Se connecterChapitre 66AlinaLe manuscrit est posé sur la table du salon, dans son écrin de cuir noir ouvert comme un tabernacle. Les soixante pages jaunies d'Anna Karénine reposent entre les feuilles de soie, et leur seule présence emplit la pièce d'une solennité presque religieuse. La lumière du feu danse sur l'encre pâlie, et les mots de Tolstoï, ces mots que j'ai lus à Mikhaïl soir après soir pendant cinq ans, scintillent comme des braises.Je les ai lus une première fois, puis une deuxième, puis une troisième, incapable de détacher mes yeux de cette écriture fiévreuse, de ces phrases qui racontent l'histoire d'une femme détruite par l'amour et les conventions. Anna Karénine, que j'ai tant aimée, que j'ai tant maudite. Anna, qui se jette sous un train parce qu'elle ne peut p
Chapitre 65MikhaïlLa vente aux enchères a lieu à Londres, dans une galerie feutrée du quartier de Mayfair, derrière une façade géorgienne d'une élégance discrète. Les murs sont tapissés de velours grenat, les dorures des cadres scintillent sous les lustres de cristal, et le parquet ciré craque délicieusement sous les pas feutrés des collectionneurs. L'air sent le bois ancien, la cire d'abeille et l'argent. Des hommes en costume sombre et des femmes en tailleur Chanel chuchotent entre eux, leurs catalogues marqués de signets aux pages convoitées.Je suis assis au troisième rang, anonyme parmi les milliardaires et les fondations culturelles. À ma gauche, un industriel japonais masque ses enchères derrière un éventail. À ma droite, une héritière
Chapitre 69AlinaLa résidence est silencieuse en cette fin de matinée, enveloppée dans un manteau de brume qui monte de l'étang et s'accroche aux branches nues des bouleaux. Octobre touche à sa fin, et l'automne russe déploie ses derniers fastes : les feuilles d'or et de cuivre tourbillonnent dans le vent, les écureuils roux font leurs provisions, et l'air vif sent la terre mouillée, la mousse et le bois fumé.Les jumeaux jouent aux échecs dans la bibliothèque avec Marguerite, leurs voix légères traversent les couloirs de pierre comme des volutes de fumée. J'entends Kira annoncer « échec et mat, mamie ! » pour la troisième fois consécutive, et le rire de Marguerite, ce rire de grand-mère qui accepte ses défaites avec philosophie. Maksim, lui, doit être penché sur sa tablette, sourcils froncés, doigts agiles, en train de coder quelque chose qui dépasse l'entendement des ingénieurs d'Orlov Corp.Mikhaïl est arrivé à neuf heures précises, une sacoche en cuir noir à la main, le visage te
Chapitre 64MaksimLa faille est énorme. Gigantesque. Monumentale. Un trou béant dans le système de sécurité de la tour Orlov, assez large pour qu'un hacker débutant y fasse entrer une armée de virus, assez profond pour mettre à genoux tout l'empire. Papa ne l'a pas encore vue, ses ingénieurs non plus. Et moi, je l'ai trouvée en quatorze minutes et trente-sept secondes, juste en explorant le réseau pour m'amuser.L'ancien Maksim, celui d'avant le parc Gorki, celui du smiley aux lunettes, aurait sauté sur l'occasion. Il aurait piraté le système en moins de deux, déposé un message moqueur sur l'écran de son père, ridiculisé toute l'équipe de sécurité. Mais je ne suis plus cet enfant-là. Papa a changé, maman a changé, Kira m'a fait compre
Chapitre 63AlinaLa résidence de campagne est devenue notre sanctuaire, notre île au milieu de la tempête, notre parenthèse enchantée. Le parc, immense, est une mer d'herbe et de feuilles mortes où les jumeaux courent chaque matin avant les leçons, leurs cris de joie résonnant entre les troncs argentés des bouleaux. Les gardes du corps patrouillent discrètement, silhouettes sombres entre les arbres, mais les enfants ne les remarquent même plus. Ils font désormais partie du paysage, comme les écureuils roux qui dévalent les troncs ou les hérons cendrés qui pêchent au bord de l'étang.Les journées s'écoulent, paisibles, rythmées par les leçons du matin, les jeux de l'après-midi, les dîners du soir. Marguerite est revenue de Paris, et elle a repris
Chapitre 62MikhaïlL'enquête progresse rapidement, trop rapidement pour que cela soit honnête. Victor m'a remis son rapport préliminaire à l'aube, les traits tirés par une nuit blanche, une tasse de café noir à la main. La lettre de menace a été analysée, les caméras de surveillance épluchées, les témoins interrogés. La piste remonte à un ancien associé de mon père, un dénommé Maslov, qu'Igor avait écarté de l'empire il y a une dizaine d'années dans des circonstances troubles.Maslov est un homme aigri, rongé par la rancune, qui a passé la dernière décennie à ruminer sa vengeance dans l'ombre. La chute d'Igor lui a fourni l'occasion de frapper. Il a engagé un petit malfrat du quartier de Lefortovo pour d







