ログインLe silence, après ses mots, est plus lourd que tout ce que j'ai jamais porté.
Ma main est toujours dans la sienne. Glacée. Pourtant, je sens quelque chose traverser cette peau de marbre. Une chaleur ? Non. Pas une chaleur. Une vibration. Comme si, sous la glace, un volcan dormait.
· Il faut que tu manges, dit-il soudain.
Sa voix est redevenue calme. Trop calme. Comme s'il remettait un masque.
· Quoi ?
· Tu manges. Les humains mangent. Plusieurs fois par jour. C'est l'aube dans quelques heures. Tu auras faim.
Je cligne des yeux, désorientée par cette soudaine banalité.
· Je... oui. Je suppose.
Il lâche ma main. La sensation de froid reste, incrustée dans ma peau. Il traverse la pièce, vers un coin que je n'avais pas remarqué. Une porte basse, dérobée dans la pierre. Il l'ouvre.
· Viens.
J'hésite une seconde. Puis je le suis. Parce que c'est ça, maintenant. Le suivre. Le choisir. Encore et encore.
Derrière la porte, un escalier étroit remonte. Nous passons devant d'autres portes, d'autres pièces que je ne vois pas. La maison est un labyrinthe. Un dédale de pierre et d'ombre.
Il s'arrête devant une porte, l'ouvre. Une cuisine. Normale. Presque banale. Une grande table de bois, des placards, une cuisinière à charbon. Une fenêtre donne sur le jardin, mais elle est condamnée par des volets de fer.
· Installe-toi, dit-il. Je vais trouver quelque chose.
Il ouvre les placards, sort du pain, du fromage, une bouteille de vin. Ses gestes sont précis, efficaces. Trop. Comme s'il avait appris, mécaniquement, sans jamais avoir faim lui-même.
· Tu fais souvent à manger pour tes invitées ? demandé-je.
Il s'arrête. Me regarde.
· Tu es la première à descendre aussi bas, dit-il. La première à qui je montre... ça.
Il pose le pain sur la table. Ses doigts effleurent la mie sans la toucher vraiment.
· Les autres, dit-il doucement, je les prends dans ma chambre. Je les amuse. Je les effraie. Je les bois. Et je les jette.
Mon estomac se serre.
· Je suis sérieux, Victoria. Je ne veux pas que tu aies d'illusions. Je suis ce que je suis. J'ai fait ce que j'ai fait. Des centaines, des milliers de fois.
· Pourquoi moi, alors ?
Il s'assoit en face de moi. Lentement. Comme si ses articulations le faisaient souffrir. Pourtant, je sais qu'il ne peut pas souffrir. Pas physiquement.
· Tu veux la vérité ?
· Je veux tout.
Il hoche la tête. Il prend une respiration. Inutile, pour lui. Un réflexe d'humain, sans doute.
· La vérité, c'est que je ne sais pas. Je t'ai vue dans cette ruelle, et j'ai senti quelque chose que je n'avais pas senti depuis Isabella. Pas de l'amour. Pas du désir. Quelque chose de plus primitif. De la reconnaissance.
· De la reconnaissance ?
· Comme si je te connaissais déjà. Comme si tu avais toujours été là, quelque part, à m'attendre. C'est idiot. C'est impossible. Mais c'est ce que j'ai senti.
Il me regarde. Ses yeux rouges sont fixes, intenses.
· Et toi ? Qu'est-ce que tu as senti ?
Je réfléchis. Vraiment. Je fouille en moi, cherchant les mots justes.
· De la peur, dis-je. D'abord. Une peur comme je n'en avais jamais connu. Et puis... de la curiosité. Et quand vous avez touché ma joue...
Je m'arrête. Le souvenir est trop vif. Trop intime.
· Continue, murmure-t-il.
· J'ai senti que vous me voyiez. Vraiment. Pas l'infirmière, pas la fille seule, pas la proie. Moi. Victoria. Et personne ne m'avait regardée comme ça depuis la mort de ma mère.
Il ne répond pas. Il reste immobile, ses doigts joints sur la table.
Je coupe une tranche de pain. Je mange. Le fromage est bon, le vin est bon. La situation est absurde. Je suis dans la cuisine d'un vampire, à partager un repas avec lui, comme si nous étions de vieux amis.
· Raconte-moi ta mère, dit-il soudain.
Je le regarde, surprise.
· Pourquoi ?
· Parce que je veux savoir. Parce que je veux comprendre ce qui fait que tu es toi.
Je pose mon verre. Personne ne m'a jamais demandé ça. Personne n'a jamais voulu savoir.
· Elle s'appelait Margaret, dis-je lentement. Elle était couturière. Elle travaillait pour des dames de la haute, dans leurs belles maisons de Mayfair. Elle rentrait tard, les mains abîmées par les aiguilles, mais elle souriait toujours. Elle disait que le travail honnête était une bénédiction.
