FAZER LOGIN3 Heures de route.
Trois longues heures pendant lesquelles presque aucun mot ne fut échangé. Le silence dans la voiture était pesant. Emma avait fini par coller son front contre la vitre, les yeux perdus dans le paysage qui défilait. Elle n’avait même plus envie de regarder sa mère. Eva s’arrêta finalement dans une station-service pour faire le plein. À peine la voiture immobilisée, Emma ouvrit la portière et descendit. Elle avait besoin de marcher, ne serait-ce que quelques minutes. Ses jambes étaient engourdies à force d’être restées dans la même position. Elle inspira profondément. L’odeur d’essence lui monta aussitôt au nez. Le bruit de la pompe, les voitures qui entraient et sortaient, les voix des inconnus autour d’elle… Tout lui semblait étrangement loin de sa réalité. Elle se dirigea vers les toilettes. Lorsqu’elle en ressortit quelques minutes plus tard, elle aperçut sa mère qui l’attendait devant la porte. Emma fronça légèrement les sourcils. — Qu’est-ce qu’il y a, maman ? Tu as cru que j’allais fuguer ? Elle passa devant elle sans même attendre sa réponse. Eva soupira discrètement avant de la suivre. — Non. Sa voix était étonnamment calme. Elle arriva à la voiture, ouvrit la portière du côté passager et fit signe à sa fille de monter. Emma s’installa sans discuter. Eva contourna ensuite le véhicule et reprit le volant. Pendant quelques secondes, aucune des deux ne parla. Puis Eva jeta un bref coup d’œil à sa fille. — Je te fais suffisamment confiance, ma chérie. Et je sais que tu ne me ferais jamais un coup pareil. Emma tourna lentement la tête vers elle. Cette simple phrase avait quelque chose de doux. Après tout ce qui s’était passé, elle ne s’attendait pas à entendre sa mère lui parler avec autant de tendresse. Cela lui serra légèrement la poitrine. Eva profita de ce petit moment d’accalmie pour continuer, d’une voix plus basse : — Ton beau-père est un homme gentil. Son fils aussi. Tu seras bien entourée là-bas. Tu verras… tu finiras par t’habituer à ta nouvelle famille. Et avec le temps, tu oublieras cet endroit. Emma baissa les yeux. Cet endroit. Sa maison. Sa vie. Tout ce qu’elle connaissait. Elle sentit sa gorge se nouer. — Je ne veux pas oublier d’où je viens, maman. Sa voix était presque un murmure. Puis toute la rancœur qu’elle retenait depuis des heures remonta d’un coup. Emma redressa la tête. Son expression changea. Elle ne voulait plus être douce. — Et pour que les choses soient claires, je ne serai jamais heureuse avec ta nouvelle famille. Eva se raidit légèrement. Emma poursuivit, le regard fixé devant elle. — C’est toi qui vas épouser cet homme. Lui et son fils seront ta famille, pas la mienne. Mon seul père, c’était ton premier mari. Pas lui. Elle marqua une courte pause. — Et son fils ? Je m’en moque complètement. Ce n’est pas mon frère et il ne le sera jamais. Ses paroles tombèrent lourdement dans l’habitacle. Eva posa brusquement la main sur le volant. Le claquement sec fit sursauter Emma. — Je t’interdis de parler comme ça, jeune fille ! Emma se retourna vers elle, les yeux écarquillés. — Si je te dis qu’ils vont faire partie de ta famille, tu l’acceptes. C’est tout ! La voix de sa mère avait changé. Elle n’était plus douce. Elle était dure, autoritaire, presque méconnaissable. Emma sentit son cœur accélérer. — Quand on arrivera là-bas, si tu continues à parler avec cette langue de vipère, je te la ferai ravaler. Tu m’entends ? Eva serrait tellement le volant que ses jointures avaient blanchi. Emma resta bouche bée. Elle avait envie de répondre. De crier. De lui demander comment elle pouvait lui parler ainsi. Mais aucun son ne sortit. Sa mère était en train de lui imposer une