LOGINDeux jours passent, lents, lourds, presque épais. Mia les traverse comme un fantôme, glissant d’une pièce à l’autre dans son fauteuil, sous le regard constant d’Alexandre.
Il contrôle tout : les médicaments, les repas, les heures de sommeil. Elle n’a plus aucune mesure du temps, seulement cette sensation d’être enfermée dans une routine qui n’est pas la sienne. Ce matin-là, Alexandre lui annonce, sans préavis : — Le médecin arrive d’ici quelques minutes. Il va vérifier tes progrès. Elle hoche la tête, un peu nerveuse. Ses doigts se tordent, froissent le tissu du plaid posé sur ses jambes. Elle n’a encore vu personne d’autre que lui depuis son réveil. L’idée qu’un étranger entre ici lui fait peur… mais une part d’elle espère aussi avoir enfin un autre regard posé sur sa réalité. Une sonnerie retentit. Alexandre traverse le salon et ouvre la porte. Un homme entre, une valise médicale à la main. Grand, silencieux, lunettes rondes. Il adresse à Mia un sourire professionnel, effacé. — Bonjour, Mia. Je suis le docteur Renard. On m’a beaucoup parlé de vous. Elle ne sait pas si c’est vrai. Elle ne sait pas si quelqu’un d’autre sait même qu’elle existe encore. Alexandre pousse doucement son fauteuil au centre de la pièce. Le médecin sort un stéthoscope, un petit marteau de réflexes, quelques feuilles. — Nous allons faire une petite évaluation. Rien de douloureux. Votre mari est très soucieux de votre rétablissement. Le mot mari la frappe encore, comme une cloche trop lourde. Elle baisse les yeux. Elle ne se rappelle pas de l’avoir épousé. Elle ne se rappelle même pas d’avoir aimé qui que ce soit. Le docteur commence les tests : Il mesure sa tension. Il observe ses yeux à la lumière. Il vérifie ses réflexes. Il lui demande de suivre son doigt. Chaque fois qu’elle hésite, Alexandre se penche un peu, trop près, comme pour vérifier qu’elle répond correctement. Puis le médecin pose la question que Mia redoutait. — Avez-vous eu des bribes de souvenirs ? Des images floues ? Des sensations revenant soudainement ? Elle secoue la tête. Le docteur sourit. — C’est normal. Le cerveau a subi un traumatisme, il protège ce qu’il peut. Les souvenirs reviendront par fragments. Petit à petit. Mia voudrait savoir quand, comment, si elle redeviendra elle-même. Mais sa voix refuse de sortir. Elle ouvre la bouche, rien. Une brûlure remonte dans sa gorge. Elle baisse les yeux, honteuse. Le docteur continue pourtant, imperturbable : — Je pense que vous pourrez remarcher avec de la rééducation. C’est une bonne nouvelle, vraiment. Et votre mutisme est probablement temporaire. Votre voix reviendra. Alexandre semble satisfait, presque fier. — Je le savais. dit-il doucement, posant une main sur l’épaule de Mia. Le docteur termine, range ses instruments, puis fixe le bandage toujours posé sur la joue et la tempe de Mia. — Nous pouvons enlever ceci aujourd’hui. Cela vous gênera moins. Le cœur de Mia se serre. Elle n’a pas vu son visage depuis… elle ne sait plus. Depuis avant l’accident, dit Alexandre. Elle ignore ce qui se cache sous ce tissu épais. Le médecin déroule lentement le bandage. Le tissu colle légèrement, arrache un petit souffle de douleur. Mia ferme les yeux. Quand tout est retiré, elle n’ose pas respirer. — Ce n’est plus qu’une cicatrice fine. Elle s’atténuera avec le temps. annonce le docteur. Alexandre lui tourne doucement la tête vers lui pour observer. Ses yeux brillent d’une intensité étrange. — Tu es toujours belle. murmure-t-il. Elle voudrait croire ces mots, mais quelque chose dans sa manière de la regarder la met mal à l’aise — comme si elle lui appartenait entièrement, comme si ce visage n’était à lui que parce qu’elle ne s’en souvenait pas. Le médecin repart après quelques recommandations, promettant de revenir la semaine suivante. La porte se referme. Le silence tombe aussitôt, dense, lourd. Alexandre reste debout devant elle, bras croisés. — Bon. Les nouvelles sont bonnes. Il marque une pause. — Et ça tombe parfaitement, parce que… dès demain, je retourne travailler. Mia relève brutalement les yeux vers lui. Il lit immédiatement l’inquiétude qui grimpe dans sa poitrine. — Je ne peux pas rester avec toi jour et nuit. dit-il calmement. — L’entreprise a besoin de moi. Une sueur froide lui coule dans le dos. Si Alexandre n’est plus là… qui va contrôler ce qu’elle fait ? Qui va la surveiller ? Est-ce qu’elle veut être seule ? Ou est-ce que l’idée de ne plus être sous ses yeux lui fait peur parce qu’elle n’a plus aucun repère ? Il s’approche et s’accroupit devant elle. — Je vais faire venir quelqu’un. Une infirmière. Elle s’appelle… Élise. Elle prendra soin de toi quand je ne serai pas là. Mia secoue la tête