Il écoute. Vraiment. Son attention est totale, absolue.
· Mon père est mort avant ma naissance. Choléra. Je ne l'ai jamais connu. C'était juste elle et moi, dans deux petites pièces à Whitechapel. Elle se privait de tout pour que j'aie une éducation, pour que je puisse lire, écrire, compter. Elle disait qu'une femme devait savoir se débrouiller seule.
· Elle avait raison.
· Oui. Elle est morte il y a trois ans. La tuberculose. Je l'ai soignée jusqu'au bout. Je suis devenue infirmière après, parce que je ne supportais pas de laisser d'autres personnes mourir sans aide.
Ma voix tremble un peu. Je ravale mes larmes.
· Et tu portes toujours son manteau, dit-il doucement.
Je le regarde, stupéfaite.
· Comment sais-tu ?
· Je l'ai vu, dans tes souvenirs. Dans la ruelle, quand j'ai touché ta joue. J'ai vu ce manteau, je t'ai vue, petite fille, le porter sur tes épaules en jouant. Je l'ai vue te le donner, sur son lit de mort.
Il dit cela simplement, comme une évidence.
· Tu as fouillé dans ma tête ?
· Oui. Sans même le vouloir. Parfois, quand je touche quelqu'un, je vois. Des fragments. Des émotions. Des souvenirs forts.
· Qu'est-ce que tu as vu d'autre ?
Il se tait. Trop longtemps.
· Caspian. Qu'est-ce que tu as vu ?
Il lève les yeux vers moi. Et dans son regard, quelque chose a changé. Quelque chose de plus sombre.
· J'ai vu ta solitude, dit-il. J'ai vu les nuits où tu pleures sans bruit pour que personne ne t'entende. J'ai vu les matins où tu te lèves sans rien attendre de la journée. J'ai vu le vide que tu portes en toi, ce vide que tu remplis avec le travail, avec les malades, avec leur souffrance pour oublier la tienne.
Chaque mot est une lame. Chaque mot touche juste.
· Je l'ai reconnu, ce vide, Victoria. Parce que c'est le mien.
VictoriaNoël 2056, dans notre manoir de la lande.Nous y revenons de moins en moins souvent, trop absorbés par l'hôpital de Londres, par les obligations du Conseil, par la gestion du territoire, mais cette année, j'ai insisté pour y passer les fêtes, et Caspian a accepté sans discuter, ce qui prouve à quel point il a changé en un siècle.Le manoir est exactement comme dans mon souvenir, inchangé, préservé par les soins d'Aleksandr et de Thomas qui continuent d'y vivre à plein temps ; les tapisseries n'ont pas bougé, les bibliothèques n'ont pas pris une ride, la petite chapelle est toujours là, au bout de l'aile ancienne, avec sa porte basse en chêne noirci et son autel de pierre.Mais cette nuit, le manoir brille de lumières.J'ai passé la semaine à le décorer, avec l'aide de Thomas qui s'est révélé un décorateur de Noël tout à fait enthousiaste ; il y a des branches de houx accrochées au-dessus des cheminées, des guirlandes de lumières blanches enroulées autour des rampes d'escalier
CaspianLa première fois que je la vois, c'est un soir de novembre, dans une petite rue brumeuse derrière l'hôpital de Great Ormond Street ; elle sort de son service, épuisée, les épaules basses, les cheveux mal attachés, et elle ne me voit pas, bien sûr, elle ne peut pas me voir, je suis dans l'ombre, je suis l'ombre, je suis ce frisson dans son dos qu'elle attribue au vent froid.Elle vient de perdre un enfant.Je le sais à son odeur.L'odeur du chagrin est très particulière chez les humains ; ce n'est pas seulement une odeur de larmes, c'est une odeur de fatigue profonde, de cortisol, de sommeil manqué, de nourriture négligée ; c'est une odeur que je connais bien, que j'ai sentie des milliers de fois, que j'ai souvent suivie pour chasser, parce que les humains tristes sont plus faciles à attraper que les humains heureux.Mais celle-ci, je ne la chasse pas.Je ne sais pas pourquoi.Elle n'est pas plus belle que les autres — elle est jolie, mais jolie comme le sont des milliers de je
VictoriaUn siècle, jour pour jour, après ma transformation.Je suis assise sur le toit de notre maison de Bloomsbury, ce même toit d'où j'ai contemplé Londres pour la première fois avec des yeux d'immortelle, il y a cent ans ; la ville a changé, bien sûr, comme changent toutes les villes, mais l'essentiel est resté : la courbe de la Tamise, la silhouette de Saint-Paul, les toits d'ardoise, les cheminées fumantes, le bruit lointain des voitures qui roulent dans les rues.J'ai une lettre dans la main.Une lettre que j'ai écrite ce matin même, d'une écriture encore humaine — je n'ai jamais adopté les calligraphies anciennes que Caspian affectionne, je suis restée fidèle à mon stylo à bille, à mon écriture d'infirmière, rapide, précise, un peu penchée.La lettre est adressée à Victoria de mon nom de jeune fille, infirmière à l'hôpital pour enfants de Great Ormond Street, résidant dans un petit appartement de King's Cross.Elle dit ceci :Chère Victoria,Tu ne me connais pas encore, mais
