FAZER LOGINEt puis tout bascule.Un soir, je rentre plus tard que d'habitude. J'ai passé la journée à récupérer des montres chez les ferrailleurs du port, troquant mes réparations contre des mécanismes à sauver. Ma poche est pleine de trouvailles, des mouvements rouillés mais récupérables, un chronomètre de marine au boîtier fracassé mais au cœur intact. Je suis presque heureux, ou du moins aussi proche du bonheur qu'un enfant comme moi peut l'être.La cour est silencieuse. Trop silencieuse.Mame Adja est allongée sur sa natte, les bras en croix, les yeux cousus tournés vers le plafond. Sa bouche est entrouverte. Un filet de salive a séché sur sa joue. Sa poitrine ne bouge pas.Je m'approche. Mes doigts touchent sa main. Elle est froide. Glacée. Le froid de la mort qui n'a rien à voir avec
EliasLa vieille femme n'a pas d'yeux. C'est la première chose que je remarque quand je la rencontre, adossé contre un mur d'Adjamé, le ventre creux, les lèvres gercées par trois jours de rue. Ses paupières sont cousues. Pas au sens figuré. Vraiment cousues. Un fil noir épais qui court le long des cils, formant une cicatrice boursouflée comme une fermeture éclair de chair. Elle avance dans la ruelle à l'aide d'une canne en bambou, tapotant le sol, évitant les flaques et les ordures sans jamais hésiter. Elle voit autrement. Elle entend autrement.— Toi, l'enfant aux oreilles qui saignent, viens par ici.Sa voix est un filet d'eau sur des pierres chaudes. Elle ne se trompe pas de direction. Elle pointe sa canne vers moi avec une précision d'horloger. Mes oreilles ne saignent pas. Pas vraiment. Mais les acouphènes me font parfois gratter
EliasJ'ai douze ans et ma tête est une assemblée de démons siffleurs. Ils se réveillent au milieu de la nuit, stridulations aiguës qui percent mes tympans comme des aiguilles chauffées à blanc. Parfois ils ressemblent à des cigales prises de folie. Parfois à un poste de radio bloqué entre deux fréquences, ce grésillement blanc qui énerve les dents et contracte les mâchoires. Je les appelle les criquets du temps. Ils ne dorment jamais. Ils ne meurent jamais. Ils sont ma punition pour avoir aimé le silence de la mort de papa.L'oncle Koffi me traîne chez un docteur après que je me suis évanoui dans la cour, le nez en sang, les yeux révulsés. Un petit homme sec au cabinet puant l'éther et le désinfectant bon marché. Il m'enfonce un otoscope dans l'oreille, inspecte, soupire, écrit des mots sur une
EliasL'oncle Koffi sent le fer rouillé et la sueur aigre. C'est lui qui me récupère après le procès de maman. Un homme large comme une armoire, avec des doigts épais qui ne savent rien réparer, seulement broyer et revendre. Sa ferraille s'entasse dans une cour aux murs de parpaings, au cœur du marché de Treichville. Mon nouveau royaume. Un cimetière de machines défuntes où les carcasses de voitures côtoient les réfrigérateurs éventrés et les postes de radio muets.— Tu mangeras si tu travailles, grogne-t-il le premier matin. Ici, y a pas de bouche inutile.Il me jette un tournevis rouillé. La poignée est graisseuse. Il me montre un coin de la cour où s'empilent des caisses en plastique. Des montres. Des centaines de montres. Elles débordent des bacs comme des insectes morts, bracelets tordus, ca
EliasLa pluie cogne contre la tôle comme mille doigts impatients. J'ai dix ans et je suis caché sous le lit. Les ressorts du sommier grincent au-dessus de ma tête, couinements métalliques qui répondent aux coups. Papa cogne maman. Son poing s'abat avec la régularité d'un balancier détraqué. J'ai appris à compter. Un coup. Deux coups. Trois coups. Entre chaque impact, le souffle rauque de ma mère, cette expiration mouillée qui ressemble à un petit animal qu'on écrase.— Le temps ne ment pas, salope ! Regarde cette merde !La montre. Il parle de la montre de poche. Elle était cassée ce matin, les aiguilles bloquées sur huit heures trois. Je l'ai vue sur la table de la cuisine, son cadran fendu comme un œil mort. Papa l'avait héritée de son propre père, un Blanc qui l'avait abandonné dans les ruelles de Treichville avec ce seul objet pour héritage. Une blague cruelle. Un legs de fantôme.Je plaque mes paumes sur mes oreilles. Les coups continuent. Dans ma tête, je compte les secondes co
L'aiguille fatale Elias, un horloger d'Abidjan traumatisé par le meurtre de ses parents, devient un tueur en série surnommé "l'Ombre". De nuit, il étrangle ses victimes avec un fil d'acier à minuit pile, synchronisé comme une horloge, et collectionne leurs montres comme trophées. Motivé par une obsession du temps figé, il cible les imprudents. L'inspectrice Awa, cherchant vengeance pour son frère tué, le confronte dans sa boutique, mais Elias la piège et l'élimine, avant de s'enfuir pour continuer ailleurs. L'histoire explore sa psyché sombre à la première personne, mêlant souvenirs et horreur.EliasJe m'appelle Elias, ou du moins c'est le nom que je porte dans cette vie de jour, cette façade craquelée que le monde avale sans mâcher. De l'extérieur, je suis l'horloger du marché d'Abidjan, celui qui redonne un souffle artificiel aux montres mortes, ces petites coquilles vides de temps volé. Mes clients affluent : des commerçants bedonnants avec leurs Rolex rouillées par la sueur salé
Le lendemain, je vais au musée. Un nouveau contrat. Une grande toile du dix-huitième, une scène mythologique, des dieux et des déesses dans un jardin. Je commence le travail. Je nettoie. Je restaure. Je fais revivre.En fin de journée, je m’arr&ecir
L’interrogatoire dure des heures. Moreau en face de moi. Une femme à côté de lui, plus jeune, plus dure, qui prend des notes sans me regarder.— Où est le corps de Frédéric Delaunay ?— Je ne sais pas.&
Camille Sous la couche superficielle, là où personne n’a jamais regardé, il y a une autre couche. Une couche que j’ai peinte il y a trente ans, dans la fièvre et l’horreur de cette nuit, sans même m’en rendre compte. Une esquisse. Une ébauche. Le visage de Marchal au moment de sa mort. Ses yeux éc
Il se penche.— Et je n’en suis qu’à 2008. Je vais continuer. 2005. 2002. 1998. Je vais remonter jusqu’à trouver la première fois. Et je vais vous regarder craquer.Il continue. Des heures. Des noms. Des dates. Des lieux. Il me projette des photos, des rapports, des témoignages. Il cherche la faill






