LOGINChapitre 9
Adrien
Le restaurant s'appelle Le Jardin Secret, un écrin de verdure suspendu au-dessus de la baie de Singapour, avec des tables nappées de lin blanc et des lanternes qui dansent doucement dans la brise du soir. Je l'ai choisi parce qu'il ressemble à un endroit qu'elle aurait aimé, un endroit où je l'emmenais autrefois, quand nous étions jeunes et amoureux et que le monde était à nos pieds. Tout est calculé, chaque détail a été pensé avec la précision maniaque d'un stratège qui joue la partie la plus importante de sa vie. La réservation à son nom, le prétexte d'une rencontre professionnelle organisée par un client commun qui n'existe pas, le hasard savamment fabriqué qui nous place côte à côte. Je suis un manipulateur, un marionnettiste, un homme qui tire les ficelles du destin parce que le destin a refusé de me rendre ma femme.
Elle arrive avec dix minutes de retard, essoufflée, une mèche blonde qui s'échappe de son chignon et qu'elle repousse derrière l'oreille en s'excusant auprès du maître d'hôtel. Elle porte une robe vert d'eau, une robe légère qui flotte autour d'elle quand elle marche et qui lui donne l'air d'une nymphe égarée dans un monde de béton et d'acier. Mon cœur s'arrête, redémarre, s'emballe. Elle est là, à cinq mètres de moi, et dans quelques secondes elle va s'asseoir à ma table, elle va me parler, elle va me regarder, et je vais devoir faire semblant de ne pas la connaître.
Le maître d'hôtel la conduit jusqu'à moi, et je me lève, je tends la main, je prononce mon nom d'une voix que je veux neutre, professionnelle, dégagée.
– Adrien de Montreuil. Merci d'avoir accepté cette invitation improvisée, mademoiselle Moreau. J'ai beaucoup admiré votre travail sur le projet de la Fondation Nguyen, et quand nos clients communs m'ont parlé de vous, j'ai pensé que nous pourrions avoir des intérêts à partager.
Les mots sont creux, les mots sont vides, mais ils franchissent mes lèvres avec l'aisance de l'habitude, parce que j'ai passé ma vie à parler pour ne rien dire.
Elle prend ma main, et c'est un électrochoc. Sa peau contre la mienne, la chaleur de ses doigts, la pression légère de sa paume. Je n'ai pas touché cette main depuis sept ans. Je dois faire un effort surhumain pour ne pas refermer mes doigts sur les siens, pour ne pas la tirer vers moi, pour ne pas la prendre dans mes bras et ne plus jamais la lâcher.
– Ravie de vous rencontrer, monsieur de Montreuil. Je vous avoue que j'ai été un peu surprise par cette invitation, mais votre réputation vous précède, et je suis toujours curieuse de rencontrer des passionnés d'architecture.
Sa voix est la même, exactement la même, ce timbre chaud et légèrement voilé qui me faisait frissonner. Elle sourit, elle s'assoit, elle déplie sa serviette avec ce geste précis que je lui ai toujours connu.
– Que diriez-vous d'un sauvignon de Nouvelle-Zélande ? dis-je en désignant la carte. J'en ai goûté un excellent ici même il y a quelques jours. Il est vif, minéral, avec des notes d'agrumes. À moins que vous ne préfériez autre chose.
Elle penche la tête, pensive.
– C'est étrange, c'est exactement le vin que j'allais commander. Le sauvignon néo-zélandais est mon cépage préféré, mais je ne saurais pas expliquer pourquoi. Une préférence inexplicable, sans doute.
Sans doute. Elle ne sait pas qu'elle l'a bu pendant des années, qu'elle le commandait dans tous les restaurants où nous allions, qu'elle disait en riant que c'était le seul vin qui ne lui donnait pas mal à la tête le lendemain.
– Le hasard fait parfois bien les choses, dis-je en souriant. Alors, parlez-moi de vos projets. Votre agence a le vent en poupe, d'après ce que j'ai lu.
Elle se lance, elle parle de ses chantiers, de ses clients, de sa philosophie de la lumière. Elle est brillante, passionnée, elle s'anime en décrivant les espaces qu'elle crée, et je l'écoute comme on écoute une symphonie. C'est elle, c'est exactement elle, cette même passion dans les yeux, cette même façon de bouger les mains en parlant, de dessiner des volumes dans l'air avec ses doigts.