famille qu’elle n’avait jamais choisie. — Quoi… ? Emma avala difficilement sa salive. — Tu veux vraiment m’obliger à considérer cette famille comme la mienne ? Eva ne détourna même pas les yeux de la route. — Oui. Un seul mot. Sec. Définitif. Emma sentit quelque chose se briser en elle. — Mais… maman ! Sa voix monta malgré elle. — Je ne suis pas d’accord ! — On se fiche que tu sois d’accord ou non, Emma ! Eva éleva à son tour la voix. — Tu feras ce que je te demande. Un point, c’est tout ! Tu m’as comprise ? Emma se tut. Elle tourna lentement la tête vers la fenêtre. Les maisons défilaient, puis les arbres, puis de longues portions de route presque désertes. Elle fixa le paysage sans vraiment le voir. Elle avait envie de pleurer. Pas seulement à cause de cette nouvelle famille. C’était surtout sa mère qui lui faisait mal. Cette femme qui l’avait portée, bercée, protégée quand elle était petite… était maintenant en train de lui demander d’aimer des étrangers. Comme si elle n’avait pas son mot à dire. Comme si ce mariage était devenu plus important qu’elle. Emma serra les doigts sur ses genoux. Sa poitrine lui faisait mal. — Et tu devrais aussi apprendre à changer de ton quand tu me parles, ajouta Eva après quelques secondes. Sa voix était redevenue plus calme, mais le froid qui s’en dégageait n’avait pas disparu. — Je ne veux pas que tu viennes salir ma réputation dès le premier jour. Je ne t’ai pas élevée comme ça ! Emma tourna la tête. Elle regarda sa mère. Eva continuait de conduire, concentrée sur la route, comme si elle cherchait déjà à se convaincre qu’elle avait raison. Emma comprit alors quelque chose. Sa mère ferait tout pour que ce mariage fonctionne. Tout. Même si cela signifiait lui demander de ravaler sa colère. Emma ne répondit pas. Elle resta simplement assise, parfaitement silencieuse. À l’intérieur, pourtant, son esprit tournait à toute vitesse. Sa mère pensait avoir gagné. Elle pensait pouvoir lui imposer ses règles et contrôler ce qui allait se passer. Très bien. Emma allait jouer le jeu. Mais elle ne comptait certainement pas lui faciliter la tâche. Le silence retomba dans la voiture. Quelques minutes passèrent. Emma inspira profondément, puis expira lentement avant de parler. — J’ai compris, maman. Sa voix était calme. Beaucoup trop calme. Mais Eva ne sembla rien remarquer. — Bien. Elle relâcha légèrement ses épaules. — Tu devrais te montrer gentille, maintenant. Ton comportement doit être irréprochable. Je ne veux aucun problème avec toi. À cause de tes bêtises, je ne devrais quand même pas rater ma vie. Emma resta immobile. Ma vie. Ces deux mots lui firent plus mal que le reste. Alors c’était ça ?Le mariage était devenu sa priorité. Son bonheur à elle passait avant celui de sa fille. Emma fixa la route à travers le pare-brise. Elle sentit une boule se former dans sa gorge, mais elle refusa de pleurer. Elle ne donnerait pas cette satisfaction à sa mère. Eva reprit : — Et si tu me causes des ennuis, tu regretteras d’être née de moi. Emma se figea. Un frisson froid lui descendit le long du dos. Elle tourna lentement les yeux vers sa mère. Est-ce qu’elle vient vraiment de dire ça ? Elle avait beau chercher une trace d’hésitation sur le visage d’Eva, elle ne trouva rien. Pour la première fois, Emma se demanda sérieusement si sa mère était capable de faire passer un homme avant sa propre fille. Cette pensée lui faisait tellement mal qu’elle eut du mal à respirer normalement. Soudain, Eva appuya brutalement sur l’accélérateur. La voiture bondit vers l’avant. Emma fut projetée contre son siège et faillit heurter la vitre. — Maman ! Eva ne réagit même pas. Ses yeux restaient fixés droit devant elle. Son visage