LOGINElle me regarde droit dans les yeux.
— Elle a accouché de deux filles. Des jumelles. Vous et Liora.
Le sol se dérobe sous mes pieds. Je m'assois par terre, dos au mur, sans même m'en rendre compte.
— Quand j'ai appris la nouvelle, j'ai cru que j'allais mourir de chagrin, continue Isabelle. Mon mari avait engrossé une domestique, et moi, j'étais stérile, humiliée, ridiculisée. J'ai voulu divor
NayaLe jour se lève à peine quand Maria nous réveille.Pas avec des mots. Avec des gestes. Le bruit doux de la bouilloire qui chante sur le feu, l'odeur du riz qui cuit doucement dans la marmite en terre, le froissement de ses pas nus sur la terre battue de la kitchenette. Elle prépare le petit-déjeuner comme tous les matins depuis que nous sommes arrivées, mais aujourd'hui, il y a quelque chose de différent dans sa façon de bouger. Quelque chose de plus lent. De plus lourd. De plus grave.Chacun de ses gestes semble imprégné d'une solennité muette, comme si elle accomplissait un rituel ancien dont elle seule connaît le sens. Ses mains s'attardent sur la bouilloire. Ses doigts caressent le bois de la cuillère. Ses yeux s'arrêtent plus longtemps sur chaque objet, comme pour en mémoriser la texture, la couleur, le poids.C'est le dernier matin.Je m'assois sur le bord du lit, les jambes encore faibles de la fièvre qui m'a terrassée il y a quelques jours, mais le corps reposé, l'esprit
Naya---La fièvre est tombée.Je me réveille un matin, et le poids sur ma poitrine a disparu. Ma tête est légère, claire, comme lavée par l'orage. Mon corps est faible encore, mais d'une faiblesse douce, reposée, presque agréable.La lumière du soleil traverse les murs en bois, dessine des motifs mouvants sur le sol. J'entends les vagues au loin, le vent dans les cocotiers, les rires des enfants qui jouent sur la plage.Je suis vivante.Je me redresse lentement. Mes bras tremblent un peu, mais ils tiennent. Je pose mes pieds nus sur le sol de terre battue. C'est frais, rugueux, réel.Dans l'autre pièce, j'entends Maria et Liora qui parlent à voix basse.— Il faut la laisser dormir,
Liora---Je ne sais pas quoi faire de mes mains.Je suis debout dans l'entrée de la petite pièce, les bras ballants, à regarder Maria qui soigne Naya. Elle a l'air si sûre d'elle, si compétente, si maternelle. Elle change le linge sur le front de Naya, lui fait boire des tisanes, lui parle doucement.Moi, je ne sais rien faire.Je n'ai jamais soigné personne. Je n'ai jamais veillé un malade. Je n'ai jamais tenu la main de quelqu'un qui souffrait.Chez les Delacroix, quand j'étais malade, on m'envoyait dans ma chambre et on fermait la porte. Une domestique passait de temps en temps, déposait un plateau-repas, repartait sans un mot. Isabelle disait que la maladie était une faiblesse, et que les Delacroix n'étaient pas faibles.
Naya---Je me réveille avec un poids sur la poitrine.Pas un poids physique , quelque chose de plus sournois, de plus profond. Une fatigue qui vient de l'intérieur, qui colle à mes os, qui m'empêche de bouger.J'essaie de me lever. Mes jambes ne répondent pas.J'essaie d'appeler. Ma voix est un filet, à peine audible.La lumière du jour traverse les murs en bois, éclabousse le sol de taches dorées. Le hamac de Liora est vide. Dans l'autre pièce, j'entends des bruits , la bouilloire qui siffle, des pas légers, la voix de Maria qui chantonne.— Maman, j'essaie de dire.Rien ne sort.Je referme les yeux. Le monde tourne autour de moi, lentement, comme un manège fatigué. Mon corps est brûlant. Mon front est trempé de sueur. Mes draps sont collan
Liora---Les photos défilent sous mes yeux.Naya à huit mois, édentée, rieuse. Naya à un an, une couronne en carton sur la tête. Naya à trois ans, un dessin à la main. Naya à six ans, le visage grave sur les marches du perron. Naya à dix ans, un ruban dans les cheveux. Naya à quinze ans, un livre à la main, le regard déjà fatigué.Toute une vie en images. Toute une enfance documentée, préservée, aimée.Et moi ?Où sont les photos de moi ?Il n'y en a pas. Pas une seule. Pas dans cette boîte, pas ailleurs. Personne n'a jamais pris le temps de capturer mes sourires, mes grimaces, mes premières fois. Personne n'a jamais pensé que je méri
Naya---C'est le soir.Le soleil s'est couché dans un fracas de couleurs — orange, rose, violet, comme si le ciel lui-même célébrait quelque chose. Les moustiques commencent à sortir, attirés par la chaleur des corps. Maria a allumé une bougie à la citronnelle, posée au milieu de la table basse.Nous venons de finir de dîner. Le poisson que Liora a écaillé — celui-là même qu'elle a maudit toute la matinée — était délicieux. Maria l'a fait griller sur un feu de bois, avec du citron et des herbes que je ne connais pas.— J'ai quelque chose à vous montrer, dit Maria.Elle se lève, disparaît derrière la cloison, revient avec une boîte en fer.
Nous passons en revue les photos une par une. Maria commente chacune d'elles, non pas comme une étrangère, mais comme une mère qui a suivi chaque étape de notre croissance, qui connaît nos histoires mieux que nous-mêmes.— L&agrav
Maria pâlit.— Je ne savais pas. Je ne pouvais pas savoir. Ils m'ont dit qu'ils vous donneraient tout. J'ai cru...— Vous avez cru ce qu'ils voulaient que vous croyiez.— Liora, intervient Naya. Ce n'est pas le moment.— C'es
La femme âgée s'appelle Rosa. Elle a connu Maria depuis l'enfance, elles ont grandi ensemble dans ce village où rien ne change jamais. Elle nous regarde, Naya et moi, avec des yeux qui semblent chercher sur nos visages les traces de la femme que nous venons chercher.— Venez, dit-elle en tagalog. J
Ma voix est étrange. Pas la mienne. Plus petite, plus fragile, comme celle d'une enfant qui demande pardon sans savoir pourquoi.— Bonjour, répond-elle. Sa voix tremble. Vous êtes perdue ?— Non. Je ne suis pas perdue.Je fais un pas en avant.







