Mag-log inChapitre 6
Alina
Cinq années se sont écoulées depuis que j'ai prononcé mes vœux devant un absent. Deux années de veille silencieuse, de mains frictionnées, de lectures à voix haute. J'ai vingt-cinq ans et j'ai la vie d'une ermite. Parfois, en croisant mon reflet dans le miroir de ma chambre, je ne reconnais pas tout à fait la femme qui me fixe. Ses yeux sont plus graves, son sourire plus rare, ses gestes plus lents. Elle ressemble à une Alina qui aurait mûri trop vite, comme un fruit forcé en serre.
Mais aujourd'hui n'est pas un jour ordinaire.
Aujourd'hui, le docteur Federov est venu avec un collègue, un spécialiste suisse dont j'ai oublié le nom. Ils ont passé deux heures dans la chambre, ont effectué des tests que je n'avais jamais vus, ont échangé des phrases techniques à mi-voix. Olga m'a priée d'attendre dans le couloir, et j'ai obéi, les mains jointes, le dos raide contre la tapisserie de soie.
Quand la porte s'ouvre enfin, le visage du docteur Federov affiche une expression nouvelle : une prudence étonnée, comme un homme qui craint d'annoncer une nouvelle trop belle.
— Madame Orlova, dit-il en me priant d'entrer, nous avons observé des changements significatifs. L'activité cérébrale de votre époux s'intensifie. Les zones associées au langage et à la mémoire montrent des signes de réactivation.
Je m'arrête au milieu de la pièce. Mes jambes ne me portent plus tout à fait.
— Qu'est-ce que cela signifie ?
— Cela signifie que le coma pourrait évoluer vers un état de conscience minimale, puis, avec de la chance, vers un éveil partiel ou complet. Nous ne pouvons rien garantir, mais les indicateurs sont encourageants.
Je regarde Mikhaïl. Il dort, comme toujours. Mais ces mots, « réactivation », « éveil », « encourageants », dansent dans ma tête comme une valse folle.
— Depuis combien de temps constatez-vous ces changements ? demandé-je d'une voix étranglée.
— Depuis plusieurs mois. Mais les progrès se sont accélérés récemment.
Plusieurs mois. Cela correspond à mes premiers signes, à ces doigts qui serrent, à ces paupières qui frémissent. Je n'étais pas folle. Je n'ai jamais été folle.
Les médecins partis, je m'assois près du lit, plus près que jamais. Je prends son visage entre mes mains, un geste que je ne me suis jamais permis, et je le regarde intensément, comme si je pouvais forcer ses yeux à s'ouvrir par la seule force de ma volonté.
— Mikhaïl, écoutez-moi. Les médecins disent que vous allez peut-être vous réveiller. Vous vous rendez compte ? Deux ans que je vous parle, deux ans que je vous raconte ma vie, et vous allez enfin savoir à quoi je ressemble ailleurs que dans vos rêves.
Je ris, d'un rire mouillé de larmes.
— J'ai peur, vous savez. Peur que vous ne m'aimiez pas. Peur que vous cherchiez K. au réveil. Peur de ne pas être à la hauteur de ce que vous imaginiez. Mais j'ai encore plus peur que vous ne vous réveilliez jamais. Alors réveillez-vous, s'il vous plaît. Réveillez-vous, et après on verra.
Je pose mes lèvres sur son front. Un baiser léger, presque timide, le premier que je dépose ailleurs que sur sa main.
— Je vous aime, Mikhaïl. Je vous aime depuis le premier jour où j'ai vu votre photo, dans le bureau de mon père. Je vous aime sans savoir qui vous êtes vraiment. Je vous aime comme une folle, comme une sainte, comme une idiote. Je vous aime et je ne sais pas si c'est une bénédiction ou une malédiction.
Sa main bouge. Pas un spasme : un mouvement lent, délibéré, qui la fait glisser sur le drap jusqu'à effleurer ma cuisse. Je retiens mon souffle.
— Vous m'entendez. Je sais que vous m'entendez. Continuez. Revenez. Revenez pour moi.
Ses paupières frémissent, plus fort que jamais. Je vois ses globes oculaires rouler sous la peau fine de ses paupières, comme s'il cherchait à ouvrir les yeux mais qu'une force invisible l'en empêchait.
