LOGINLa gouvernante se tenait là, aussi droite qu’un métronome, les bras croisés comme si elle attendait qu’on lui donne une bonne raison d’exister.
— Monsieur Knight attend Madame pour le gala de ce soir. Essayez ça.
« Ça » était posé sur le lit comme une injonction silencieuse : une robe noire, dos nu, longue jusqu’au sol, brodée de perles minuscules qui attrapaient la lumière comme des éclats de vérité. Une pièce de haute couture qui criait luxe, pouvoir et domination. À côté, une paire de talons aiguilles, noirs eux aussi, mais vertigineux. Des échasses de verre et de cuir. Le genre de chaussures qui forçaient le monde à vous regarder même si vous n’aviez aucune envie d’être vue.
Elle ouvrit la bouche pour protester. Dire qu’elle n’avait jamais mis ce genre de robe, qu’elle allait trébucher, qu’elle n’était pas prête pour ça. Mais la gouvernante avait déjà tourné les talons, laissant derrière elle la porte entrouverte et la certitude glacée que rien de ce soir ne dépendrait d’elle.
Les heures suivantes passèrent dans un flou de soie, de fermetures éclair et de silence. Une coiffeuse fut dépêchée sans explication. Une maquilleuse suivit, sans un mot. Léa se laissa faire, spectatrice de son propre corps transformé en vitrine. On l’épinglait, on l’ajustait, on la retouchait. Ses cheveux furent remontés en un chignon faussement négligé, quelques mèches rebelles encadrant son visage. Ses paupières prirent la teinte de l’or vieilli. Ses lèvres, celle d’un vin trop cher.
Quand elle se regarda enfin dans le miroir, elle ne se reconnut pas.
Le trajet jusqu’à la salle de réception se fit en silence. Aiden était à ses côtés, vêtu d’un costume trois pièces aussi sombre que ses pensées. Il lisait des messages sur sa tablette, l’air absorbé, impénétrable. Une main gantée de cuir reposait sur son genou, parfaitement immobile. Léa se sentait étrangère dans sa propre peau, piégée dans une robe qui ne lui appartenait pas, aux côtés d’un homme dont elle ne comprenait toujours pas les règles du jeu.
Elle crut, un instant, qu’il allait lui parler. Ses yeux se posèrent sur elle un regard rapide, clinique, comme s’il vérifiait qu’elle respirait encore sous les couches de tissu et de perles. Mais rien ne vint. Pas un mot. Pas une explication.
Quand la voiture s’arrêta devant la salle de réception, les flashes des appareils photo les frappèrent comme une vague. Une nuée de journalistes, de mondains affamés, de parasites au sourire étincelant. Tous avaient le même regard. Celui des prédateurs. Curieux, affamés, impatients.
La nouvelle Madame Knight.
La mariée silencieuse. Le trophée trop bien empaqueté.
Aiden sortit le premier, puis lui tendit la main. Elle hésita, mais la prit choix ou obligation, elle n’aurait su le dire. À peine debout, il posa une main ferme sur le bas de son dos. Un geste théâtral, presque possessif. Elle frissonna, surprise par la chaleur qui irradiait de ce contact. Trop court. Trop intense.
— Souriez, souffla-t-il, sans jamais tourner la tête vers elle.
Elle s’exécuta. Un sourire poli, fragile, tendu comme un fil prêt à rompre.
À l’intérieur, la salle semblait sortie d’un rêve irréel. Une cathédrale moderne faite de verre et d’or. Des lustres comme des constellations suspendues. Le murmure élégant des conversations, le tintement cristallin des coupes de champagne. Et surtout, des regards. Des dizaines de regards. Des centaines, peut-être.
Chaque paire d’yeux qui se tournait vers elle semblait la juger, la jauger, la scanner.
Léa se sentit nue. Vide. Infiltrée.