instinctivement. Quelqu’un d’autre, ici ? Un témoin ? Ou une autre cage ? Alexandre pose une main sur sa joue, l’oblige à le regarder. — C’est non négociable. dit-il d’une voix douce mais ferme. — Tu as besoin d’aide. Tu ne peux pas rester seule une minute. Tu pourrais tomber, te blesser, paniquer. Elle aimerait lui dire qu’elle ne veut pas. Qu’elle veut comprendre ce qui lui arrive sans avoir d’étrangers autour. Qu’elle ne fait confiance à personne — même pas à lui, même si elle dépend entièrement de lui. Sa gorge se serre. Elle tente. Elle ouvre la bouche. Un souffle rauque sort, déchiré, douloureux. — Ah… C’est à peine un son, mais c’est la première fois depuis son réveil qu’elle produit quelque chose. Alexandre écarquille les yeux, surpris. Mia insiste, force sa gorge en feu. — A…tt… Elle tousse violemment. La douleur explose dans sa poitrine. Elle porte une main tremblante à sa gorge. Les larmes montent, incontrôlables. Alexandre se penche sur elle, inquiet et agacé à la fois. — Ne force pas ! dit-il brusquement. Il l’aide à respirer, lui donne un verre d’eau. — Ce n’est pas le moment. Tu vas te blesser. Elle veut dire je ne veux pas d’infirmière. Elle veut dire ne me laisse pas ici. Elle veut dire j’ai peur. Mais elle tousse encore, jusqu’à ce que ses yeux brûlent. Alexandre pose sa main sur l’arrière de sa tête, l’attire contre lui. — Chut… calme-toi. Je suis là. Elle tremble. Elle s’accroche à sa chemise parce qu’elle n’a que ça. Parce que sa voix n’existe plus et que lui seul peut comprendre ce qu’elle tente de dire. Ou l’empêcher de le dire. Il l’embrasse sur la tempe. — Demain, Élise sera là. Tu verras… tout ira bien. Et Mia comprend, dans un souffle glacé contre sa nuque, que rien n’est négociable avec lui. Pas même sa voix.Alexandre ne répond pas. Il prend Jérémiah dans ses bras avec une aisance surprenante. Le bébé se calme immédiatement, comme s’il reconnaissait cette présence. Alexis observe la scène, partagé entre malaise et fascination. — Tu as changé, murmure-t-il. Alexandre baisse les yeux vers l’enfant. — Non. J’ai simplement ce que je voulais. Il se dirige vers la chambre d’amis. — Fais préparer une chambre d’enfant. Et préviens mon assistante. Je veux un planning allégé pour les deux prochaines semaines. Alexis reste seul dans le salon, encore sonné. — Alexandre… lance-t-il une dernière fois. Alexandre s’arrête sans se retourner. — Quoi ? Alexis hésite, puis : — Fais attention. Un silence. Puis Alexandre répond, d’une voix calme, glaciale : — C’est moi le danger. Il entre dans la chambre et referme la porte. À New York, Alexandre est de retour. Avec son fils. Et rien ni personne ne l’en séparera. Un mois passe. Un mois de nuits hachées, de cris qui déchirent
Il regarde Mia. — Tu n’as même pas besoin de t’en occuper, dit-il doucement. Tu n’as rien à faire. Je m’en charge. Mia ne répond pas. Elle ne le regarde pas. Elle est immobile. Comme figée dans son propre corps. — Mia… dit Emilie en se tournant vers elle. Dis quelque chose. Dis-lui de partir. Mia inspire lentement.Elle ouvre enfin les yeux. Mais elle ne regarde ni Alexandre, ni sa mère, ni Jules. Elle regarde le plafond. — Faites ce que vous voulez, murmure-t-elle d’une voix éteinte. Ces mots claquent comme une sentence. Jules la regarde, bouleversé. — Mia… Elle ferme les yeux. — Je ne veux pas le voir, ajoute-t-elle. Je ne veux pas… Sa voix se brise. Alexandre sourit. Il se détourne et sort de la chambre quelques minutes plus tard. Quand il revient, il tient le bébé dans ses bras. Mia sent l’air changer. Elle n’ouvre pas les yeux. Elle n’ose pas. Elle entend le souffle léger de l’enfant. Elle sent presque sa présence, si proche, si réelle. Son cœur se serre
Il regarde Mia apparaître derrière la vitre. Il connaît désormais ses habitudes. Les heures où elle sort. Les moments où elle reste longtemps immobile à la fenêtre. Il sait quand Jules est là. Quand il ne l’est pas. Il a choisi un appartement à quelques rues de distance. Suffisamment proche pour voir. Suffisamment loin pour ne pas être vu. Il s’est installé à Chicago. Pas par hasard. Alexandre ne se montre pas. Il ne s’approche pas. Il attend. Il observe. Comme un prédateur patient. Il note mentalement chaque détail : la façon dont Mia se tient le ventre, les vêtements amples qu’elle porte, la lenteur de ses pas. Elle est à lui. Dans son esprit, ça n’a jamais changé. Mia frissonne soudainement. Une sensation étrange lui parcourt l’échine, comme si quelqu’un venait de prononcer son nom sans qu’elle l’entende. Elle recule légèrement de la fenêtre, instinctivement. — Qu’est-ce qu’il y a ? demande Jules. — Rien… j’ai cru… Elle s’interrompt. Elle secoue la tête. — Rien.
