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Chapitre 5 : L'antre 2

last update publish date: 2026-02-15 19:20:05

Victoria

Il s'approche. Lentement. Chaque pas est mesuré, contrôlé, comme s'il luttait contre quelque chose en lui.

· Parce qu'elle était douce, Victoria. Elle était tendre, aimante, obéissante. Toi, tu es dure. Tu es fière. Tu me défies. Tu me regardes comme si j'étais ton égal, pas ton maître.

Il est devant moi. Sa main se lève, touche mon visage. Glacée.

· Et moi, je te regarde et je ne sais plus qui je suis. Je ne sais plus ce que je veux. Te tuer ? Te garder ? Te transformer ? Te libérer ?

Sa voix se brise. Vraiment. Le monstre, la bête, la créature de cinq cents ans, a la voix qui se brise.

· Je vais te montrer, dit-il. Je vais te montrer ce que je suis vraiment. Et après, tu choisiras.

Il me prend la main. Il l'approche de son visage. Il presse ma paume contre sa joue. Sa peau est glacée, lisse comme du marbre, mais en dessous, je sens quelque chose bouger. Une tension. Une faim.

· Ferme les yeux, murmure-t-il.

Je ferme les yeux.

Et soudain, je vois.

Pas avec mes yeux. Avec son esprit, avec sa mémoire, avec quelque chose qu'il projette en moi. Des images, des sensations, des siècles entiers qui défilent en une seconde.

Je vois une Italie ancienne, des collines vertes, une villa blanche sous le soleil. Je vois un jeune homme, beau, insouciant, qui rit avec des amis. Il s'appelle Caspian. Il est humain. Il est heureux.

Je vois une femme. Isabella. Brune, douce, enceinte. Elle lui sourit. Il l'aime. Il l'aime tellement que ça fait mal, même à travers sa mémoire, même à travers cinq cents ans.

Je vois une nuit. Des cris. Des ombres qui bougent trop vite. Un homme, pâle, aux yeux rouges, qui se jette sur Caspian. Les dents. La douleur. Le sang.

Je vois le réveil. La faim. La soif. Une chose si puissante, si dévorante, que rien d'autre n'existe. Et Isabella qui vient, inquiète, qui pose sa main sur son front. Et la chose en lui qui explose. Les dents qui plongent. Le goût. Le sang chaud, si chaud, si bon. Et après, le silence. Les yeux ouverts. Le regard mort.

Je vois les siècles défiler. Des nuits sans fin. Des proies. Des victimes. Des corps vidés de leur sang. Des visages qui crient, qui supplient, qui meurent. Des villes qui brûlent, des guerres, des pestes, des massacres. Caspian au milieu, toujours, éternel, immortel, damné.

Je vois le vide. L'immense vide. L'absence de sens. La solitude absolue. Être seul pour toujours, parce que personne ne peut comprendre, personne ne peut partager, personne ne peut aimer un monstre.

Je vois la folie qui guette, qui rôde, qui griffe les murs. Les nuits où il hurle dans le vide. Les nuits où il tue sans faim, juste pour sentir quelque chose, juste pour briser le silence.

Je vois cent ans de sommeil dans ce cercueil, à rêver d'Isabella, à revivre sa mort, à se réveiller plus vide encore.

Je vois la ruelle. Moi. Victoria. Qui marche dans le brouillard. Et lui qui me voit, et quelque chose qui se réveille, quelque chose qu'il croyait mort depuis des siècles. Une étincelle. Une curiosité. Un désir qui n'est pas que de la faim.

Je vois sa main qui touche ma joue. Je sens ce qu'il a senti. Ma chaleur. Ma peur. Mon courage. Et quelque chose qui cède en lui.

J'ouvre les yeux.

Je suis à genoux. Je ne sais pas depuis combien de temps. Je pleure. Des larmes coulent sur mes joues, chaudes, salées.

Il est devant moi, accroupi, ses yeux rouges fixés sur moi. Il ne bouge pas. Il attend.

· Pourquoi ? murmuré-je. Pourquoi m'avoir montré ça ?

· Parce que tu voulais comprendre. Parce que tu as demandé.

· Je ne voulais pas voir ça. Je ne voulais pas savoir.

· Tu mens.

Il a raison. Je mens. Je voulais savoir. Je voulais comprendre. Et maintenant, je sais. Je comprends.

· Qu'est-ce que tu veux de moi ? demandé-je.