Aiden la guida, toujours silencieux, vers un couple plus âgé. Un homme au front brillant, à la poignée de main moite. Une femme saturée de bijoux, jusqu’au moindre repli de peau. Les présentations furent brèves, mécaniques. « Enchantée. Merci. Oui, très heureuse. » Des mensonges enfilés comme des perles sur un collier qui l’étranglait.
À côté d’elle, Aiden devenait un autre. Il changeait de masque à chaque phrase. Tantôt charmeur, tantôt froid, tantôt protecteur. Il parlait d’elle à la troisième personne ma femme est ravie, ma femme se plaît ici — comme si elle n’était qu’un accessoire de son costume. Une extension silencieuse de son pouvoir.
Léa crut voir, dans le regard de la femme du couple, un éclair de pitié. Fugace, mais réel. Puis le masque reprit sa place, sourire convenu, clin d’œil complice.
Elle comprit alors qu’elle n’était pas la première. Et sûrement pas la dernière.
Quand la musique s’éleva, Aiden se tourna vers elle.
— On danse.
Ce n’était pas une demande. C’était un ordre, glissé dans un murmure.
Elle voulut protester, dire qu’elle ne savait pas, qu’elle tomberait. Mais déjà, il la guidait vers la piste. Un pas glissé, une main tendue. Elle se sentit comme un pantin, un automate vêtu de tulle et d’angoisse.
Ses doigts tremblaient lorsqu’elle les posa sur son épaule. Il les enferma dans sa paume avec une autorité douce, presque tendre. Son autre main glissa autour de sa taille, plus bas qu’il n’aurait dû.
— Respirez, souffla-t-il près de sa tempe.
Elle inspira, profondément. Le parfum d’Aiden l’enveloppa : boisé, musqué, froid comme un soir d’hiver. Les violons commencèrent leur valse. Et elle suivit. Un pas. Deux. Puis un autre. Il menait. Elle obéissait.
Tout autour, les regards se tournaient vers eux. Le couple parfait. L’union élégante. L’image maîtrisée à la perfection. Mais sous cette chorégraphie, quelque chose vibrait. Un feu glacé dans ses reins. Une chaleur dérangeante. Aiden la tenait trop près. Ses doigts effleuraient parfois la peau nue de son dos.
Et à chaque fois, une étincelle. Un soupir silencieux.
Elle entendait les respirations suspendues, les jalousies feutrées. Elle percevait le silence autour d’eux ce silence si bruyant qu’il effaçait même la musique.
À la fin de la valse, Aiden ne la relâcha pas tout de suite. Son visage était si près qu’elle distinguait le grain de sa peau, les minuscules pores de sa mâchoire. Il murmura :
— Parfait.
Un seul mot. Tranchant. Ambigu. Intime.
Elle ouvrit la bouche, mais il s’était déjà écarté, guidant son bras comme un chef d’orchestre satisfait.
Plus tard, elle perdit sa trace.
Une coupe de champagne à la main, elle s’éloigna lentement vers les colonnes de marbre, cherchant un peu de calme au milieu du tumulte. Autour d’elle, les conversations flottaient comme des cerfs-volants sans fil, légères mais insaisissables. Elle leva le verre, l’approcha de ses lèvres dans un geste presque automatique… puis s’arrêta net. Ses doigts tremblèrent légèrement alors qu’elle reposait la coupe.
Une voix douce, venue de derrière elle, la fit sursauter.
— Madame Knight ? Vous allez bien ? Vous semblez… perdue.
Un jeune homme, sourire trop blanc. Un associé d’Aiden, sans doute. Le genre d’homme qui plaisait trop facilement.
— Je… C’est beaucoup, murmura-t-elle.
Il rit.
— Vous vous y ferez. Même à Aiden Knight, on finit par s’habituer.
Il avait dit ça avec une légèreté teintée d’ironie. Comme s’il savait. Comme s’il la démasquait.
Mais soudain, une ombre derrière elle.
Aiden. Le regard noir. L’énergie d’un prédateur qu’on aurait réveillé.
— Tout va bien ici ?
Sa voix était polaire. L’associé recula.
