LOGINMia tapote doucement l’accoudoir de son fauteuil pour attirer l’attention d’Alexandre. Elle ne peut pas parler, mais son regard, lui, tremble d’une demande silencieuse. Alexandre s’interrompt, tourne la tête vers elle. Il connaît déjà cette expression, il sait qu’elle veut quelque chose.
— Qu’est-ce qu’il y a, ma douce ? Elle pointe du doigt un dessin collé sur le mur du couloir : un petit soleil jaune maladroit, entouré de traits bleus. Un dessin d’enfant. Ou censé l’être. Elle incline ensuite la tête, question muette. Alexandre sourit, se penche pour lui caresser la joue. — Tu veux voir la chambre de Jérémiah ? Elle hoche la tête immédiatement. Une pointe d’anxiété lui serre la poitrine. Elle n’a aucun souvenir de cet enfant. Aucun. Pas même une émotion floue ou une image perdue. Rien. Et pourtant… si c’est vraiment son fils, alors elle devrait reconnaître quelque chose, sentir quelque chose. Alexandre pose ses mains sur les poignées du fauteuil et commence à la pousser. — Bien sûr que je peux t’y emmener. C’est normal que tu veuilles. Sa voix est douce, trop douce. — Je suis content que tu t’intéresses à lui. Ça veut dire que ta mémoire travaille. Elle serre les doigts sur ses genoux. Est-ce vraiment ça ? Ou est-ce du désir d’y croire, parce qu’elle n’a plus rien d’autre ? Il tourne au bout d’un long couloir et s’arrête devant une porte blanche. Elle n’a rien de particulier : pas de dessins accrochés, pas de traces de doigts, rien qui dise « un enfant vit ici ». Alexandre pose la main sur la poignée, hésite une seconde juste assez pour que Mia le remarque. Puis il ouvre. Une odeur de lessive froide flotte dans l’air. La pièce est impeccable, parfaitement rangée, presque trop. Mia avance le regard, son cœur cogne fort. Un petit lit. Des draps bleu ciel. Une étagère remplie de livres alignés comme des soldats. Un bureau minuscule. Quelques jouets, mais posés avec une précision presque chirurgicale : un camion rouge impeccable, un ours en peluche sans un seul poil froissé, une boîte de Lego fermée comme neuve. Tout est là… mais tout semble figé. Comme si un décorateur avait créé une chambre d’enfant sans jamais laisser un enfant y entrer. Alexandre pousse le fauteuil au centre de la pièce. — Voilà. C’est sa chambre. Sa voix a perdu un peu de chaleur. Elle est plus basse, plus contrôlée. Mia observe tout en silence. Elle se sent étrangère, spectatrice. Rien ne réveille un souvenir, pas même un souffle de nostalgie. Elle fixe le lit, puis regarde Alexandre. Elle voudrait lui dire il ne dort pas ici, il n’y a aucune trace de lui, où est notre fils ? Mais sa gorge refuse encore d’émettre le moindre son. Alors elle lève la main et pointe le lit, interrogative. Alexandre comprend immédiatement. — Il… range très bien ses affaires. dit-il en s’approchant du bureau. Il passe un doigt sur le bois : pas un grain de poussière. — Tu l’as éduqué comme ça. Tu voulais qu’il soit discipliné, responsable. Tu disais que c’était important. Elle fronce les sourcils. Est-ce qu’elle aurait voulu ça ? Elle n’en sait rien. Elle ne se reconnaît pas dans ces mots. Et pourtant, elle ne se reconnaît dans rien, alors tout est possible. Alexandre continue : — Il reviendra de la colonie après le week-end. Il sourit en ouvrant un tiroir. — Je suis sûr qu’il sera heureux de te revoir. Le tiroir est vide. Complètement vide. Mia sent un frisson remonter le long de sa colonne. Alexandre le referme d’un geste sec, comme s’il regrettait de l’avoir ouvert devant elle. Elle pointe le tiroir, la gorge serrée. Une vague d’angoisse monte dans son ventre. Pourquoi n’y a-t-il rien ? Un enfant laisse toujours quelque chose derrière lui : un