LOGINChapitre 8
Mathis
Je referme la porte de sa chambre avec la lenteur précautionneuse d'un homme qui marche sur des œufs, et je reste un instant immobile dans le couloir obscur, le front appuyé contre le bois froid, les poings serrés le long du corps. Mon cœur bat trop vite, mes tempes palpitent, et je sens monter en moi cette colère sourde qui ne me quitte jamais vraiment, cette rage impuissante que je refoule depuis six ans en souriant, en la rassurant, en jouant le frère parfait que je ne suis pas.
Elle a crié cette nuit, elle a crié comme elle crie chaque nuit, et chaque fois c'est un coup de poignard dans ma poitrine, chaque fois c'est l'écho de cette nuit où je l'ai repêchée, à demi morte, les lèvres bleues, le pouls imperceptible. Elle ne sait pas, elle ne peut pas savoir, elle ne doit jamais savoir. Ce qu'elle appelle des cauchemars, ce sont ses souvenirs qui tentent de remonter à la surface, des fragments de vérité que son esprit refuse d'accepter et que je refuse de lui révéler.
Je m'écarte de la porte, je marche jusqu'au salon, je me verse un whisky que je bois cul sec, sans eau, sans glace, sans rien d'autre que le feu de l'alcool qui descend dans ma gorge et qui apaise un instant le tumulte de mes pensées. La baie vitrée donne sur le Paris nocturne, les toits de zinc, les cheminées centenaires, la lune qui se reflète dans les vitres des immeubles endormis. Je regarde cette ville que nous avons choisie pour nous cacher, cette ville où personne ne nous connaît, où personne ne pose de questions, et je me demande combien de temps encore je pourrai tenir, combien de temps encore je pourrai jouer cette comédie avant qu'elle ne découvre la vérité.
Je l'aime. C'est le pire. Je l'aime comme un fou, comme un damné, comme un homme qui a vendu son âme pour un regard. Elle est entrée dans ma vie il y a sept ans, quand on me l'a confiée pour que je la surveille, pour que je m'assure qu'elle ne retrouverait jamais la mémoire, qu'elle ne retournerait jamais vers lui. Je devais être un gardien, un geôlier, rien de plus. Mais je suis tombé amoureux, je suis tombé comme on tombe dans un précipice, sans pouvoir me rattraper, sans pouvoir remonter, sans même le vouloir. Elle est douce, elle est belle, elle est lumineuse, elle est tout ce que je n'ai jamais eu, tout ce que je n'aurai jamais, tout ce que je vole un peu plus chaque jour en la gardant prisonnière de cette vie inventée.
Je me sers un deuxième whisky, je m'assois dans le canapé de cuir, je regarde sans les voir les tableaux accrochés aux murs. Elle les a choisis, elle a choisi chaque meuble, chaque couleur, chaque objet, elle a transformé cet appartement en un foyer chaleureux où je n'ai pas le droit de me sentir chez moi. Parce que ce n'est pas chez moi, ce n'est pas ma vie, ce n'est pas mon histoire. C'est la sienne, volée, trafiquée, réécrite par d'autres, et moi je suis le gardien de cette fiction, le complice d'un crime que je n'ai pas commis mais que je perpétue en me taisant.
Elle s'appelle Chloé, elle est la femme d'Adrien de Montreuil, elle porte un nom que je ne dois jamais prononcer, un nom que j'efface de mes pensées comme on efface une tache. Elle n'est pas ma sœur, elle n'a jamais été ma sœur, elle n'a jamais été Élise Moreau. Tout est faux, tout est une construction, une prison dorée que j'ai accepté de garder parce que je l'aimais déjà, parce que je l'aimais avant, parce que je l'aimais quand elle ne me voyait même pas, quand elle n'avait d'yeux que pour lui, pour ce mari parfait, pour cette vie parfaite que je haïssais de toute mon âme.