— Bien sûr, Monsieur Knight. Je parlais juste avec votre…
— Ça suffit.
Il coupa court, passa un bras autour de la taille de Léa. Elle sentit son corps collé au sien, presque absorbé.
Il murmura :
— Tu es à moi ce soir.
Elle ne répondit pas. Il l’entraîna déjà vers la sortie, comme si toute la salle n’existait plus.
Dans la voiture, le silence était plus lourd que tous les discours.
Léa fixait les rues qui défilaient, son reflet dans la vitre. Elle ne se reconnaissait toujours pas. Sa nuque portait encore la brûlure du contact.
Quand ils arrivèrent au manoir, elle ouvrit la portière, prête à s’enfuir. Mais Aiden la retint par le poignet.
— Ne refais jamais ça.
— Refaire quoi ? souffla-t-elle, à moitié tremblante.
Il se pencha. Son regard était acéré, sa voix basse.
— Me faire passer pour un imbécile. Tu m’humilies devant mes associés.
— Il m’a juste parlé !
— Ça suffit.
Il relâcha son poignet. Elle vacilla, mais resta debout, figée.
— Bonne nuit, Léa.
Il s’éloigna, glacial, comme si rien ne s’était passé. Comme si elle n’était qu’un détail dans son décor.
Dans sa chambre, elle s’effondra sur le lit, la robe encore sur elle. Les perles incrustées lui griffaient la peau, mais elle ne bougea pas.
Elle ferma les yeux.
Un jour, je partirai.
Avant qu’il ne me consume entièrement.
Avant qu’il ne réclame ce qu’il pense m’avoir volé.Quelque chose la tira du sommeil avant même qu’un cri ne s’élève.Ce n’était pas un cauchemar. Pas une peur précise non plus. Plutôt une sensation étrange, sourde, qui s’était glissée dans son corps sans bruit. Une lourdeur diffuse, comme si l’air autour d’elle était devenu trop dense. Léa ouvrit les yeux avec lenteur, le souffle légèrement court, le cœur battant plus vite qu’il n’aurait dû.Elle cligna plusieurs fois des paupières.La réalité mit quelques secondes à se recomposer. Ses pensées étaient floues, engourdies, prisonnières de cette zone incertaine entre le sommeil et l’éveil. Elle avait l’impression que son corps s’était réveillé avant son esprit… ou peut-être l’inverse.La chambre baignait dans une pénombre douce et rassurante. La veilleuse, posée près des berceaux, diffusait une lumière orangée, chaude, presque enveloppante. Léa l’avait choisie pour cette raison précise : elle n’agressait pas les yeux, n’interrompait pas le sommeil des bébés, et calmait quelque chose en e
Les jours suivants s’enchaînèrent dans une sorte de brume dorée, un mélange de fatigue extrême, de bonheur pur, d’angoisse permanente, de petites victoires et de larmes imprévues. Léa et Aiden n’avaient même plus conscience du temps. Les heures n’existaient plus. Il n’y avait que les pleurs, les respirations, les biberons, les câlins, les battements de cœur des bébés, et leurs deux voix murmurant sans cesse des mots doux pour les apaiser. Léa se surprenait parfois à regarder sa fille, puis son fils, comme si elle s’assurait qu’ils étaient bien réels. Que leurs visages minuscules existaient réellement, qu’ils n’étaient pas une projection, un rêve éphémère. Chaque fois, un poids se libérait de sa poitrine. Ils étaient là. Elle les avait mis au monde. Elle les touchait. Elle les sentait. Mais quelque chose d’autre changeait, lentement, comme une marée qui monte en silence. Elle-même. Elle devenait mère. Une vraie mère. Le cinquième jour après leur retour, Léa se réveilla avec un sur
