LOGINVictoria
Il s'approche. Lentement. Chaque pas est mesuré, contrôlé, comme s'il luttait contre quelque chose en lui.
· Parce qu'elle était douce, Victoria. Elle était tendre, aimante, obéissante. Toi, tu es dure. Tu es fière. Tu me défies. Tu me regardes comme si j'étais ton égal, pas ton maître.
Il est devant moi. Sa main se lève, touche mon visage. Glacée.
· Et moi, je te regarde et je ne sais plus qui je suis. Je ne sais plus ce que je veux. Te tuer ? Te garder ? Te transformer ? Te libérer ?
Sa voix se brise. Vraiment. Le monstre, la bête, la créature de cinq cents ans, a la voix qui se brise.
· Je vais te montrer, dit-il. Je vais te montrer ce que je suis vraiment. Et après, tu choisiras.
Il me prend la main. Il l'approche de son visage. Il presse ma paume contre sa joue. Sa peau est glacée, lisse comme du marbre, mais en dessous, je sens quelque chose bouger. Une tension. Une faim.
· Ferme les yeux, murmure-t-il.
Je ferme les yeux.
Et soudain, je vois.
Pas avec mes yeux. Avec son esprit, avec sa mémoire, avec quelque chose qu'il projette en moi. Des images, des sensations, des siècles entiers qui défilent en une seconde.
Je vois une Italie ancienne, des collines vertes, une villa blanche sous le soleil. Je vois un jeune homme, beau, insouciant, qui rit avec des amis. Il s'appelle Caspian. Il est humain. Il est heureux.
Je vois une femme. Isabella. Brune, douce, enceinte. Elle lui sourit. Il l'aime. Il l'aime tellement que ça fait mal, même à travers sa mémoire, même à travers cinq cents ans.
Je vois une nuit. Des cris. Des ombres qui bougent trop vite. Un homme, pâle, aux yeux rouges, qui se jette sur Caspian. Les dents. La douleur. Le sang.
Je vois le réveil. La faim. La soif. Une chose si puissante, si dévorante, que rien d'autre n'existe. Et Isabella qui vient, inquiète, qui pose sa main sur son front. Et la chose en lui qui explose. Les dents qui plongent. Le goût. Le sang chaud, si chaud, si bon. Et après, le silence. Les yeux ouverts. Le regard mort.
Je vois les siècles défiler. Des nuits sans fin. Des proies. Des victimes. Des corps vidés de leur sang. Des visages qui crient, qui supplient, qui meurent. Des villes qui brûlent, des guerres, des pestes, des massacres. Caspian au milieu, toujours, éternel, immortel, damné.
Je vois le vide. L'immense vide. L'absence de sens. La solitude absolue. Être seul pour toujours, parce que personne ne peut comprendre, personne ne peut partager, personne ne peut aimer un monstre.
Je vois la folie qui guette, qui rôde, qui griffe les murs. Les nuits où il hurle dans le vide. Les nuits où il tue sans faim, juste pour sentir quelque chose, juste pour briser le silence.
Je vois cent ans de sommeil dans ce cercueil, à rêver d'Isabella, à revivre sa mort, à se réveiller plus vide encore.
Je vois la ruelle. Moi. Victoria. Qui marche dans le brouillard. Et lui qui me voit, et quelque chose qui se réveille, quelque chose qu'il croyait mort depuis des siècles. Une étincelle. Une curiosité. Un désir qui n'est pas que de la faim.
Je vois sa main qui touche ma joue. Je sens ce qu'il a senti. Ma chaleur. Ma peur. Mon courage. Et quelque chose qui cède en lui.
J'ouvre les yeux.
Je suis à genoux. Je ne sais pas depuis combien de temps. Je pleure. Des larmes coulent sur mes joues, chaudes, salées.
Il est devant moi, accroupi, ses yeux rouges fixés sur moi. Il ne bouge pas. Il attend.
· Pourquoi ? murmuré-je. Pourquoi m'avoir montré ça ?
· Parce que tu voulais comprendre. Parce que tu as demandé.
· Je ne voulais pas voir ça. Je ne voulais pas savoir.
· Tu mens.
Il a raison. Je mens. Je voulais savoir. Je voulais comprendre. Et maintenant, je sais. Je comprends.
· Qu'est-ce que tu veux de moi ? demandé-je.
Ma voix est brisée. Comme la sienne, tout à l'heure.
Il se tait. Longtemps. Puis il dit doucement :
· Je ne sais pas. C'est ça, le problème. Je ne sais pas.
Il se lève. Il me tend la main. Je la prends. Il me relève.
Nous restons là, debout, dans cette cave qui sent le sang et la mort, à nous regarder. Lui, le monstre de cinq cents ans. Moi, l'infirmière de vingt-trois ans. Lui, glacé. Moi, brûlante.
