous attend devant le centre de congrès. Je monte à l'arrière, je m'affale contre la banquette de cuir, je ferme les yeux. Les images tournent en boucle sous mes paupières. La nuque, la mèche, le geste de la main. Le rire, surtout, ce rire de gorge qui m'a traversé comme une lame. Je le sens encore vibrer dans ma poitrine, comme une résonance, comme un écho qui refuse de s'éteindre.
Ce n'est pas possible, et pourtant c'était elle. Je ne suis pas fou. Je ne suis pas en train d'halluciner. J'ai vu Chloé, j'ai vu ma femme, elle est vivante, elle respire, elle rit, elle marche. Mais si elle est vivante, pourquoi n'a-t-elle pas cherché à me joindre ? Pourquoi a-t-elle disparu dans la foule sans se retourner ? Pourquoi ne m'a-t-elle pas reconnu ?
La question me glace le sang. Elle ne m'a pas reconnu. Son regard a balayé la salle, il m'a peut-être croisé, mais il ne s'est pas arrêté, il n'a pas vacillé, il n'a pas brillé de cette étincelle de reconnaissance que j'espérais. Elle ne sait pas qui je suis. Elle ne sait pas qu'elle est Chloé de Montreuil, qu'elle a un mari, une maison, des souvenirs. Elle ne sait rien.
L'hôtel apparaît, majestueux, ses tours de verre qui scintillent dans le soleil tropical. Laurent me conduit jusqu'à ma suite, ouvre la porte, vérifie que tout est en ordre. Je le remercie d'un geste, je referme la porte derrière lui, je m'adosse au mur et je glisse lentement jusqu'au sol. Le parquet est froid sous mes mains, la chambre est silencieuse, et je reste là, assis par terre, le dos contre la porte, à fixer le vide.
Elle est vivante. Elle est vivante et elle ne sait pas qui elle est.
Je répète cette phrase, encore et encore, jusqu'à ce qu'elle prenne la consistance d'une certitude, jusqu'à ce qu'elle remplace le chaos de mes pensées par une détermination froide et tranchante. Si elle ne sait pas, je vais l'apprendre. Si elle est perdue, je vais la retrouver. Si quelqu'un lui a volé sa vie, je vais la lui rendre.
Je me relève, je me dirige vers la table où j'ai posé mon téléphone. Mes mains tremblent encore, mais ce n'est plus de peur, c'est de rage. Une rage qui monte, qui gonfle, qui balaie tout sur son passage.
Je vais la retrouver. Je vais tout savoir. Et ceux qui lui ont fait ça, ceux qui lui ont volé sept années de notre vie, vont payer.
Chapitre 74ChloéLa clochette de la boutique tinte encore derrière moi quand je pousse la porte et que je me retrouve sur le trottoir, un bouquet de lys à la main. Le soleil est doux, l'air sent le printemps, et je marche lentement, le cœur léger. Les lys sont magnifiques, d'un blanc pur, presque irréel, et leur parfum m'enveloppe comme une promesse. Je les ai choisis pour Adrien, pour notre chambre, pour ce matin qui ressemble à un nouveau départ.La rue est calme, presque déserte. Quelques passants pressés, une terrasse de café où un couple rit, un livreur qui siffle en poussant son chariot. Je souris, je ne sais pas pourquoi, peut-être parce que je me sens vivante, parce que je me sens libre, parce que je me sens aimée. La cérémonie d'hier soir, sous les étoiles, dans le jardin en ruines, a scell&eacut
Chapitre 73ChloéLe jardin en ruines est baigné par la lumière des étoiles, et je me tiens face à Adrien, les mains dans les siennes, le cœur si plein que je crains qu'il n'explose. La robe simple que je porte est douce contre ma peau, le vent soulève mes cheveux, et l'odeur des roses sauvages se mêle à celle de la terre mouillée. Le prêtre se tient près de nous, son missel ouvert, et Gabriel, à quelques pas, baisse la tête, comme pour nous laisser à cet instant sacré.Je respire, je ferme les yeux une seconde, puis je les rouvre et je plonge mon regard dans celui d'Adrien. Ses yeux gris brillent, ses joues sont humides, et je sais que les miennes le sont aussi. Je ne cherche pas à retenir mes larmes, je les laisse couler, elles font partie de ce moment, elles sont la preuve que je suis vivante, que nous so