crayon cassé, une bille, un papier froissé, n’importe quoi. Là… rien. Pas un vécu. Pas une trace. Alexandre rit doucement, mais le son est faux, forcé. — Tu sais comment il est… il déteste le désordre. Il pose la main sur son épaule, appuie un peu trop. — Et puis je nettoie beaucoup, ces temps-ci. Pour toi. Pour que tout soit parfait quand tu te réveillerais. Il contourne le fauteuil, son ombre glisse devant elle. Ses gestes deviennent mécaniques, trop maîtrisés, comme si chaque seconde était minutieusement réfléchie. Mia n’arrive pas à lire son expression, mais elle y sent quelque chose d’oppressant. Elle désigne cette fois l’étagère remplie de livres. Elle se penche légèrement pour mieux les regarder. Beaucoup sont neufs, encore rigides. Des collections d’histoires classiques pour enfants. Mais elle remarque un détail : les tranches ne sont même pas usées. Aucun n’a été ouvert plus d’une fois. Alexandre intervient avant même qu’elle ne puisse poser la question silencieuse. — Il aime surtout écouter des histoires audio. explique-t-il rapidement. — Il est… très moderne. Mia baisse les yeux, incertaine. Ses doigts tremblent. Elle essaie de respirer plus lentement pour calmer la panique qui bourgeonne en elle. Elle regarde à nouveau la chambre, chaque détail l’étrangle un peu plus. Tout semble artificiel. Stérile. Comme si quelqu’un avait effacé toute présence. Comme si un enfant n’avait jamais vécu ici. Elle se retourne vers Alexandre. Son regard est une question brûlante qu’elle ne peut formuler. Pourquoi y a-t-il tant de vide ? Pourquoi je ne ressens rien pour lui ? Pourquoi tout semble faux ? Alexandre s’approche lentement, se penche vers elle, ses mains saisissent les accoudoirs du fauteuil, l’encadrant comme une prison. Il plonge ses yeux dans les siens, trop intensément. — Tu n’as pas à t’inquiéter de ça. murmure-t-il. Sa voix est douce, mais quelque chose de froid y serpente. — Ta mémoire reviendra. Et quand elle reviendra… tu te souviendras de lui. De nous. Mia détourne les yeux. Elle sent qu’elle n’a pas le droit de douter. Pas en face de lui. Alexandre se redresse et referme la porte derrière eux. Le claquement sec résonne dans le couloir. Il pousse doucement le fauteuil, mais sa main tremble légèrement. Mia, elle, reste pétrifiée. La chambre de leur fils n’a pas l’odeur d’un enfant. Elle a l’odeur d’un mensonge parfaitement rangéMia tapote doucement l’accoudoir de son fauteuil pour attirer l’attention d’Alexandre. Elle ne peut pas parler, mais son regard, lui, tremble d’une demande silencieuse. Alexandre s’interrompt, tourne la tête vers elle. Il connaît déjà cette expression, il sait qu’elle veut quelque chose.— Qu’est-ce qu’il y a, ma douce ?Elle pointe du doigt un dessin collé sur le mur du couloir : un petit soleil jaune maladroit, entouré de traits bleus. Un dessin d’enfant. Ou censé l’être. Elle incline ensuite la tête, question muette. Alexandre sourit, se penche pour lui caresser la joue.— Tu veux voir la chambre de Jérémiah ?Elle hoche la tête immédiatement. Une pointe d’anxiété lui serre la poitrine. Elle n’a aucun souvenir de cet enfant. Aucun. Pas même une émotion floue ou une image perdue. Rien. Et pourtant… si c’est vraiment son fils, alors elle devrait reconnaître quelque chose, sentir quelque chose.Alexandre pose ses mains sur les poignées du fauteuil et commence à la pousser.— Bien sûr
