FAZER LOGINLa voiture s’arrêta dans l’allée de gravier, les pneus écrasant quelques petits cailloux dans un léger crissement.
Eva coupa le moteur. Et soudain, plus rien. Pendant quelques secondes, ni elle ni Emma ne bougèrent. Le silence dans l’habitacle semblait presque trop lourd après les trois heures de route. Emma regardait droit devant elle, mais elle ne voyait pas vraiment la maison qui se dressait au bout de l’allée. Sa main serrait si fort la poignée de son sac que ses doigts lui faisaient mal. Trois heures plus tôt, elle était encore dans leur ancien appartement. Elle avait passé ses doigts sur le cadre photo de son père, posé sur la cheminée. Une dernière fois. Elle avait eu du mal à le lâcher. — On y est, ma chérie. Emma ferma brièvement les yeux. La voix de sa mère était douce. Beaucoup trop douce. Depuis des mois, Eva lui parlait de cette façon, avec cette prudence agaçante qu'on réservait à quelqu'un de fragile. Comme si un mot trop fort risquait de la briser. Emma détestait ça. Elle tourna lentement la tête vers la maison. La demeure des Palmer était immense. Une façade en pierre grise, de hautes fenêtres à meneaux, un porche imposant soutenu par deux grosses colonnes. Même sans connaître leur famille, il suffisait de regarder cette maison pour comprendre qu'elle appartenait à des gens qui avaient de l'argent. Beaucoup d'argent. Tout semblait solide, élégant, parfaitement à sa place. Et Emma, elle, avait l'impression d'être la seule chose qui ne l'était pas. — C'est grand, murmura Eva. Une petite note d'espoir passa dans sa voix. — Tu auras ta propre chambre, tu sais. Avec une salle de bain attenante. Emma ne répondit pas. Sa propre chambre. Elle aurait presque voulu rire. Qu'est-ce qu'une chambre pouvait bien changer ? Est-ce qu'une belle pièce pouvait faire disparaître le fauteuil en cuir de son père ? L'odeur de tabac qui s'y était incrustée au fil des années ? Son rire grave qui remplissait le couloir le dimanche matin ? Non. Rien de tout ça ne reviendrait. Emma ouvrit la portière et descendit. L'air de cette fin d'après-midi était humide et lourd. L'automne commençait à peine, mais les feuilles mortes recouvraient déjà une partie du sol. Elles craquèrent sous ses bottines noires lorsqu'elle avança de quelques pas. Elle n'eut même pas le temps d'atteindre le perron. La porte d'entrée s'ouvrit. Un homme apparut. Marc. Il affichait un sourire chaleureux, presque trop enthousiaste. Avec ses traits légèrement marqués par l'âge, il avait quelque chose d'affable. Il portait une chemise bleue dont le col était ouvert et les manches remontées jusqu'aux coudes, comme s'il venait de passer son après-midi à bricoler dans son bureau. — Vous voilà enfin ! Il descendit rapidement les marches. Eva eut droit à une longue étreinte et à un baiser plein de tendresse. Emma détourna légèrement le visage. Elle sentit sa mâchoire se contracter. Puis Marc se tourna vers elle. Son sourire s'élargit. — Emma. Bienvenue chez toi. Chez toi. Emma resta immobile. Ces deux mots lui laissèrent une drôle de sensation dans la poitrine. Chez toi ? Non. Ce n'était pas chez elle. Elle regarda Marc droit dans les yeux. Elle chercha quelque chose dans son expression. Une hésitation. Un malaise. Une petite fissure dans ce sourire qui lui permettrait de comprendre ce qu'il pensait réellement. Mais Marc ne laissa rien paraître. Alors Emma finit par répondre : — Merci. Sa voix était parfaitement neutre. Marc soutint son regard quelques secondes, peut-être une seconde de trop, avant de se tourner vers la porte. — Ethan ! appela-t-il plus fort. Viens dire bonjour. Emma se figea. Son cœur sembla ralentir. Elle ne savait même pas pourquoi son corps réagissait ainsi. Pourtant, quelque chose en elle venait de se tendre, comme avant un mauvais moment. Des pas résonnèrent dans le vestibule. Lents. Lourds. Mesurés. La personne qui arrivait ne semblait pas pressée de les rejoindre. Puis il apparut. Ethan Palmer. Emma remarqua d'abord sa taille. Il était grand. Vraiment grand. Plus grand que son père, avec des épaules larges et une carrure que les années de basket avaient visiblement sculptée. Ses cheveux bruns, légèrement ondulés, retombaient sur son front. Mais ce furent ses yeux qui retinrent l'attention d'Emma. Ils étaient d'un bleu si pâle qu'ils paraissaient presque gris. Et ils étaient fixés sur elle. Ethan s'arrêta dans l'encadrement de la porte, les bras croisés contre sa poitrine. Il la regardait. Pas comme on regarde quelqu'un qu'on