ElviraJe n’arrivais toujours pas à chasser de ma mémoire le poids de Marcos dans mes bras. Même après toutes ces semaines, mes doigts me semblaient encore brûlants, comme marqués d’une empreinte invisible : la chaleur de sa peau, ce souffle délicat qui soulevait à peine sa poitrine, l’agrippement minuscule de ses doigts sur mon chemisier, comme s’il me reconnaissait instinctivement, comme si, pour lui, j’avais été un refuge sûr, un abri immuable. Dans ce geste, il y avait une confiance absolue… et c’était justement cela qui me détruisait. Parce que je n’avais pas su le protéger. Chaque fois que je fermais les yeux, je revivais la scène, encore et encore. Et à chaque fois, la même question revenait : à quel moment avais-je failli ? Pourtant tout avait commencé comme un jour presque ordinaire. Nous étions prêts à quitter l’appartement, nos valises fermées, Marcos dans mes bras, apaisé, somnolent. Je profitais de mes derniers instants dans ce lieu qui avait été notre refuge durant pres
Les premiers instants après la naissance furent comme suspendus dans du coton. Le monde semblait avoir actionné un bouton « pause », ne laissant plus exister que trois respirations fragiles : celle de Léa, haletante et brisée d’épuisement, celle de sa fille, douce comme un souffle, et celle de son fils, plus rapide, plus nerveuse, presque impatient de vivre. Aiden ne parlait presque plus. Il observait, absorbait, retenait chaque détail. Ses yeux n’avaient jamais brûlé de cette façon-là. Ce n’était plus seulement de l’amour. C’était quelque chose de plus vieux, plus profond, animal presque un instinct de protection absolu. C'est vrai ce n'était pas son premier enfant mais il n'a pas connu l'enfance de Marcos. Il s’assit à côté d’elle, les doigts tremblants lorsqu’il toucha pour la première fois la minuscule main de son fils. Le bébé serra son index comme s’il avait attendu cet instant depuis toujours. Aiden leva les yeux vers Léa, bouche légèrement ouverte. — Il… il m’a attrapé… tu a
La fin du septième mois arriva comme un mur invisible contre lequel le corps de Léa vint se heurter. Jusqu’à présent, malgré la fatigue, malgré les émotions démesurées, elle tenait debout. Elle marchait, elle riait, elle pleurait, elle protestait, elle vivait. Mais soudain, tout sembla devenir plus lourd. Lourd comme son ventre qui prenait une ampleur inattendue. Lourd comme ses jambes qui enflaient un peu plus chaque jour. Lourd comme son dos qui la tirait vers l’avant. Et lourd comme la peur qui, sans raison apparente, se réinstalla dans un coin de son esprit. Un soir, elle se retrouva assise au bord du lit, les deux mains soutenant son ventre gigantesque. Aiden arriva derrière elle. — Tu as mal ? demanda-t-il immédiatement, déjà prêt à l’allonger ou à appeler Serena. Léa secoua la tête. — Non… enfin si… mais pas comme tu penses. Je suis juste… fatiguée. Il vint s’accroupir devant elle. — Tu n’arrives plus à respirer ? Elle rit faiblement. — Si… mais lentement. Je crois q
La routine se construisit presque sans qu’ils s’en rendent compte. Une routine douce, réglée par les mouvements des jumeaux, les respirations de Léa et les pas incessants d’Aiden dans la maison. Une routine faite de gestes quotidiens, d’attentions silencieuses, d’émotions imprévisibles, mais surtout… d’un rapprochement que plus rien ne semblait arrêter. Léa atteignit bientôt le septième mois de grossesse, et son ventre prit une ampleur qui impressionnait même les médecins. Deux bébés. Deux cœurs qui battaient. Deux vies qu’elle portait avec une force qui la dépassait parfois. Et un homme de qui, chaque jour, elle tombait un peu plus amoureux. Le matin où elle réalisa qu’elle avait officiellement « doublé de poids », Léa éclata en larmes au milieu de la salle de bain. De vraies larmes. Des torrents. Aiden, alerté par son cri étouffé, ouvrit brusquement la porte. — Léa ? Léa qu’est-ce qui se passe ? Tu as mal ? Elle pointa la balance d’un doigt tremblant, incapable de parl