VictoriaLes décennies passent, et je les sens passer d'une manière que je n'aurais jamais pu imaginer quand j'étais humaine ; ce n'est pas une succession de jours et de nuits, c'est une accumulation de couches, de strates, de souvenirs qui s'empilent sans s'effacer, et je comprends maintenant pourquoi Caspian parlait des siècles avec cette lassitude qui m'étonnait tant au début de notre relation : quand on a vécu assez longtemps, le temps devient une matière qu'on pétrit plutôt qu'une ligne qu'on suit.Mais je ne suis pas lasse.Je suis heureuse.L'hôpital de l'East End est devenu une institution respectée dans le monde vampirique ; des créatures viennent de toute l'Europe, parfois même d'au-delà, pour y chercher refuge, soins, conseils ; j'ai formé une dizaine de guérisseurs, j'ai écrit des protocoles de soins, j'ai adapté mes connaissances médicales humaines aux besoins spécifiques des immortels, et je continue d'apprendre chaque jour, chaque nuit, chaque fois qu'un patient nouveau
CaspianLe Conseil nous attribue Londres trois semaines après le jugement, par un décret officiel scellé du sceau des Anciens et contresigné par Elias lui-même, qui s'est porté garant de notre loyauté auprès de la Présidente ; c'est un territoire immense, le plus peuplé du pays, le plus difficile à contrôler, le plus exposé aux regards humains, mais c'est aussi le plus vibrant, le plus vivant, le plus riche de possibilités pour deux immortels qui veulent réinventer la manière dont notre espèce coexiste avec l'humanité.Nous nous installons dans une demeure discrète du quartier de Bloomsbury, non loin de l'hôtel où nous avions passé trois jours avant le procès, une maison de quatre étages en briques rouges, avec un jardin minuscule à l'arrière et une cave voûtée que nous aménageons en refuge de jour ; Aleksandr s'occupe de la logistique, comme toujours, Thomas supervise les travaux, et Victoria passe ses premières semaines à arpenter les rues de la ville, de nuit, pour apprendre à conn
VictoriaLe Conseil se réunit dans les catacombes sous la cathédrale Saint-Paul, une immense salle voûtée que je n'avais jamais vue auparavant, creusée à même la roche et soutenue par des piliers massifs ornés de sculptures anciennes qui ne représentent ni des saints ni des anges, mais des scènes de la mythologie vampirique dont je ne connais pas encore tous les épisodes ; des torches brûlent dans des appliques de fer le long des murs, diffusant une lumière orangée qui fait danser les ombres sur les pierres humides, et une longue table de marbre noir occupe le centre de la salle, autour de laquelle sont assis les membres les plus anciens du Conseil, ceux qu'on appelle les Anciens, ceux qui ont vu passer des siècles, des empires, des religions, et qui sont encore là.Caspian et moi entrons ensemble, main dans la main.Je porte une robe très simple, sombre, sans bijoux, sans ornement ; je ne veux pas que le Conseil croie que je cherche à impressionner, je ne veux pas qu'il croie non plu
VictoriaL'odeur me frappe avant même que j'ouvre les yeux. Cette odeur, je la reconnaîtrais entre mille. Désinfectant, sueur, fer rouillé. La mort, en somme.Je suis infirmière. Je devrais être habituée.J'ouvre les yeux sur le plafond fissuré de l'hôpital Saint-Bartholomew. C'est toujours la même
VictoriaIl s'approche. Lentement. Chaque pas est mesuré, contrôlé, comme s'il luttait contre quelque chose en lui.· Parce qu'elle était douce, Victoria. Elle était tendre, aimante, obéissante. Toi, tu es dure. Tu es fière. Tu me défies. Tu me regardes comme si j'étais ton égal, pas ton maître.Il
VictoriaL'escalier semble ne jamais finir.Chaque marche est une épreuve. Le bois ancien gémit sous nos pas, mais ses pieds à lui ne font aucun bruit. Il flotte, littéralement, sa main toujours dans la mienne, et je sens à travers sa paume glacée chaque battement affolé de mon cœur.· Pourquoi tre
Victoria Ses yeux s'écarquillent. Vraiment. Pendant une fraction de seconde, le masque tombe, et je vois autre chose. Quelque chose d'humain, presque. Puis il se reprend.· Tu as du cran, Victoria. C'est rare.· Je suis infirmière. Je vois la mort tous les jours. Vos yeux rouges ne me font pas plu







