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Chapitre 6 : Pièces sur l’échiquier 1

ผู้เขียน: L'invincible
last update วันที่เผยแพร่: 2025-12-04 19:57:51

Naya

Je raccroche avant que ma voix ne se brise. Je me lève, marche en rond sur le parquet glacé, mes bras serrés autour de moi. Je suis une marionnette. On m’a offert un rêve, on m’a installée dans un décor somptueux, on a payé pour ma mère… et on tire les ficelles dans l’ombre. La liberté que je croyais saisir n’est qu’une illusion. Je suis peut-être encore plus piégée qu’à Cebu.

La seule chose réelle, la seule chose qui n’était pas prévue dans le script, c’était le regard de Lysandre. Ce regard qui avait percé le mensonge et vu la survivante. Un regard qui promettait de la chaleur, mais aussi, peut-être, de se brûler.

Je sors sur le petit balcon. La nuit parisienne est douce, parfumée aux marronniers. Quelque part, dans cette même ville, Liora Berthelot respire le même air, sous le même ciel étoilé. Elle dort probablement dans un lit encore plus grand, encore plus froid.

Je ne sais pas encore que le lien qui nous unit est fait du même sang, volé et divisé. Je ne sais pas que la main qui a payé pour ma mère est la même qui nous a séparées.

Je ne sais que la tristesse, immense et solitaire, de danser dans un palais de glace. Et l’espoir, ténu et dangereux, que la seule flamme en vue ne me réduise pas en cendres, mais m’apprenne enfin à brûler.

Le réveil sonne à 6h30. Un bip aigu dans le silence mortel de l'appartement. Pendant trois secondes, je suis perdue. L'odeur n'est pas celle de l'humidité et du poisson séché, mais celle du parquet ciré et du neuf. La lumière qui filtre à travers les volets n'est pas le soleil agressif de Cebu, mais une lueur pâle, laiteuse. Puis la réalité m'écrase : Paris. Le travail. L'échiquier.

Je m'habille avec soin. Une autre tenue achetée en catastrophe avec les derniers pesos, une jupe droite grise et un chemisier blanc. Ils sont un peu trop grands, mais propres. Je me regarde dans le miroir de la salle de bains, immense, entouré de lumières qui ne laissent aucune pitié. Je ressemble à une enfant déguisée en adulte. Je serre les poings. Survie, avait dit Lysandre. C'est tout ce que je sais faire.

Le métro à 7h30 est un choc. Un fleuve humain pressé, hostile. Des corps serrés, des regards qui évitent soigneusement les miens, l'odeur de renfermé, de café et de parfum bon marché. Je suis ballotée, poussée, avalée par les courants. Personne ne sourit. Personne ne parle. C'est une version souterraine, bien moins glamour, du monde de la tour Varnier-Berthelot.

8h25. Étage 24.

L'open space est encore presque vide. L'air est déjà froid. Je m'assois à mon bureau, allume l'ordinateur. Mes doigts tremblent légèrement sur le clavier.

— Premier assaut, 8h31.

Claire apparaît à côté de moi, sans un bonjour. Elle dépose une pile de dossiers en papier épais sur le bord de mon bureau.

— Bonjour Claire, je…

— Ces dossiers doivent être numérisés, indexés et entrés dans le système Archimède avant 10h. Le chemin d'accès est sur le post-it. Les conventions de nommage sont strictes. Une erreur et tout le processus de validation des brevets du trimestre est retardé.

Elle parle vite, d'une voix monocorde. Son regard glisse sur ma tenue, un micro-silence qui en dit long.

— Je… Archimède ? On ne me l'a pas encore…

— Le manuel est dans le dossier partagé S:/Formations/Nouveaux. Vous savez lire, j'imagine.

Elle tourne les talons. Je reste là, le ventre noué. Je plonge. Le manuel fait cent vingt pages. Je commence à numériser en même temps que je parcours les P*F. Mes yeux brûlent. Le scanner bourdonne. Le temps file. À 9h15, je suis en sueur, j'ai entré la moitié des dossiers, mais le système plante à trois reprises.

— Deuxième assaut, 9h20.

Un homme d'une cinquantaine d'années, costume parfait, s'approche. Il porte un badge « Direction Financière ».

— Vous, la nouvelle. M. Varnier a laissé un dossier bleu sur son bureau hier soir. J'en ai besoin pour la réunion de 9h30.

— Je… Je ne suis pas autorisée à entrer dans son bureau.

— Alors trouvez quelqu'un qui l'est. Mais ce dossier doit être dans la salle de réunion B dans dix minutes.

Il s'en va. Je regarde vers le bureau de Lysandre. La porte est entrouverte. Mon cœur bat la chamade. Persuasion, pas ordre. Je me lève, marche jusqu'à la porte comme si j'allais à l'échafaud. J'entre. L'espace sent encore son odeur – café, savon, cette énergie électrique. Le dossier bleu est bien là, sur un chaos de papiers. Je le saisis comme un objet volé et cours jusqu'à la salle de réunion B. L'homme du financier est déjà là, en conversation avec deux autres. Je tends le dossier, essoufflée.

— C'est…

Il le prend sans me regarder, continue sa conversation. Je sors, rouge de honte et de soulagement.

10h05. Je n'ai pas fini les dossiers. Claire revient.

— Où en êtes-vous ?

— Il me reste cinq dossiers. Le système a…

— 10h, c'était 10h. Pas 10h05. Envoyez-moi ce que vous avez. Je vais devoir rattraper votre retard. Ne touchez plus à rien.

Son ton est plat, mais le mépris est palpable. Elle repart avec les dossiers numérisés. Je reste assise, les mains vides sur le clavier, un goût d'échec amer dans la bouche. Je suis incompétente. Je ne mérite pas ma place. Les larmes me brûlent les paupières. Je les cloue au fond de mes yeux. Pas ici. Pas devant eux.

— Troisième assaut, 10h30.

Un mail arrive dans ma boîte, copie à Claire et à la DRH. De « L.Berthelot ». Objet : « Support visioconférence - Urgent ».

« Naya,

Une visioconférence avec nos partenaires de Singapour débute dans la salle de conférence Omega à 10h45. Je vous y attends pour gérer la liaison technique et prendre des notes actionnables. Assurez-vous que tout fonctionne. Les spécifications sont jointes. »

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