· Tu peux partir, dit-il. La porte est ouverte. Je ne te retiendrai pas.
· Je sais.
· Tu peux oublier cette nuit. Retourner à ta vie. Tes malades. Ton hôpital.
· Je sais.
· Je ne te chercherai plus. Je te le promets.
Je le regarde. Vraiment. Pour la première fois, je ne vois pas le monstre. Je vois l'homme. L'homme qu'il était. L'homme qu'il aurait pu rester. L'homme qu'il essaie encore d'être, malgré tout.
· Et si je ne veux pas partir ? demandé-je.
Ses yeux s'écarquillent.
· Quoi ?
· Et si je ne veux pas oublier ? Et si je veux rester ?
Il recule d'un pas. Comme si je l'avais frappé.
· Tu es folle, souffle-t-il. Complètement folle.
· Peut-être. Mais vous avez dit vous-même que personne ne vous regardait comme si vous étiez réel. Alors je reste. Pour regarder.
Il secoue la tête. Lentement. Incrédule.
· Tu ne sais pas ce que tu dis. Tu ne sais pas ce que tu fais. Je suis dangereux. Je suis cruel. Je suis un tueur.
· Je sais.
· Je pourrais te tuer en une seconde. Te vider de ton sang. Te briser comme une poupée.
· Je sais.
· Je pourrais te transformer. Te condamner à cette existence. À cette solitude. À cette éternité de ténèbres.
· Je sais.
Il s'approche. Brutalement. Ses mains saisissent mes épaules, me serrent, me font mal. Ses yeux flamboient.
· Pourquoi ? Pourquoi ferais-tu ça ? Pourquoi rester ?
Je le regarde droit dans les yeux. Ses yeux rouges, fous, terrifiants. Et je dis la vérité.
· Parce que je vous ai vu. Vraiment vu. Pas le monstre. L'homme. Celui qui souffre depuis cinq cents ans. Celui qui est seul. Celui qui a tué celle qu'il aimait et qui n'a jamais pardonné.
Sa prise se relâche. Ses mains glissent de mes épaules. Il recule, encore, jusqu'à heurter le cercueil.
· Personne, murmure-t-il. Personne n'avait jamais...
Il s'interrompt. Il cache son visage dans ses mains. Ses épaules tremblent.
Je m'approche. Lentement. Prudemment. Je pose ma main sur son bras.
· Caspian.
Il relève la tête. Ses yeux sont rouges, humides, mais cette fois, vraiment humides. Des larmes coulent sur ses joues. Des larmes de sang.
· Ne fais pas ça, dit-il d'une voix étranglée. Ne sois pas gentille. Ne sois pas douce. Je ne supporte pas.
Je ne retire pas ma main.
· Trop tard, dis-je doucement.
Il me regarde. Longtemps. Puis, lentement, très lentement, il lève sa main et la pose sur la mienne. Glacée contre chaude. Mort contre vie.
· Tu vas le regretter, murmure-t-il.
· Peut-être. Mais pas ce soir.
Il sourit. Un vrai sourire. Pas celui du prédateur. Celui de l'homme.
· Victoria, dit-il doucement. Ma Victoria.
Et dans sa bouche, mon nom sonne comme une prière. Comme un espoir. Comme un danger.
Nous restons ainsi, main dans la main, dans cette cave qui sent la mort, à regarder l'aube approcher sans qu'elle puisse nous atteindre.
Lui, prisonnier des ténèbres pour toujours.
Moi, qui choisis d'y entrer.
La nuit n'est pas finie. Rien ne fait que commencer.
Je ne sais pas ce que demain me réserve. Je ne sais pas si je vivrai jusqu'à demain. Je ne sais pas si je veux vivre ou mourir ou devenir autre chose.
Je sais juste qu'en cet instant, sa main dans la mienne, ses yeux dans les miens, je suis plus vivante que je ne l'ai jamais été.
Et ça, rien ne pourra me l'enlever.
Pas même lui.
Pas même moi.