Alexandre s’accroupit devant son fauteuil, les mains posées sur ses genoux comme s’il allait faire une annonce importante. Ses yeux sombres brillent d’une douceur étrange, presque forcée.— Mia… il faut que je te parle de quelqu’un.Elle relève lentement son regard vers lui. Sa gorge ne produit toujours aucun son, pas même un souffle un peu plus fort. Elle se contente de cligner des yeux, attentive, anxieuse. Son cœur bat plus vite que d’habitude elle le sent vibrer jusque dans ses doigts agités.Alexandre sourit. Un sourire trop parfait, trop lisse.— Jérémiah. Notre fils.Le mot fils résonne comme un écho lointain dans l’esprit vide de Mia. Une image floue tente de se frayer un chemin, un rire d’enfant peut-être, mais rien ne se solidifie. Juste du vide, encore du vide.Elle force un sourire, un petit mouvement hésitant de la bouche. Parce qu’elle veut bien croire ce qu’il dit. Parce qu’elle n’a rien d’autre auquel se raccrocher. Et surtout parce qu’elle ne veut pas lire la déceptio
nuit tombe comme , La chambre s’assombrit, les lampes murales diffusent une lueur miel. Mia lutte contre le sommeil, mais son corps malade ne lui obéit pas. Elle cligne des yeux, encore, encore, cherchant un point d’ancrage dans cette pièce qui n’est pas la sienne.Alexandre s’installe sur la chaise juste à côté de son lit.Il ne parle pas. Il ne lit pas.Il ne dort pas. Il la regarde.La lumière se reflète dans ses yeux bleus, immobiles, trop attentifs. Il a les coudes posés sur ses genoux, les mains croisées sous son menton. Une statue vivante. Une sentinelle.Un geôlier.Chaque fois que Mia entrouvre les paupières, elle tombe sur lui.Il ne détourne jamais le regard.Jamais.Son souffle devient plus lourd, sa vision se trouble, le sommeil la prend par fragments arrachés. Elle s’enfonce lentement dans l’inconscience, avec la sensation étrange de tomber dans un vide qu’elle ne comprend pas.Avant de sombrer complètement, elle entend la voix d’Alexandre, basse, presque un murmu
Mia ouvre les yeux. La chambre respire le luxe et la chaleur, mais rien en elle n’évoque la sécurité.Elle tente de relever la main : une douleur fulgurante lui traverse l’épaule. Un gémissement brisé s’échappe de ses lèvres. Elle veut demander ce qui se passe.Aucun mot ne sort.Sa gorge est sèche, brûlée. Ses cordes vocales semblent dissoutesLa porte s’ouvre avant qu’elle ne puisse essayer encore.Alexandre apparaît encore. Toujours impeccable. Toujours composé. Comme si sa présence dans cette pièce orpheline de bruits faisait partie de l’ordre naturel du monde. Il approche, sa silhouette noire tranchant avec la blancheur des draps.Ses yeux bleus s’illuminent lorsqu’il voit qu’elle est réveillée.« Ah… Mia, tu t’es bien reposée mon amour ?Sa voix tombe comme un velours sombre sur sa peau glacée.Elle tente de parler. Son souffle se brise en poussière. Son visage se crispe, ses doigts tremblent sur le drap.Alexandre pose un doigt sur ses lèvres. « Chut. Ne force pas. Tu n’as a
Mia ouvre les yeux dans un monde qui n’a pas de sens. Une lumière dorée glisse sur un plafond qu’elle ne reconnaît pas. Le lustre au-dessus d’elle scintille doucement, comme si quelqu’un l’avait fait vibrer juste avant son réveil. Elle fronce les sourcils, mais la douleur lui arrache un souffle rauque.Elle veut lever la main. Elle n’y arrive pas.Un bip régulier pulse à son oreille. Des fils courent le long de ses bras. Une perfusion coule lentement dans sa veine. Son corps lui paraît lourd, trop lourd, comme si un poids invisible la maintenait au matelas. Elle tente d’avaler, sa gorge brûle. Quand elle ouvre les lèvres, aucun son ne sort.Une panique glacée grimpe en elle.Elle essaie de parler, encore. Rien.Son cœur cogne contre sa cage thoracique, affolé. Elle veut appeler, hurler, comprendre. Mais seuls des râles faibles franchissent ses lèvres. Elle tire doucement sur un fil, par réflexe, et une douleur aiguë la transperce du torse jusqu’à l’épaule. Elle s’arrête net.C’est là