Et maintenant elle est là, sous ma protection, dans mon appartement, à quelques mètres de ma chambre. Elle dort, ou elle essaie de dormir, et elle ne sait pas que l'homme qu'elle appelle son frère est amoureux d'elle, qu'il la désire, qu'il la veut, qu'il la garde comme un dragon garde un trésor. Elle ne sait pas que je mens chaque fois que j'ouvre la bouche, que je mens en la rassurant, en la protégeant, en lui disant que tout va bien, que tout est normal, que les cauchemars finiront par passer.
Je mens, je mens depuis six ans, et je mentirais encore six ans, je mentirais toute ma vie s'il le fallait, pour qu'elle reste auprès de moi, pour qu'elle ne retourne jamais vers lui, pour qu'elle continue à me sourire comme elle me sourit, à me parler comme elle me parle, à poser sa main sur mon épaule en m'appelant son frère.
Son frère. Le mot me brûle la bouche comme un acide. Je ne suis pas son frère, je ne veux pas être son frère, je veux être plus, je veux être tout, je veux qu'elle me regarde un jour comme elle regardait cet homme sur les photos de leur mariage, cet homme que j'ai appris à haïr sans même le connaître.
Mais elle ne me regardera jamais comme ça, je le sais, je le sens, je le devine à la façon dont elle parle de l'amour, de ses rêves, de ses désirs. Elle cherche quelque chose, quelqu'un, sans savoir quoi, sans savoir qui. Elle cherche, et ce n'est pas moi qu'elle cherche, ce n'est pas moi qu'elle trouvera. Alors je la garde, je la protège, je la séquestre avec sa permission, et je lui mens. Je lui mens par amour, par désespoir, par lâcheté. Je lui mens parce que la vérité la ramènerait vers lui, et que je préfère mourir plutôt que de la perdre.
Je finis mon verre, je le pose sur la table basse, je me lève. Demain, elle se réveillera, elle aura oublié son cauchemar, elle me sourira, elle me parlera de ses projets, de ses clients, de ses collègues. Elle sera Élise, elle sera ma sœur, elle sera cette femme que j'ai inventée et que j'aime à en crever. Et je continuerai à jouer mon rôle, à lui sourire, à la rassurer, à lui mentir. Parce que c'est tout ce qui me reste, parce que c'est tout ce que j'ai, parce que la seule chose pire que de la garder prisonnière serait de la laisser partir.
Chapitre 78VictorJ'entre dans la pièce sans frapper. Elle est assise sur le canapé, dos droit, mains posées sur les genoux. Elle n'a pas touché au thé. La tasse est pleine, froide. Elle me regarde à peine. Ses yeux sont fixes, durs, mais je vois la fatigue derrière. La peur aussi. Elle apprend vite. Elle sait que je ne suis pas un hôte ordinaire.— J'ai quelque chose à te montrer.Je m'approche, un dossier à la main. Je le pose sur la table basse, devant elle. Elle ne bouge pas. Je l'ouvre moi-même, j'en sors des feuilles, des impressions d'écran, des copies de mails. Je les étale avec soin, comme un homme qui présente des preuves irréfutables.— Adrien savait. Pour le bateau. Pour moi.Elle ne réagit pas. Pas un cil. Pas un tressaillement. Elle fixe
Chapitre 77VictorJe verse le thé dans une tasse en porcelaine blanche. Le geste est précis, lent, presque cérémonieux. J'aime cette tasse. Je l'ai choisie pour elle, pour aujourd'hui. Un modèle ancien, délicat, avec une fine ligne dorée sur le rebord. Elle aimait ce genre de détails, avant. Avant lui.Je pose la tasse sur la table basse, devant elle. Elle est assise dans le canapé, les genoux serrés, les mains posées à plat sur ses cuisses. Elle ne me regarde pas. Elle fixe un point derrière moi, un endroit du mur où il n'y a rien. Son visage est pâle, ses lèvres sont serrées, mais ses yeux... ses yeux brûlent. De haine, de peur, d'impuissance. J'aime cette flamme. Elle me rappelle qu'elle est vivante.— Bois, dis-je doucement. C'est du thé vert, ton préféré