– Vous aimez tellement votre métier, dis-je doucement. Cela se voit, cela s'entend. On dirait presque que vous avez trouvé votre vocation par accident.
Elle rit, elle repousse une mèche derrière son oreille.
– Par accident, je ne sais pas. Je ne me souviens pas d'avoir voulu faire autre chose. Mais c'est vrai que parfois, j'ai l'impression que tout ce qui m'a menée ici est un peu... flou. Comme si ma vie avait commencé il y a six ans, quand j'ai ouvert l'agence.
Mon sang se glace, mais je ne montre rien. Je demande, d'une voix que je veux légère :
– Et avant ?
– Avant, c'est le néant. Un accident, un traumatisme, les médecins disent que ma mémoire ne reviendra peut-être jamais. Mon frère, Mathis, m'a tout réappris. Il m'a sauvée, d'une certaine manière.
Mathis. Le prénom s'enfonce dans ma poitrine comme un poignard. Voilà donc le geôlier, le gardien de sa prison dorée.
– Vous avez de la chance d'avoir un frère aussi dévoué, dis-je, et ma voix ne tremble pas.
– Oui, j'ai de la chance.
Elle me regarde, et soudain elle incline la tête, les sourcils légèrement froncés.
– C'est étrange, monsieur de Montreuil. J'ai l'impression de vous connaître. Pas professionnellement, je veux dire, autrement. Comme si nous nous étions déjà rencontrés quelque part, il y a très longtemps.
Mon cœur explose dans ma poitrine. Elle sent quelque chose. Quelque chose en elle se souvient. Mais je ne peux pas le lui dire, pas maintenant, pas comme ça.
– Peut-être dans une autre vie, dis-je, et je souris, mais mon sourire ne monte pas jusqu'à mes yeux.
Le dîner s'achève, le café refroidit dans les tasses. Elle se lève, elle me tend la main, et cette fois ses doigts s'attardent sur les miens une seconde de trop.
– J'ai passé une excellente soirée, monsieur de Montreuil. J'espère que nous aurons l'occasion de nous revoir.
– Je l'espère aussi, mademoiselle Moreau. Plus que vous ne pouvez l'imaginer.
Elle s'en va, elle disparaît dans la nuit tropicale, et je reste seul à ma table, les doigts crispés sur mon verre vide, le cœur en cendres. Quelque chose en moi meurt ce soir, l'espoir absurde qu'elle allait me reconnaître, qu'elle allait se lever et crier mon prénom. Mais quelque chose en elle s'est éveillé, je l'ai vu dans ses yeux qui hésitaient, dans sa main qui s'attardait, dans son souffle qui s'est suspendu une fraction de seconde. Elle ne sait pas, elle ne comprend pas, mais son corps se souvient. Son corps a reconnu ce que son esprit a oublié.
Chapitre 78VictorJ'entre dans la pièce sans frapper. Elle est assise sur le canapé, dos droit, mains posées sur les genoux. Elle n'a pas touché au thé. La tasse est pleine, froide. Elle me regarde à peine. Ses yeux sont fixes, durs, mais je vois la fatigue derrière. La peur aussi. Elle apprend vite. Elle sait que je ne suis pas un hôte ordinaire.— J'ai quelque chose à te montrer.Je m'approche, un dossier à la main. Je le pose sur la table basse, devant elle. Elle ne bouge pas. Je l'ouvre moi-même, j'en sors des feuilles, des impressions d'écran, des copies de mails. Je les étale avec soin, comme un homme qui présente des preuves irréfutables.— Adrien savait. Pour le bateau. Pour moi.Elle ne réagit pas. Pas un cil. Pas un tressaillement. Elle fixe
Chapitre 77VictorJe verse le thé dans une tasse en porcelaine blanche. Le geste est précis, lent, presque cérémonieux. J'aime cette tasse. Je l'ai choisie pour elle, pour aujourd'hui. Un modèle ancien, délicat, avec une fine ligne dorée sur le rebord. Elle aimait ce genre de détails, avant. Avant lui.Je pose la tasse sur la table basse, devant elle. Elle est assise dans le canapé, les genoux serrés, les mains posées à plat sur ses cuisses. Elle ne me regarde pas. Elle fixe un point derrière moi, un endroit du mur où il n'y a rien. Son visage est pâle, ses lèvres sont serrées, mais ses yeux... ses yeux brûlent. De haine, de peur, d'impuissance. J'aime cette flamme. Elle me rappelle qu'elle est vivante.— Bois, dis-je doucement. C'est du thé vert, ton préféré