Ma voix est brisée. Comme la sienne, tout à l'heure.

Il se tait. Longtemps. Puis il dit doucement :

· Je ne sais pas. C'est ça, le problème. Je ne sais pas.

Il se lève. Il me tend la main. Je la prends. Il me relève.

Nous restons là, debout, dans cette cave qui sent le sang et la mort, à nous regarder. Lui, le monstre de cinq cents ans. Moi, l'infirmière de vingt-trois ans. Lui, glacé. Moi, brûlante.

· Tu peux partir, dit-il. La porte est ouverte. Je ne te retiendrai pas.

· Je sais.

· Tu peux oublier cette nuit. Retourner à ta vie. Tes malades. Ton hôpital.

· Je sais.

· Je ne te chercherai plus. Je te le promets.

Je le regarde. Vraiment. Pour la première fois, je ne vois pas le monstre. Je vois l'homme. L'homme qu'il était. L'homme qu'il aurait pu rester. L'homme qu'il essaie encore d'être, malgré tout.

· Et si je ne veux pas partir ? demandé-je.

Ses yeux s'écarquillent.

· Quoi ?

· Et si je ne veux pas oublier ? Et si je veux rester ?

Il recule d'un pas. Comme si je l'avais frappé.

· Tu es folle, souffle-t-il. Complètement folle.

· Peut-être. Mais vous avez dit vous-même que personne ne vous regardait comme si vous étiez réel. Alors je reste. Pour regarder.

Il secoue la tête. Lentement. Incrédule.

· Tu ne sais pas ce que tu dis. Tu ne sais pas ce que tu fais. Je suis dangereux. Je suis cruel. Je suis un tueur.

· Je sais.

· Je pourrais te tuer en une seconde. Te vider de ton sang. Te briser comme une poupée.

· Je sais.

· Je pourrais te transformer. Te condamner à cette existence. À cette solitude. À cette éternité de ténèbres.

· Je sais.

Il s'approche. Brutalement. Ses mains saisissent mes épaules, me serrent, me font mal. Ses yeux flamboient.

· Pourquoi ? Pourquoi ferais-tu ça ? Pourquoi rester ?

Je le regarde droit dans les yeux. Ses yeux rouges, fous, terrifiants. Et je dis la vérité.

· Parce que je vous ai vu. Vraiment vu. Pas le monstre. L'homme. Celui qui souffre depuis cinq cents ans. Celui qui est seul. Celui qui a tué celle qu'il aimait et qui n'a jamais pardonné.

Sa prise se relâche. Ses mains glissent de mes épaules. Il recule, encore, jusqu'à heurter le cercueil.

· Personne, murmure-t-il. Personne n'avait jamais...

Il s'interrompt. Il cache son visage dans ses mains. Ses épaules tremblent.

Je m'approche. Lentement. Prudemment. Je pose ma main sur son bras.

· Caspian.

Il relève la tête. Ses yeux sont rouges, humides, mais cette fois, vraiment humides. Des larmes coulent sur ses joues. Des larmes de sang.

· Ne fais pas ça, dit-il d'une voix étranglée. Ne sois pas gentille. Ne sois pas douce. Je ne supporte pas.

Je ne retire pas ma main.

· Trop tard, dis-je doucement.

Il me regarde. Longtemps. Puis, lentement, très lentement, il lève sa main et la pose sur la mienne. Glacée contre chaude. Mort contre vie.

· Tu vas le regretter, murmure-t-il.

· Peut-être. Mais pas ce soir.

Il sourit. Un vrai sourire. Pas celui du prédateur. Celui de l'homme.

· Victoria, dit-il doucement. Ma Victoria.

Et dans sa bouche, mon nom sonne comme une prière. Comme un espoir. Comme un danger.

Nous restons ainsi, main dans la main, dans cette cave qui sent la mort, à regarder l'aube approcher sans qu'elle puisse nous atteindre.

Lui, prisonnier des ténèbres pour toujours.

Moi, qui choisis d'y entrer.

La nuit n'est pas finie. Rien ne fait que commencer.

Je ne sais pas ce que demain me réserve. Je ne sais pas si je vivrai jusqu'à demain. Je ne sais pas si je veux vivre ou mourir ou devenir autre chose.

Je sais juste qu'en cet instant, sa main dans la mienne, ses yeux dans les miens, je suis plus vivante que je ne l'ai jamais été.

Et ça, rien ne pourra me l'enlever.

Pas même lui.

Pas même moi.

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