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Chapitre 2

last update publish date: 2026-04-28 08:21:50

Chapitre 2

Alina

Le bureau des Orlov sent le cuir ancien, la cire d’abeille et l’argent froid. Une odeur de pouvoir accumulé avec une brutalité que les tapisseries murales s’efforcent de dissimuler sous des scènes de chasse. Je me tiens droite sur une chaise au dossier trop haut, les mains jointes sur les genoux, pendant que l’avocat de la famille ajuste ses lunettes cerclées d’écaille et déploie un contrat qui fait le bruit d’une aile de corbeau.

En face de moi, il n’y a pas un mari, mais une mère. Irina Orlova ne s’assied pas : elle se découpe contre la fenêtre comme un mausolée de velours noir. Ses yeux, d’un gris minéral, me jaugent avec l’attention méticuleuse d’une marchande d’art devant une toile qu’elle n’est pas certaine d’acheter. Elle doit avoir soixante ans passés, mais son cou est tendu vers le haut, sa peau polie par les crèmes et les ambitions, et ses bagues jettent des éclairs chaque fois qu’elle esquisse un geste. Je comprends très vite qu’Irina Orlova ne m’accueille pas dans sa famille : elle m’y tolère.

Il y avait mon beau père Igor Orlov et le cousin du milliardaire Ivan Orlov.Ils me regardent à peine.

Irina se rapprochait de moi et dit .

— Vous êtes plus jolie que sur les photographies, madame Sokolova, dit-elle d’une voix sans timbre. Cela pourra servir.

Le compliment est une lame déguisée en fleur. Je baisse la tête avec une modestie apprise, mais à l’intérieur, mon orgueil de jeune fille bien née se cabre. L’avocat énumère les clauses d’une voix monocorde : mon titre d’épouse, l’accès à la résidence Orlov sur la perspective Koutouzov, l’obligation de résidence auprès de l’héritier, l’interdiction absolue de toute déclaration publique. Je signerai tout. Mon père a déjà signé.

— Mikhaïl a besoin d’un miracle, et vous serez ce miracle, lâche Irina en se tournant vers la fenêtre, le dos à présent offert. Ou bien vous ne serez rien, et nous vous effacerons comme nous vous avons trouvée.

Je ravale un goût de fiel. Sur le tapis d’Orient, mon ombre tremble un peu. Puis une porte latérale s’ouvre, et une femme en tenue médicale s’avance : l’infirmière en chef, une certaine Olga, le visage rond et sévère. Elle m’adresse un signe de tête bref et m’invite à la suivre pour la rencontre.

Ma première rencontre avec Mikhaïl Orlov.

L’appartement médicalisé occupe toute l’aile est. On y accède par un couloir dont le sol de marbre absorbe les bruits de pas. L’air devient plus épais, saturé de désinfectant et de ce silence que l’on réserve aux mourants. Mes talons claquent malgré moi, et je prie pour que chaque claquement ne réveille pas un fantôme.

Quand Olga pousse la porte, mes jambes s’arrêtent d’elles-mêmes.

La chambre est immense, noyée dans une pénombre dorée. Des rideaux de soie grise filtrent le jour neigeux, et des appareils médicaux ronronnent doucement autour d’un lit à baldaquin sobre, presque monacal. Sous les draps de lin, un corps d’homme dessine un relief puissant. Je cligne des yeux, le souffle court.

Mikhaïl.

Ses cheveux noirs, un peu longs, sont étalés sur l’oreiller comme de l’encre renversée. Son visage a perdu les couleurs que je lui ai imaginées, mais il a gagné une beauté surnaturelle, extatique, comme si son sommeil l’avait transporté dans une dimension où les traits humains se perfectionnent. Ses cils dessinent des arcs sombres sur ses pommettes hautes. Sa bouche est légèrement entrouverte, et je devine le bord nacré de ses dents. La cicatrice qui barre sa tempe droite, une fine ligne pâle, ajoute à son charme une violence apprivoisée. Il est plus beau que sur la photo. Il est plus beau que tout ce que j’ai jamais vu. Mon cœur cesse de battre une seconde, juste assez longtemps pour que je comprenne que je viens de perdre une bataille intérieure.