— Courage, murmuré-je. Ne luttez pas trop fort. Prenez votre temps. Je suis là. Je ne bouge pas.
Le crépuscule tombe sur Moscou, enveloppant la chambre d'une lumière mauve et mélancolique. Je reste assise, sa main dans la mienne, à guetter chaque frémissement, chaque tressaillement. Et quand Olga vient m'apporter le dîner, je refuse de quitter la pièce.
— Je dormirai ici, dis-je.
— Comme vous voudrez, Alina. Comme vous voudrez.
Elle soupire, mais au fond de ses yeux, une tendresse inhabituelle vacille. Peut-être, après tout ce temps, commence-t-elle à comprendre.
Épilogue Des années plus tard..Chapitre 201MikhailLe soleil se couche sur le lac de Côme, embrasant le ciel de pourpre, d’or et de rouge, comme si le monde entier se parait de ses plus belles couleurs pour saluer ce moment ultime. Les montagnes se découpent en ombres chinoises, leurs crêtes dentelées, leurs flancs couverts de forêts sombres, leurs sommets enneigés qui captent les derniers rayons. L’eau, miroir parfait, reflète les couleurs du crépuscule, multipliant les teintes, les intensifiant, les rendant presque irréelles, presque magiques. On dirait que le lac lui-même retient son souffle. Les cyprès centenaires, immobiles, veillent sur ce spectacle grandiose comme des gardiens de l’éternité, leurs ombres allongées sur la pelouse, leurs branches noires se découpant sur le ciel flamboyant.Nous sommes sur la terrasse, Alina et moi, main dans la main. Nos doigts sont entrelacés, nos paumes se touchent, nos cœurs battent à l’unisson, comme depuis trente-cinq ans, comme depuis to
Chapitre 200AlinaLe soir est tombé sur la villa de Côme, un soir particulier, un soir de fin, un soir de boucle qui se ferme après tant d’années de combats, de doutes, de joies et de peines. Ce n’est pas une fin triste, non. C’est une fin apaisée, sereine, celle d’un long chemin parcouru ensemble, main dans la main, jour après jour, nuit après nuit, à travers les tempêtes et les éclaircies. La lune n’est pas encore levée, mais les premières étoiles apparaissent, timides, comme hésitantes à dévoiler leur éclat. Le ciel, d’un bleu profond, se teinte de mauve et de violet à l’horizon, là où les montagnes noires découpent leurs silhouettes dentelées. L’air est doux, presque tiède, comme une caresse, chargé du parfum des lauriers-roses en fleurs, de la terre humide arrosée dans la journée, et du bois de la terrasse que le soleil a réchauffé.Mikhail est à côté de moi, sa main dans la mienne, nos doigts entrelacés comme depuis toujours, comme si nos mains avaient été sculptées l’une pour
Chapitre 199MikhailLa nuit est tombée sur la villa de Côme, une nuit d’encre et d’étoiles, sans un nuage, sans un souffle de vent. La lune, haute et pleine, ronde comme une pièce d’argent, éclaire le lac de sa lueur blafarde, faisant briller les vaguelettes comme des milliers de diamants liquides dispersés sur une nappe de velours noir. Les cyprès, immobiles, veillent comme des sentinelles, leurs ombres allongées sur la pelouse. Les grillons se sont tus. Les oiseaux dorment. Seul le clapotis léger des eaux contre la rive trouble le silence, une berceuse infinie, apaisante, presque hypnotique.Les invités sont partis. Les enfants se sont endormis, leurs rires encore suspendus dans l’air, leurs souvenirs déjà en train de s’ancrer dans leurs mémoires. Marguerite a éteint les lumières, rangé les restes du dîner, fermé les volets. Viktor est rentré chez lui, avec Lucia et Chiara. Kira et Maksim ont regagné leur chambre, lassés par les émotions de la soirée. La villa est silencieuse, baig
