MasukAwa On m'appelle la Louve. Le surnom m'est resté de Paris, après l'affaire du Coffreur de la Goutte-d'Or, ce serial killer qui enfermait ses victimes dans des malles et les laissait mourir de soif. Je l'ai traqué pendant huit mois, dormant trois heures par nuit, mangeant des barres chocolatées à la place des repas, perdant douze kilos et un fiancé. Quand je l'ai enfin coincé dans une cave de la rue Myrha, il m'a craché au visage et m'a traitée de louve. Le mot m'a plu. Il est resté. C'était il y a deux ans. Aujourd'hui, je suis à Abidjan. Une mutation-sanction après une bavure dont personne ne parle ouvertement mais que tout le monde connaît. J'ai tiré sur un suspect non armé. Un gamin de seize ans qui ressemblait au portrait-robot. Il est mort dans l'ambulance, la balle dans la carotide. La bavure classique. La tragédie banale. Les journaux ont titré sur la profileuse surdouée qui a craqué, et la préfecture m'a exfiltrée au pays, dans ce com
EliasLe meurtre de Koné fait la une des journaux pendant trois jours, puis s'éteint. La police conclut à un cambriolage qui a mal tourné. La montre de valeur a disparu, n'est-ce pas ? Un rôdeur, un voleur, un règlement de comptes entre concurrents. Les hypothèses pullulent et s'effondrent. Personne ne mentionne l'huile d'horlogerie sur sa tempe. Personne ne remarque le lien avec les montres. Personne ne me soupçonne.Je retourne à ma boutique, à mes clients, à ma façade d'artisan respectable. Je répare des tocantes de commerçants, des chronomètres de militaires, des pendules de grand-mères. Mes doigts travaillent avec la même précision qu'avant. Mais quelque chose a changé à l'intérieur. Le monde est devenu plus net, plus vocal, plus vibrant. Les couleurs sont plus saturées. Les bruits, plus distincts. Le
Le trajet jusqu'à Cocody dure quarante minutes en taxi-brousse, puis vingt minutes à pied. La nuit est moite, chargée d'électricité, annonciatrice d'un orage qui tarde à éclater. Les manguiers qui bordent la rue des Jardins projettent des ombres épaisses, mouvantes, complices. Je me glisse le long des murs, invisible, un fantôme parmi les fantômes. La villa de poker est une ruche illuminée. Des rires gras traversent les fenêtres ouvertes, mêlés au cliquetis des verres et au bruit mat des cartes qu'on abat. Je repère la voiture de Koné garée près du portail, une Mercedes noire rutilante. Son chauffeur dort sur le siège avant, la bouche ouverte, un filet de salive sur le menton. Aucun signe des gardes du corps. Probablement en train de cuver leur bière dans les cuisines. Je traverse la rue, m'accroupis derrière un massif de crotons. L'attente commence. L'attente est une technique que je maîtrise depuis l'enfance. Caché sous le lit de papa, je comptais les s
Le mot sort avant que je puisse le retenir. Trop sec. Trop froid. Koné plisse les yeux, soupçonneux. Puis il hausse les épaules, décidant que ma répartie ne mérite pas qu'il s'y attarde.— Trois jours, lâche-t-il. Pas un de plus. Et si la montre est abîmée, si vous osez la rayer ou la remplacer par une copie, je vous fais fermer. J'ai des amis au ministère. Partout. Vous finirez dans la rue, comme les chiens que vous réparez.Il lance une liasse de billets sur l'établi. Les coupures s'éparpillent sur les mouvements démontés, souillant leur propreté méticuleuse. Puis il tourne les talons, remet ses lunettes noires, et quitte la boutique dans un claquement de portière et un rugissement de moteur.Je reste immobile. La loupe tremble sur mon front. Les criquets sont une tempête maintenant, une armée de
EliasLa boutique sent l'huile de lin et le cuivre chauffé. Mon royaume. Une caverne exiguë coincée entre un vendeur de pneus rechapés et une gargote à attiéké, dans le ventre grouillant du marché de Treichville. Les murs sont tapissés d'horloges, pendules, réveils, coucous déglingués qui attendent leur résurrection. Certaines fonctionnent, d'autres patientent, toutes m'obéissent. Leur tic-tac collectif emplit la pièce d'une pulsation cardiaque, un cœur monstrueux à cent vingt chambres. Mon cœur.J'ai trente-quatre ans. Mes tempes grisonnent. Mes doigts sont devenus les outils les plus précis d'Abidjan. On vient de Cocody, de Marcory, du Plateau, des ambassades même, me supplier de ranimer des mécaniques que personne d'autre n'ose toucher. On me paie en billets froissés, en dollars, en francs CFA, parfois en nourriture ou en bijoux de famille. On prononce mon nom avec respect. Elias l'Horloger. Elias le Magicien. Elias le Sauveur de Temps.Ils ne savent rien.Ils ne savent pas que la
Je ne réponds pas. Les criquets sont trop forts. Leur stridulation noie les mots de l'homme, les transforme en borborygmes incompréhensibles. Je le regarde bouger les lèvres sans l'entendre. Un film muet. Une pantomime menaçante. Sa lame danse devant mon visage, accrochant les reflets orangés des lampadaires du port.Ma main gauche plonge dans ma poche. Pas pour y chercher de l'argent. Je n'en ai pas. Mes doigts rencontrent du métal froid. Un bout de fil de fer récupéré le matin même, oublié au fond de ma veste. Un bout de ferraille de rien du tout. Un déchet.L'homme avance. Sa main libre agrippe ma caisse à outils. Il tire. La sangle mord mon épaule. Et dans ce geste brusque, quelque chose craque en moi. Un barrage cède. Un mécanisme bloqué depuis la nuit du collier de perles se libère soudain. Le temps repart. Mais pas dans
Camille Sous la couche superficielle, là où personne n’a jamais regardé, il y a une autre couche. Une couche que j’ai peinte il y a trente ans, dans la fièvre et l’horreur de cette nuit, sans même m’en rendre compte. Une esquisse. Une ébauche. Le visage de Marchal au moment de sa mort. Ses yeux éc
Il se penche.— Et je n’en suis qu’à 2008. Je vais continuer. 2005. 2002. 1998. Je vais remonter jusqu’à trouver la première fois. Et je vais vous regarder craquer.Il continue. Des heures. Des noms. Des dates. Des lieux. Il me projette des photos, des rapports, des témoignages. Il cherche la faill
ÉliseLe silence après son départ est d’une densité presque palpable. Je l’entends, ce silence. Il a la texture du plomb fondu qui coule dans les jointures d’un vitrail. Il refroidit, il fige.Je suis seule avec la fissure.Elle est là, minuscule, au fond de moi. Une micro-lézarde dans le vernis de
Élise— Non.— Les autres affaires ? Lambert, Morvan, Tanguy ?— Je les connaissais de réputation. Professionnelle pour Lambert et Morvan. Tanguy était un nom dans le milieu de l’art. C’est tout.Il se penche en avant, baissant la voix d’un cran, créant une bulle d’intimité factice dans la pièce su