Chapitre 76ChloéMa tête pulse. Une douleur sourde, lancinante, derrière les yeux. J'essaie d'ouvrir les paupières, mais la lumière me brûle. Je les referme, je respire, je compte jusqu'à trois. Puis je rouvre les yeux.Le plafond. Les poutres. La couleur des murs.Je connais cet endroit. Je le reconnais. C'est le loft. Notre loft. Celui de Logan. Mais quelque chose ne va pas. Quelque chose est différent. L'air est plus lourd, plus froid. Les ombres ne dansent pas de la même façon. Je tourne la tête lentement, et mon cœur s'arrête.Les meubles sont là. Le canapé en cuir. La table en bois massif. Les étagères, les livres, les tableaux. Les photos. Nos photos. Logan et moi, souriants, complices, amoureux. Elles sont là, accrochées aux murs, posées sur les meubles
Chapitre 75AdrienLe téléphone tremble dans ma main. Ou c'est moi qui tremble. Je ne sais plus. La voix à l'autre bout me répète les mêmes mots, encore et encore, et chaque syllabe est une lame qui s'enfonce dans ma poitrine.— Monsieur, il y a eu un incident. Sur le trottoir, devant chez vous. Des lys. Écrasés. Et... du sang.Du sang. Le mot résonne dans ma tête comme une détonation. Je raccroche sans répondre, sans dire au revoir, sans même savoir qui j'étais au téléphone. Je descends les escaliers quatre à quatre, je bouscule une femme dans le hall, je l'entends protester, mais je m'en fiche. Je m'en fiche de tout. Dehors, la rue est vide. Trop vide. Le trottoir brille sous les réverbères, et je les vois. Les lys. Blancs, immaculés, piétinés. Leurs pétales sont éparpillés sur le bitume, comme des plumes arrachées à un oiseau mourant.— Non. Non, non, non.Je tombe à genoux. Mes mains frôlent les tiges brisées, les fleurs écrasées. Ce sont les lys que je lui avais offerts. Ceux que
Chapitre 74ChloéLa clochette de la boutique tinte encore derrière moi quand je pousse la porte et que je me retrouve sur le trottoir, un bouquet de lys à la main. Le soleil est doux, l'air sent le printemps, et je marche lentement, le cœur léger. Les lys sont magnifiques, d'un blanc pur, presque irréel, et leur parfum m'enveloppe comme une promesse. Je les ai choisis pour Adrien, pour notre chambre, pour ce matin qui ressemble à un nouveau départ.La rue est calme, presque déserte. Quelques passants pressés, une terrasse de café où un couple rit, un livreur qui siffle en poussant son chariot. Je souris, je ne sais pas pourquoi, peut-être parce que je me sens vivante, parce que je me sens libre, parce que je me sens aimée. La cérémonie d'hier soir, sous les étoiles, dans le jardin en ruines, a scell&eacut
Chapitre 73ChloéLe jardin en ruines est baigné par la lumière des étoiles, et je me tiens face à Adrien, les mains dans les siennes, le cœur si plein que je crains qu'il n'explose. La robe simple que je porte est douce contre ma peau, le vent soulève mes cheveux, et l'odeur des roses sauvages se mêle à celle de la terre mouillée. Le prêtre se tient près de nous, son missel ouvert, et Gabriel, à quelques pas, baisse la tête, comme pour nous laisser à cet instant sacré.Je respire, je ferme les yeux une seconde, puis je les rouvre et je plonge mon regard dans celui d'Adrien. Ses yeux gris brillent, ses joues sont humides, et je sais que les miennes le sont aussi. Je ne cherche pas à retenir mes larmes, je les laisse couler, elles font partie de ce moment, elles sont la preuve que je suis vivante, que nous so