VictoriaIl s'approche. Lentement. Chaque pas est mesuré, contrôlé, comme s'il luttait contre quelque chose en lui.· Parce qu'elle était douce, Victoria. Elle était tendre, aimante, obéissante. Toi, tu es dure. Tu es fière. Tu me défies. Tu me regardes comme si j'étais ton égal, pas ton maître.Il est devant moi. Sa main se lève, touche mon visage. Glacée.· Et moi, je te regarde et je ne sais plus qui je suis. Je ne sais plus ce que je veux. Te tuer ? Te garder ? Te transformer ? Te libérer ?Sa voix se brise. Vraiment. Le monstre, la bête, la créature de cinq cents ans, a la voix qui se brise.· Je vais te montrer, dit-il. Je vais te montrer ce que je suis vraiment. Et après, tu choisiras.Il me prend la main. Il l'approche de son visage. Il presse ma paume contre sa joue. Sa peau est glacée, lisse comme du marbre, mais en dessous, je sens quelque chose bouger. Une tension. Une faim.· Ferme les yeux, murmure-t-il.Je ferme les yeux.Et soudain, je vois.Pas avec mes yeux. Avec son
VictoriaL'escalier semble ne jamais finir.Chaque marche est une épreuve. Le bois ancien gémit sous nos pas, mais ses pieds à lui ne font aucun bruit. Il flotte, littéralement, sa main toujours dans la mienne, et je sens à travers sa paume glacée chaque battement affolé de mon cœur.· Pourquoi trembles-tu ? demande-t-il sans se retourner.· Parce que je suis en train de suivre un vampire dans les profondeurs de son manoir, répondis-je. Ça me semble une raison suffisante.Il s'arrête. Se retourne. Ses yeux rouges brillent dans la pénombre, deux braises qui me dévorent.· Un vampire, répète-t-il. Tu utilises ce mot.· C'est ce que vous êtes, non ?· C'est ce que les humains appellent les créatures comme moi. Mais nous avons d'autres noms. Plus anciens. Plus vrais.· Lesquels ?Il sourit. Ce sourire qui montre ses canines, qui me rappelle que je suis une proie consentante.· Je te les dirai peut-être. Si tu restes jusqu'au bout.Il reprend sa marche. Je le suis. L'escalier tourne, encor
Victoria Ses yeux s'écarquillent. Vraiment. Pendant une fraction de seconde, le masque tombe, et je vois autre chose. Quelque chose d'humain, presque. Puis il se reprend.· Tu as du cran, Victoria. C'est rare.· Je suis infirmière. Je vois la mort tous les jours. Vos yeux rouges ne me font pas plus peur qu'un cadavre.C'est un mensonge. Un mensonge énorme. Mais je le dis, et je le dis bien.Il rit à nouveau. Plus fort, cette fois. Un vrai rire, qui résonne sous les voûtes, qui fait trembler les bocaux sur leurs étagères.· Oh, tu es délicieuse, dit-il quand il s'arrête. Vraiment délicieuse.Son regard change. S'assombrit. S'approfondit. Et je comprends soudain que je viens de faire une erreur. Une erreur fatale.· Je suis venu te chercher, dit-il simplement. Ce soir, chez toi, c'était trop loin. Je suis impatient.· Impatient de quoi ?Il ne répond pas. Il lève la main. Ses doigts effleurent à nouveau ma joue, descendent le long de ma mâchoire, s'arrêtent sur ma gorge. Sa paume est p
VictoriaLa journée est un supplice.Je ne devrais pas être là. Je devrais être chez moi, à verrouiller ma porte, à barricader ma fenêtre, à faire quelque chose. N'importe quoi. Mais je suis là, debout dans cette salle d'opération, à passer des instruments à un chirurgien qui ne m'a même pas regardée une seule fois.Mes mains tremblent.· Victoria, le bistouri.Je le donne. Le métal froid contre ma paume me ramène une seconde à la nuit dernière. À ses doigts sur ma joue.Je chasse l'image. Je dois me concentrer. Le patient sur la table est un homme d'une cinquantaine d'années. Appendicite perforée. Il sent mauvais, la pourriture déjà à l'œuvre. Dans quelques heures, il se réveillera. Il vivra.Pas comme la femme du box 7.Je l'ai appris ce matin en arrivant. Elle est morte à l'aube, pendant que j'étais recroquevillée contre ma porte. Son bébé est orphelin. Personne ne le sait encore.· Éponge.Je tends l'éponge. Le chirurgien la jette dans le bac sans un mot. Le bruit du métal qui tin
VictoriaL'odeur me frappe avant même que j'ouvre les yeux. Cette odeur, je la reconnaîtrais entre mille. Désinfectant, sueur, fer rouillé. La mort, en somme.Je suis infirmière. Je devrais être habituée.J'ouvre les yeux sur le plafond fissuré de l'hôpital Saint-Bartholomew. C'est toujours la même chose. Me lever avant l'aube, enfiler cet uniforme trop amidonné qui gratte le cou, avaler un thé déjà froid dans la salle de repos. La routine. Ma vie, depuis trois ans.· Victoria, tu as vu l'heure ?C'est Martha, la surveillance, qui passe la tête par l'entrebâillement de la porte. Son regard est fatigué, ses cheveux gris s'échappent déjà de son chignon.· J'arrive.Ma voix est calme. Posée. C'est ce qu'on apprend, ici. Ne jamais montrer qu'on est pressée, qu'on a peur, qu'on est triste. Les patients ont besoin de calme. Ils ont besoin de croire que nous maîtrisons quelque chose, même si c'est faux.La journée défile comme un mauvais rêve éveillé. Le vieux monsieur du box 4 qui appelle s