rencontre pour la première fois. Non. Il l'observait. Emma sentit son regard glisser sur elle, de ses cheveux noirs l'héritage évident de son père jusqu'à ses bottines déjà usées. Il ne manquait aucun détail. Elle comprit immédiatement qu'il la jaugeait. Comme un adversaire. Comme s'il essayait de décider, dès leur première rencontre, de quel côté elle se trouvait. Emma sentit une pointe de colère lui monter au ventre. Très bien. Elle pouvait jouer à ce jeu-là. Elle planta ses yeux dans les siens. Elle ne détournerait pas le regard. Pas devant lui. Pas devant personne. — Ethan, dit Marc avec une gaieté qui sonnait un peu forcée, voici Emma. Le jeune homme ne quitta pas Emma des yeux. — J'avais compris. Sa voix était grave, posée. Froide. Emma ne sut pas ce qui l'agaça le plus : son ton ou le fait qu'il ne fasse même pas l'effort de s'avancer. Pas de sourire. Pas de poignée de main. Rien. Eva, elle, semblait vouloir sauver la situation. Elle s'approcha, les doigts nerveusement entrelacés devant elle. — Ethan, je suis ravie de te rencontrer enfin. Marc m'a tellement parlé de toi. Ethan tourna finalement les yeux vers elle. Son expression ne s'adoucit pas. Au contraire. — Vraiment. Il ne m'a presque rien dit de vous. Le sourire d'Eva vacilla. Une légère rougeur apparut sur ses joues. Marc fronça les sourcils, visiblement mécontent, mais il garda le silence. Emma, elle, eut presque envie de sourire. Presque. Une étrange satisfaction lui serra l'estomac. Alors c'était ça, Ethan Palmer ? Sa mère venait à peine de le rencontrer et elle avait déjà pris un coup. Pour une fois, Emma n'était pas celle qui se retrouvait face à un mur. — Bon, intervint Marc en frappant dans ses mains. Entrons ! Il va pleuvoir, et Eva a fait un long trajet. Ethan, aide Emma avec les bagages. Emma ouvrit la bouche avant même qu'Ethan puisse répondre. — Je peux me débrouiller seule. Elle contourna la voiture et ouvrit le coffre. Sa valise était plus lourde qu'elle ne l'avait imaginé. Elle attrapa la poignée et tira dessus. Le bagage résista un instant avant de glisser hors du coffre. Emma dut fournir un véritable effort pour le faire descendre sur le gravier. Ses bras tremblaient légèrement. Elle sentit alors le regard d'Ethan sur elle. Il n'avait pas bougé. Toujours appuyé contre le chambranle, il la regardait se débrouiller seule. Et au coin de ses lèvres flottait quelque chose qui ressemblait dangereusement à un sourire. Emma plissa les yeux. Il se moquait d'elle ? — Comme tu voudras, dit-il simplement. Puis il tourna les talons. Il disparut dans la pénombre du vestibule sans même attendre sa réponse. Emma resta une seconde dehors, la main autour de la poignée de sa valise. Quel sale type. Elle inspira profondément avant de franchir à son tour le seuil de la maison. Sa valise tirait lourdement sur son bras. À l'intérieur, le hall était encore plus impressionnant que l'extérieur. Un large escalier en bois sombre montait vers l'étage et, au-dessus de leurs têtes, un lustre en fer forgé diffusait une lumière douce. Les murs étaient décorés de tableaux. Surtout des paysages. Un peu plus loin, un vieux portrait attira son attention. Un homme au visage sévère, habillé à l'ancienne. Probablement un ancêtre des Palmer. Emma détourna rapidement les yeux. Puis une odeur lui parvint. De la cire d'abeille. Du vieux bois.Et un parfum légèrement épicé qu'elle ne parvenait pas à identifier. Elle inspira malgré elle. Ce n'était pas désagréable.Mais ce n'était pas chez elle.Son ancien appartement avait une autre odeur. Celle du café, des vieux livres et du fauteuil de son père. Cette odeur-là lui manquait déjà.Ses doigts se resserrèrent autour de la poignée de sa valise. — Ta chambre est en haut, à droite, expliqua Marc en montrant l'escalier. Juste à côté de celle d'Ethan. Emma releva brusquement les yeux. — À côté ? Marc sembla ne pas comprendre son problème. — Les deux chambres partagent une salle de bain. C'est pratique, vous verrez. Pratique. Emma pinça les lèvres. Elle aurait voulu lui demander ce qu'il y avait de pratique à devoir partager une salle de bain avec un garçon qui la regardait comme si elle était une intruse. Mais elle se retint. À quoi bon ? Elle attrapa sa valise et commença à monter. Une marche. Puis une autre. Le bruit des roulettes résonnait dans le grand escalier à chaque fois qu'elle tirait le bagage derrière elle. Emma ne se retourna pas. Elle ne voulait pas voir si Ethan la regardait. Elle ne voulait pas savoir si sa mère et