Un matin, Mia décide d’aller faire des courses seule. Sa mère travaille. Jules est en cours. Elle veut acheter quelques affaires pour le bébé : des bodies, une couverture, des biberons. Des choses simples. Concrètes. Des preuves de normalité. Le magasin est grand, lumineux, rempli de couleurs douces. Mia pousse le chariot lentement entre les rayons. Elle touche les tissus, imagine. Son ventre est bien rond maintenant. Les gens lui sourient parfois. Une femme enceinte parmi d’autres. Elle ne voit pas l’ombre se rapprocher. Elle ne sent pas la présence derrière elle tout de suite. Une main se referme sur son bras.Fermement. — Mia. La voix lui traverse le corps comme une lame. Son cœur s’emballe. Le monde bascule. Elle se retourne. Alexandre est là. Plus mince. Plus dur. Son regard est inchangé. — Lâche-moi, souffle-t-elle. Il sourit légèrement. — On doit parler. — Tu n’as rien à faire ici. Il resserre sa prise. — Tu crois vraiment que changer de ville allait suffire
La porte de la maison claque derrière eux. Le bruit résonne dans le salon comme un coup de tonnerre. Mia sursaute malgré elle. Ses jambes sont molles, son corps vidé. Elle avance de quelques pas, puis s’arrête, incapable d’aller plus loin. L’air lui semble trop lourd. Chaque respiration lui coûte. Son père explose. — Pourquoi tu n’as rien dit ce jour-là ?! Sa voix est forte, brisée par la rage et l’impuissance. Il fait les cent pas dans le salon, les mains crispées, le visage rouge. — Pourquoi, Mia ?! Le jour même, on aurait pu faire un certificat médical ! On aurait eu des preuves ! On aurait pu l’arrêter ! Mia baisse la tête. Les mots la frappent comme des pierres. Elle ne répond pas. Elle ne peut pas. — Tu te rends compte de ce que ça change ?! continue-t-il. — Tout ça aurait été différent ! Émilie se place immédiatement devant lui. — Arrête, s’il te plaît. Sa voix est ferme, protectrice. — Tu ne vois pas dans quel état elle est ? Elle est traumatisée. Tu ne
La justice détournée Le bâtiment du tribunal est froid. Mia le sent dès qu’elle en franchit les portes. Les murs sont trop blancs, trop lisses. Tout y résonne : les pas, les murmures, le froissement des dossiers. Elle marche entre ses parents. Sa mère serre son bras comme pour l’empêcher de tomber. Son père avance droit devant, la mâchoire crispée, les traits tirés par une colère qu’il contient mal. Ils ont dénoncé Alexandre. Ils ont fait ce qu’il fallait faire. Sur le papier. Dans la salle d’audience, Alexandre est déjà là. Assis calmement. Costume sombre parfaitement ajusté. Posture droite. Visage détendu. Il ne ressemble pas à un homme accusé. Il ressemble à un homme sûr de lui. Sûr de ce qu’il a préparé. Quand ses yeux croisent ceux de Mia, il esquisse un sourire imperceptible. Elle détourne le regard aussitôt. Son cœur bat trop vite. Le procureur prend la parole. Les faits sont énoncés. Les mots sont techniques, froids : abus d’autorité, relations inappropriées, plai
Quelques jours passent , un soleil timide traverse les rideaux et réchauffe la chambre. Mia ouvre les yeux avec un nœud dans la gorge. Aujourd’hui, selon Alexandre, Jeremiah doit revenir de sa colonie.Elle ne sait pas pourquoi, mais elle s’est réveillée avec un mélange d’appréhension et d’espoir.
La porte de la chambre se referme derrière Jeremiah.Alexandre inspire profondément, comme s’il devait reprendre son masque avant d’aller retrouver Mia.Son expression se lisse, ses épaules se détendent, mais quelque chose dans son regard tremble.Une fissure.Une inquiétude nouvelle.Il traver
Le matin se lève, gris et lourd. Mia sort du lit avant Alexandre, Elle n’a presque pas dormi.Elle a passé la nuit à écouter sa respiration, à craindre chacun de ses mouvements, à réfléchir encore et encore à ce qu’elle a découvert dans la pièce verrouillée.Les carnets , Les dossiers , Les photos
Le lendemain, la maison semble plus grande, presque étrangèreAlexandre est parti très tôt. Il a embrassé le sommet de sa tête, ajusté sa couverture, vérifié deux fois ses médicaments… puis il a disparu derrière la porte d’entrée, laissant un vide étrange derrière lui.Mia reste immobile quelques