L’infirmière explique quelque chose sur les constantes vitales, la sonde, les massages musculaires. Je n’entends que la pulsation de mon sang dans mes oreilles. Je m’approche sans en avoir conscience, attirée par un aimant d’une force insensée. Mes doigts se tendent, puis se rétractent, craignant de brûler au contact de cet homme qui ne m’a jamais souri, jamais parlé, jamais regardée.

— Vous pouvez lui toucher la main, autorise Olga. Il ne sentira rien.

Je ne crois pas ce qu’elle dit sur l’absence de sensation, mais je m’agenouille près du lit, comme devant un autel, et je glisse ma paume sous sa main droite, inerte. Ses doigts sont longs, soignés, glacés. Je les serre avec une douceur infinie, et une larme, la première depuis des jours, roule sur ma joue sans ma permission.

— Bonjour, Mikhaïl Orlov murmuré-je en russe pour qu’Irina ne m’entende pas. Mon nom est Alina. Je ne sais pas qui vous êtes, mais je suis là pour veiller. C’est peut-être absurde, et peut-être que vous me détestez déjà sans même le savoir. Mais je vous promets que je ne vous laisserai pas seul dans la nuit.

Un déclic infime se produit dans la machine à côté. Une variation du rythme cardiaque ? L’infirmière ne bronche pas. Moi, je sens sous ma paume un frémissement, un presque rien, sans doute le jeu de mes nerfs trop tendus. Mais ce presque rien m’inonde de lumière.

Irina ne reste pas. Elle a obtenu ce qu’elle voulait : une signature, une génuflexion muette. Son parfum lourd d’iris flotte encore quand elle s’éloigne avec l’avocat, me laissant là, seule avec l’inconnu.

Le mariage civil aura lieu dans trois jours, par procuration. Un de ses cousins signera à sa place, pendant qu’une bague trop grande glissera à mon annulaire. Je ne connaîtrai pas la sensation de ses mains à lui, mais je connaîtrai le poids de son nom. Orlova. Alina Orlova. La sonorité m’est encore étrangère, comme un vêtement luxueux qui gratte.

Je reste agenouillée longtemps, ma main sous la sienne, pendant que la neige redouble au-dehors. Je n’ai pas sommeil. Je n’ai pas faim. J’ai envie de parler, de me vider de toutes ces années de silence éduqué, de déposer mes secrets dans le creux de son oreille comme on remplit un coffre scellé. Puisqu’il ne peut pas me juger. Puisqu’il ne peut pas me repousser. Mon amour naissant est lâche, honteux, inconditionnel parce que sans risque.

Je pose mon front contre le bord du matelas. La toile sent la lavande et la naphtaline. Je ferme les yeux, et dans l’obscurité de mes paupières, je le vois qui ouvre les siens, des yeux que j’imagine d’un bleu d’orage, et qui se posent sur moi avec reconnaissance. Ce songe est une faute, je le sais, une illusion que je vais payer très cher. Mais ce soir, dans cette chambre silencieuse, c’est tout ce que je possède.

Alors je lui chante, à voix basse, une vieille berceuse de mon enfance, celle que ma mère fredonnait avant de disparaître. Les notes tremblent, fragiles, s’accrochent aux rideaux, glissent sur les cadrans lumineux. Je chante pour lui et pour moi, pour cette union absurde, pour l’amour qui ne viendra peut-être jamais, et quand je rouvre les yeux une heure plus tard, sa main, imperceptiblement, me semble plus chaude. Ou peut-être est-ce la mienne qui a oublié le froid.

Une aube grise se lève sur Moscou quand Olga me force à regagner une chambre. Je marche à reculons, mes yeux fixés sur ce corps immobile, ce sanctuaire que je viens de m’engager à habiter. Au moment où la porte se referme, un sourire minuscule tord mes lèvres, un sourire de conquête désespérée.

Je suis madame Orlov. Et je jure, dans le secret de mon crâne, que cet homme entendra chaque mot que je prononcerai, même s’il ne m’écoute jamais.

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