Chapitre 198AlinaLe crépuscule descend sur le lac de Côme comme un rideau de soie, déployant des voiles d’or, de pourpre et d’orange sur les eaux calmes qui scintillent sous les dernières lueurs du jour. Les montagnes, à l’horizon, se découpent en ombres chinoises, leurs crêtes dentelées, leurs flancs couverts de forêts sombres. Le ciel, d’un bleu profond, se teinte de rougeoyements, comme embrasé par un feu invisible. La villa, perchée sur sa terrasse de pierre ocre, s’illumine fenêtre après fenêtre d’abord la cuisine, où Marguerite achève les préparatifs, puis le salon, où les enfants se sont rassemblés, puis notre chambre, où je me suis changée pour ce dîner de famille. Les rires des enfants résonnent dans le jardin, mêlés aux aboiements lointains de Tolstoï le deuxième du nom , aux chants des oiseaux qui regagnent leurs nids, au bruit des vagues légères contre la rive. L’air, doux et tiède, chargé du parfum des glycines en fleurs et des lauriers-roses, embaume la terrasse où nous
Chapitre 197AlinaLe lendemain, au lever du jour, Mikhail me réveille doucement. Ses doigts caressent mon épaule, ma nuque, mes cheveux. J’ouvre les yeux. Il est penché au-dessus de moi, ses yeux gris-vert brillent.— Lève-toi, Alina.— Il est tôt.— Nous avons quelque chose à faire.— Quoi ?— Tu verras.Je me lève, enfile une robe blanche, légère, en coton, que j’ai préparée la veille sans savoir pourquoi. Il porte une chemise blanche, un pantalon clair. Il me sourit.— Prête ?— Prête.Nous descendons l’escalier. La villa est silencieuse, les enfants dorment encore. Marguerite n’est pas levée. Viktor n’est pas là. Juste nous. Mikhail ouvre la porte de la terrasse. L’air est frais, embaumé par les glycines en fleurs. Le lac scintille. Le ciel est rose.— Où allons-nous ?— Là-bas.Il désigne la chapelle du domaine, blottie entre les cyprès, à l’orée du bois. La chapelle de pierre ocre, aux vitraux colorés, où nous avons baptisé nos filles, où nous avons prié, où nous avons pleuré.
Chapitre 196AlinaLe matin se lève sur le lac de Côme comme une promesse. La brume, légère et laiteuse, flotte à la surface de l’eau, s’effiloche doucement pour laisser apparaître les montagnes aux crêtes encore enneigées, les cyprès centenaires qui bordent la rive, la villa ocre qui trône au milieu du parc. Les oiseaux chantent, d’abord un merle, puis une mésange, puis tout un orchestre. Le ciel est d’un bleu pâle, presque transparent, comme un voile posé sur les couleurs du monde. Je suis debout devant la fenêtre de notre chambre, les mains posées sur le rebord, les yeux perdus dans l’horizon. Mikhail dort encore, ses draps froissés, son visage apaisé. Il a soixante ans cette année, mais quand il dort, il paraît plus jeune, plus vulnérable, plus proche du garçon que j’ai aimé sans le connaître.Il y a quelques jours, il m’a annoncé qu’il organisait un second voyage de noces. J’ai souri, j’ai haussé les épaules. « Nous sommes déjà mariés, Mikhaïl. Depuis trente ans. » Il m’a prise d
Chapitre 3AlinaLe printemps arrive sans bruit, comme tout ce qui advient dans cette maison. Les fenêtres de la résidence Orlov laissent filtrer une lumière plus douce, plus jaune, qui caresse les marbres du vestibule et allume des reflets miel dans les dorures. Je ne sors pas. Je n'en éprouve même
Chapitre 4AlinaL'été rampe sur Moscou comme une chape moite, et la résidence Orlov se transforme en serre. Les domestiques ouvrent les fenêtres à l'aube pour laisser entrer un semblant de fraîcheur, puis les referment à midi pour emprisonner l'ombre. Dans la chambre de Mikhaïl, la climatisation ro
Chapitre 2AlinaLe bureau des Orlov sent le cuir ancien, la cire d’abeille et l’argent froid. Une odeur de pouvoir accumulé avec une brutalité que les tapisseries murales s’efforcent de dissimuler sous des scènes de chasse. Je me tiens droite sur une chaise au dossier trop haut, les mains jointes s
Chapitre 1AlinaLe froid mordant de novembre traverse la laine de mon manteau comme si je n’étais rien. Je me tiens debout, les talons enfoncés dans le tapis persan du salon paternel, et je regarde mon père sans le reconnaître. Les lumières du lustre en cristal de Bohême jettent des reflets dorés s