Chapitre 76ChloéMa tête pulse. Une douleur sourde, lancinante, derrière les yeux. J'essaie d'ouvrir les paupières, mais la lumière me brûle. Je les referme, je respire, je compte jusqu'à trois. Puis je rouvre les yeux.Le plafond. Les poutres. La couleur des murs.Je connais cet endroit. Je le reconnais. C'est le loft. Notre loft. Celui de Logan. Mais quelque chose ne va pas. Quelque chose est différent. L'air est plus lourd, plus froid. Les ombres ne dansent pas de la même façon. Je tourne la tête lentement, et mon cœur s'arrête.Les meubles sont là. Le canapé en cuir. La table en bois massif. Les étagères, les livres, les tableaux. Les photos. Nos photos. Logan et moi, souriants, complices, amoureux. Elles sont là, accrochées aux murs, posées sur les meubles
Chapitre 75AdrienLe téléphone tremble dans ma main. Ou c'est moi qui tremble. Je ne sais plus. La voix à l'autre bout me répète les mêmes mots, encore et encore, et chaque syllabe est une lame qui s'enfonce dans ma poitrine.— Monsieur, il y a eu un incident. Sur le trottoir, devant chez vous. Des lys. Écrasés. Et... du sang.Du sang. Le mot résonne dans ma tête comme une détonation. Je raccroche sans répondre, sans dire au revoir, sans même savoir qui j'étais au téléphone. Je descends les escaliers quatre à quatre, je bouscule une femme dans le hall, je l'entends protester, mais je m'en fiche. Je m'en fiche de tout. Dehors, la rue est vide. Trop vide. Le trottoir brille sous les réverbères, et je les vois. Les lys. Blancs, immaculés, piétinés. Leurs pétales sont éparpillés sur le bitume, comme des plumes arrachées à un oiseau mourant.— Non. Non, non, non.Je tombe à genoux. Mes mains frôlent les tiges brisées, les fleurs écrasées. Ce sont les lys que je lui avais offerts. Ceux que
Chapitre 74ChloéLa clochette de la boutique tinte encore derrière moi quand je pousse la porte et que je me retrouve sur le trottoir, un bouquet de lys à la main. Le soleil est doux, l'air sent le printemps, et je marche lentement, le cœur léger. Les lys sont magnifiques, d'un blanc pur, presque irréel, et leur parfum m'enveloppe comme une promesse. Je les ai choisis pour Adrien, pour notre chambre, pour ce matin qui ressemble à un nouveau départ.La rue est calme, presque déserte. Quelques passants pressés, une terrasse de café où un couple rit, un livreur qui siffle en poussant son chariot. Je souris, je ne sais pas pourquoi, peut-être parce que je me sens vivante, parce que je me sens libre, parce que je me sens aimée. La cérémonie d'hier soir, sous les étoiles, dans le jardin en ruines, a scell&eacut
Chapitre 73ChloéLe jardin en ruines est baigné par la lumière des étoiles, et je me tiens face à Adrien, les mains dans les siennes, le cœur si plein que je crains qu'il n'explose. La robe simple que je porte est douce contre ma peau, le vent soulève mes cheveux, et l'odeur des roses sauvages se mêle à celle de la terre mouillée. Le prêtre se tient près de nous, son missel ouvert, et Gabriel, à quelques pas, baisse la tête, comme pour nous laisser à cet instant sacré.Je respire, je ferme les yeux une seconde, puis je les rouvre et je plonge mon regard dans celui d'Adrien. Ses yeux gris brillent, ses joues sont humides, et je sais que les miennes le sont aussi. Je ne cherche pas à retenir mes larmes, je les laisse couler, elles font partie de ce moment, elles sont la preuve que je suis vivante, que nous so







