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Chapitre 5 : Ombre Portée 3

Author: L'invincible
last update publish date: 2025-12-04 19:57:20

Liora

La voix de mon père derrière moi me fait sursauter. Il s’approche, suit mon regard. Il a cette façon de se déplacer sans faire de bruit, comme un requin dans l’eau.

— Elle est compétente, poursuit-il d’un ton neutre. Une perle rare trouvée dans la… poussière. Elle fera du bon travail pour Varnier.

— Pourquoi est-elle ici ? Je croyais que nous embauchions sur concours, sur références.

— Parfois, le talent prend des chemins détournés, Liora. Et parfois, il faut lui donner sa chance. Contente-toi de la diriger, pas de l’enquiquiner. Elle a sa place ici.

Sa place. Où ? Près de Lysandre ? Une colère froide se noue dans ma poitrine, si intense que j’en ai le goût de métal dans la bouche. J’ai passé des années à construire cette place, à polir chaque aspect de ma personne pour être l’héritière parfaite, la seule femme dans cette tour qui mérite l’attention, le défi, le regard vrai de Lysandre Varnier. Et cette fille, avec ses yeux trop grands et ses onges courts, débarque et obtient cela sans même se battre. Sans même savoir ce que c’est.

— Bien sûr, papa, dis-je, le sourire si tendu qu’il me fait mal aux joues. Je vais aller l’accueillir. Faire preuve de… bienveillance.

Je descends par l’escalier, pour me donner du temps. Pour affûter mes armes. Quand j’arrive à leur niveau, ils sont toujours dans la même bulle. Je m’approche, laissant mon parfum – fleur d’oranger et néroli sur un fond de santal – tracer mon sillage avant moi.

— Lysandre, je vois que tu inities notre nouvelle recrue aux arcanes de la base de données. Naya, je suppose ? Je suis Liora Berthelot. Bienvenue.

Je tends une main. Ma peau est parfaite, hydratée, manucurée. La sienne, quand elle la saisit, est légèrement rêche, tiède. Ses yeux, d’un brun si foncé qu’il est presque noir, se lèvent vers moi. Je vois l’évaluation rapide, l’intimidation, le réflexe de se faire petite. Exactement ce que j’attendais. Puis, quelque chose d’autre, plus fuyant. De la curiosité. Comme si elle aussi me scrutait.

— Enchantée, mademoiselle Berthelot, bafouille-t-elle.

— Liora, je t’en prie. Nous allons beaucoup travailler ensemble. Ton logement te convient ?

— Oui, c’est… très grand.

Un éclair d’amusement dans le regard de Lysandre. Il aime sa réponse. Sa maladresse honnête. Ça me brûle. Je souris, un sourire qui ne décolle pas de mes lèvres.

— Parfait. Lysandre, mon père te demande dans son bureau. Une urgence. Je crois que c’est à propos des brevets sud-coréens.

Lysandre soupèse l’ordre déguisé en requête. Il hoche la tête, se redresse. Son regard revient vers elle.

— À tout à l’heure, Naya. Souviens-toi : persuasion, pas ordre.

Il s’éloigne, laissant derrière lui un silence qui semble s’être épaissi en son absence. Je ne bouge pas. Je la regarde suivre son dos des yeux, une lueur d’admiration mêlée de confusion dans son regard.

— C’est un homme fascinant, n’est-ce pas ? dis-je d’une voix douce, comme une confidence empoisonnée. Mais dangereux. Il brûle ceux qui s’approchent trop près. Une flamme qui ne réchauffe pas, elle consume. Tu ferais bien de ne pas l’oublier.

Je la laisse avec cet avertissement, qui résonne dans l’air climatisé entre nous. Ce n’est pas un conseil entre collègues. C’est une délimitation de territoire. Ma tour. Mon rival. Ma chasse.

Naya

Le reste de la journée est un flou. Je tâtonne avec les logiciels, je réponds à des mails simples sous le regard impassible de Claire. Mais mon esprit est ailleurs. Il est avec cette sensation d’être vue par Lysandre. Et avec le froid coupant laissé par Liora Berthelot. Elle est belle comme une statue de glace. Et tout aussi froide. Son avertissement me suit. « Il consume. » Mais le peu de chaleur que j’ai senti près de lui valait déjà tous les froids du monde.

Le soir, de retour dans mon studio trop silencieux, l’émerveillement a cédé la place à une solitude aiguë. Le luxe est un écrin vide. Je m’assois par terre, le dos contre le lit trop moelleux, et j’appelle Mama.

Son visage, sur l’écran de l’ordinateur fourni, est plus creux, ses yeux cernés. Mais elle sourit, ce sourire qui plisse tout son visage et le rend si beau.

— Naya ! Ma fille. Tu es si belle. Tu es dans ton grand palais ?

— Oui, Mama. Comment vas-tu ?

— Très bien, très bien. Les voisins m’aident. L’argent est arrivé. C’est… c’est beaucoup, ma fille.

Mon sang se glace dans mes veines. Le luxe autour de moi devient soudain menaçant.

— Quel argent, Mama ?

— L’argent que tu as envoyé. Hier. Une grosse somme. Pour les médecins, pour tout. Ne t’inquiète pas pour moi maintenant. Tu dois te concentrer sur ton nouveau travail.

Je n’ai envoyé aucun argent. Mon premier salaire n’est pas avant quinze jours. La panique, sourde et froide, monte de mon ventre, serre ma gorge. Qui ? Pourquoi ? Un piège ? Une avance ? Une erreur qui va se retourner contre moi ?

— C’est bien,

Mama. Je suis contente. Repose-toi. Prends soin de toi. Je t’aime.

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