était fermé. Froid. Emma n’y retrouvait plus la femme qui l’avait serrée dans ses bras quand elle était enfant. — Attache ta ceinture. L’ordre claqua dans l’habitacle. Emma ne discuta pas. Elle attrapa immédiatement la ceinture et la tira jusqu’à entendre le clic de la boucle. Elle comprenait enfin qu’elle n’avait plus le choix. La voiture continuait d’avancer à vive allure. Dehors, le crépuscule commençait à envelopper la route. Les arbres défilaient si rapidement qu’ils devenaient presque flous. À mesure que les kilomètres disparaissaient derrière elles, Emma avait l’impression de laisser une partie de son ancienne vie sur cette route. Elle ferma les yeux. La musique qui jouait doucement dans la voiture emplit ses oreilles. Elle aurait pu pleurer. Elle aurait pu s’effondrer. Mais non. Emma resta silencieuse, les yeux fermés, tandis qu’une idée se formait lentement dans son esprit. Ce voyage n’était pas une défaite. Pas encore. Sa mère voulait qu’elle accepte cette nouvelle famille ? Très bien. Elle lui avait demandé de se montrer gentille ? Elle le ferait. Emma inspira profondément. Puis elle se fit une promesse, tout au fond d’elle-même. Elle n’allait pas subir cette nouvelle vie sans réagir. Elle ne savait pas encore comment les choses allaient se dérouler, mais elle refusait de laisser sa mère décider de tout à sa place. Si sa mère croyait être la reine de ce jeu, qu’elle le pense. Emma, elle, venait seulement de commencer à jouer.L'odeur de transpiration et de détergent flottait dans les vestiaires comme une brume épaisse. Ethan s'assit sur le banc, les coudes sur les genoux, et défit ses lacets avec des gestes mécaniques. Autour de lui, ses coéquipiers riaient, se lançaient des serviettes, commentaient les exploits du week-end. Il ne les écoutait pas.— Palmer, t'étais en forme ce matin, lança Théo, un grand rouquin au sourire facile. T'as cassé trois records au chrono.— J'étais pas en forme. J'étais énervé, corrigea Ethan sans lever les yeux.Théo éclata de rire.— Faudrait t'énerver plus souvent, alors.Ethan ne répondit pas. Il tira sur ses lacets, arracha ses chaussures. La colère grondait en lui, sourde et sans objet précis. Il n'avait pas dormi. Chaque fois qu'il fermait les yeux, il revoyait la scène du dîner : le verre d'eau qui se renversait, les yeux noirs d'Emma qui le défiaient sans trembler.On n'est pas à un enterrement.Il regrettait cette phrase. Pas parce qu'elle était cruelle il en ava
Le cours s'acheva dans un brouhaha de chaises et de sacs que l'on jetait sur les épaules. Emma replia son cahier vierge avec des gestes lents, retardant le moment de replonger dans la foule. Lucas, à côté d'elle, rangeait ses affaires avec une méticulosité presque comique, alignant ses stylos avant de les glisser dans une trousse usée.— T'as quoi, maintenant ? demanda-t-il.— Rien. Une heure de battement.— Moi aussi. Je peux te montrer la cafétéria, si tu veux. C'est un peu un labyrinthe, ici.Elle leva les yeux vers lui. Il y avait dans son regard une gentillesse désarmante, sans arrière-pensée. Il ne savait rien d'elle. Il ne la jugeait pas. Pour la première fois depuis des jours, elle sentit le nœud dans sa poitrine se desserrer un peu.— D'accord, dit-elle.Ils sortirent ensemble. Le soleil, maintenant haut, écrasait le campus d'une lumière blanche. Des étudiants s'agglutinaient sur les pelouses, formaient des cercles bruyants. Lucas guida Emma à travers les allées, comme