Chapitre 72AdrienLe jardin en ruines s'étend devant moi, baigné par la lumière pâle des étoiles. Les roses ont repris leurs droits sur les allées abandonnées, les mauvaises herbes poussent entre les pierres descellées, et la fontaine au centre ne murmure plus depuis longtemps. C'est ici, dans ce chaos de verdure sauvage et de pierres brisées, que je l'attends. Gabriel se tient à quelques pas, discret, les mains croisées devant lui, le visage grave. Le prêtre, un vieil homme au regard doux, patiente près de l'autel improvisé, une simple table de bois recouverte d'un linge blanc.Pas de foule, pas de musiciens, pas de banquets somptueux. Rien que le silence de la nuit, le parfum entêtant des roses sauvages, et mon cœur qui bat comme au premier jour. J'ai les yeux rouges, je le sais, je n'ai pas dormi, j'ai pleur&ea
Chapitre 71VictorLes chiffres défilent encore devant mes yeux, mais je ne les vois plus. Ils clignotent, rouges, verts, noirs, ils dansent une danse macabre sur les écrans de mon bureau, et je reste figé, les mains posées à plat sur le verre froid de la table, incapable de détourner le regard. Mes comptes se vident, mes positions se liquident, mes alliés se retirent un à un, comme des rats qui fuient un navire en perdition. Mon empire souterrain, celui que j'ai mis des années à bâtir dans l'ombre, s'effondre, pierre par pierre, et je ne peux rien faire, rien arrêter, rien sauver.Le téléphone sonne, je décroche machinalement, mais c'est pour entendre une nouvelle défection, un nouvel abandon. Les voix sont gênées, pressées, elles se défilent, elles prétextent des urgences, des
Chapitre 70AdrienLes écrans de la salle de crise clignotent, affichent des courbes qui montent, qui montent, qui s'envolent, et je sens mon cœur battre plus fort, plus vite, un mélange d'excitation et de soulagement qui me serre la gorge. Gabriel se tient à ma droite, les manches retroussées, les yeux rivés sur les moniteurs, une lueur de triomphe dans le regard. Chloé est à ma gauche, calme, droite, son visage illuminé par la lumière des écrans, et je la regarde, je la regarde vraiment, et je comprends que tout cela, c'est elle, c'est son œuvre, sa victoire.– Les actions Montreuil remontent, spectaculaires, annonce Gabriel d'une voix tendue. Les investisseurs mystérieux viennent d'entrer sur le marché, ils achètent massivement, ils font remonter le cours. Victor ne comprend pas ce qui lui arrive.
Chapitre 69VictorLe jour se lève sur Paris, un jour gris, froid, un jour de guerre. Je me tiens devant la baie vitrée de mon bureau, les mains derrière le dos, le regard fixé sur les toits de la ville qui s'étendent à perte de vue. Cette ville, je l'ai conquise, je l'ai façonnée à mon image, et aujourd'hui, elle va voir s'écrouler l'un de ses plus beaux empires. L'empire Montreuil, celui de mon frère, celui de ma mère, celui qui aurait dû me revenir de droit. Aujourd'hui, je lance mon OPA hostile, et rien ne pourra l'arrêter.Mon courtier est en ligne, je l'entends respirer au bout du fil, nerveux, excité. Il connaît l'importance de ce moment, il sait que des milliards sont en jeu, que ma fortune entière se déverse sur le marché. Je lui ai donné des ordres précis, il les exécutera &ag