Le lundi matin s'étira sur le campus dans une lumière blanche et crue, comme si le soleil lui-même hésitait à réchauffer cette journée. Emma franchit les grilles de l'université, le cœur comprimé dans une gangue de glace. Ses doigts se crispèrent sur la bandoulière de son sac. Tout, ici, lui parut immense et hostile : les bâtiments de brique rouge, les allées trop larges, les groupes d'étudiants qui riaient déjà, soudés par des complicités anciennes. Elle n'était qu'une intruse.Elle marcha d'un pas mécanique, cherchant le bâtiment des lettres.Autour d'elle, des bribes de conversations s'entrechoquaient des histoires de vacances, des commentaires sur les professeurs, des moqueries légères. Personne ne la regardait, mais elle se sentit nue, exposée, comme si chaque regard pouvait percer le secret de sa honte : la maison des Palmer, le mariage de sa mère, l'étranger qui partageait désormais son toit.— T'as vu la nouvelle ? lança une fille à sa gauche, la voix chargée de sous-enten
Quelques minutes plus tard, Emma se retrouva seule dans la cuisine avec Ethan.Elle se leva avec son verre.Ethan ne la regardait pas.Elle non plus.Pourtant, le silence entre eux était presque insupportable. Il y avait quelque chose de tendu dans l'air, comme si le moindre geste pouvait suffire à déclencher une nouvelle dispute.Emma contourna la table.Elle passa derrière lui.Et c'est là qu'une idée lui traversa l'esprit.Elle n'y avait pas réfléchi.Pas vraiment.C'était venu tout seul. Une envie stupide, puérile peut-être, mais terriblement satisfaisante sur le moment. Ethan avait osé parler d'enterrement devant sa mère. Il méritait bien une petite leçon.Son verre était encore à moitié plein.Emma fit un pas.Puis un autre. Et, en passant derrière Ethan, elle laissa son poignet bouger juste assez.Le verre bascula. L'eau glacée se déversa sur l'assiette d'Ethan avant d'éclabousser son sweat et le col de son tee-shirt.— Oh !Emma recula vivement, une main devant la bouche.Elle
Le lendemain matin, Emma descendit prendre son petit-déjeuner avec une seule idée en tête : éviter Ethan.À tout prix.Le rez-de-chaussée était plongé dans une lumière grise. Dehors, la pluie ne cessait pas. À travers la grande baie vitrée de la cuisine, Emma regarda un instant le jardin détrempé. Les branches des arbres se balançaient violemment sous les rafales et le ciel semblait tellement bas qu'il donnait l'impression de peser sur la maison.Un temps parfait pour son humeur.Eva était déjà assise à table, les deux mains entourant une tasse de café. Marc, lui, avait ouvert son journal et ajusté ses lunettes au bout de son nez.Ethan n'était pas encore là.Emma poussa intérieurement un soupir de soulagement.— Bonjour, ma chérie, lança Eva avec un sourire un peu hésitant. Tu as bien dormi ?Emma attrapa la bouteille de jus d'orange.— Pas vraiment.Elle se servit un verre et choisit la chaise la plus éloignée de la place qu'Ethan prendrait probablement. Elle n'avait presque pas
Le dîner fut servi à sept heures précises dans la salle à manger des Palmer. Emma s’arrêta une seconde sur le seuil avant d'entrer. Au milieu de la pièce trônait une longue table en acajou, parfaitement dressée. Un chandelier à six branches éclairait la nappe blanche et faisait briller les couverts en argent. Sur les murs, le papier peint à rayures vert foncé donnait à la pièce une ambiance sérieuse, presque étouffante. Emma n'aimait déjà pas cet endroit. Marc lui indiqua une chaise. Elle s'assit. En face d'elle, Ethan prit place. Eva s'installa à côté de sa fille tandis que Marc s'assit près de son fils. Emma regarda la disposition de la table et eut presque envie de sourire. Deux côtés. Deux familles. Et elle, coincée au milieu. — J'ai demandé à Mme Delcourt de préparer un rôti, annonça Marc en dépliant soigneusement sa serviette. C'est notre gouvernante. Elle vient trois fois par semaine. C'est une femme remarquable. — Formidable, répondit Eva avec un petit sourire qu