Marc étaient encore en bas. Elle voulait seulement atteindre cette chambre. Sa chambre. Enfin… celle qu'on venait de lui donner. À chaque marche, ses épaules semblaient devenir plus lourdes. Et ce n'était pas seulement à cause de la valise. Elle avait quitté son appartement. Elle avait laissé derrière elle ses souvenirs, son père, son ancienne vie. Et maintenant, elle montait les escaliers d'une maison qui n'était pas la sienne, vers une chambre située juste à côté de celle d'un garçon qui semblait déjà la détester. Emma serra les dents. Elle continua d'avancer. Le poids de sa valise n'était rien comparé à celui de cette nouvelle vie qu'on venait de lui imposer.L'odeur de transpiration et de détergent flottait dans les vestiaires comme une brume épaisse. Ethan s'assit sur le banc, les coudes sur les genoux, et défit ses lacets avec des gestes mécaniques. Autour de lui, ses coéquipiers riaient, se lançaient des serviettes, commentaient les exploits du week-end. Il ne les écoutait pas.— Palmer, t'étais en forme ce matin, lança Théo, un grand rouquin au sourire facile. T'as cassé trois records au chrono.— J'étais pas en forme. J'étais énervé, corrigea Ethan sans lever les yeux.Théo éclata de rire.— Faudrait t'énerver plus souvent, alors.Ethan ne répondit pas. Il tira sur ses lacets, arracha ses chaussures. La colère grondait en lui, sourde et sans objet précis. Il n'avait pas dormi. Chaque fois qu'il fermait les yeux, il revoyait la scène du dîner : le verre d'eau qui se renversait, les yeux noirs d'Emma qui le défiaient sans trembler.On n'est pas à un enterrement.Il regrettait cette phrase. Pas parce qu'elle était cruelle il en ava
Le cours s'acheva dans un brouhaha de chaises et de sacs que l'on jetait sur les épaules. Emma replia son cahier vierge avec des gestes lents, retardant le moment de replonger dans la foule. Lucas, à côté d'elle, rangeait ses affaires avec une méticulosité presque comique, alignant ses stylos avant de les glisser dans une trousse usée.— T'as quoi, maintenant ? demanda-t-il.— Rien. Une heure de battement.— Moi aussi. Je peux te montrer la cafétéria, si tu veux. C'est un peu un labyrinthe, ici.Elle leva les yeux vers lui. Il y avait dans son regard une gentillesse désarmante, sans arrière-pensée. Il ne savait rien d'elle. Il ne la jugeait pas. Pour la première fois depuis des jours, elle sentit le nœud dans sa poitrine se desserrer un peu.— D'accord, dit-elle.Ils sortirent ensemble. Le soleil, maintenant haut, écrasait le campus d'une lumière blanche. Des étudiants s'agglutinaient sur les pelouses, formaient des cercles bruyants. Lucas guida Emma à travers les allées, comme
Le lundi matin s'étira sur le campus dans une lumière blanche et crue, comme si le soleil lui-même hésitait à réchauffer cette journée. Emma franchit les grilles de l'université, le cœur comprimé dans une gangue de glace. Ses doigts se crispèrent sur la bandoulière de son sac. Tout, ici, lui parut immense et hostile : les bâtiments de brique rouge, les allées trop larges, les groupes d'étudiants qui riaient déjà, soudés par des complicités anciennes. Elle n'était qu'une intruse.Elle marcha d'un pas mécanique, cherchant le bâtiment des lettres.Autour d'elle, des bribes de conversations s'entrechoquaient des histoires de vacances, des commentaires sur les professeurs, des moqueries légères. Personne ne la regardait, mais elle se sentit nue, exposée, comme si chaque regard pouvait percer le secret de sa honte : la maison des Palmer, le mariage de sa mère, l'étranger qui partageait désormais son toit.— T'as vu la nouvelle ? lança une fille à sa gauche, la voix chargée de sous-enten
Quelques minutes plus tard, Emma se retrouva seule dans la cuisine avec Ethan.Elle se leva avec son verre.Ethan ne la regardait pas.Elle non plus.Pourtant, le silence entre eux était presque insupportable. Il y avait quelque chose de tendu dans l'air, comme si le moindre geste pouvait suffire à déclencher une nouvelle dispute.Emma contourna la table.Elle passa derrière lui.Et c'est là qu'une idée lui traversa l'esprit.Elle n'y avait pas réfléchi.Pas vraiment.C'était venu tout seul. Une envie stupide, puérile peut-être, mais terriblement satisfaisante sur le moment. Ethan avait osé parler d'enterrement devant sa mère. Il méritait bien une petite leçon.Son verre était encore à moitié plein.Emma fit un pas.Puis un autre. Et, en passant derrière Ethan, elle laissa son poignet bouger juste assez.Le verre bascula. L'eau glacée se déversa sur l'assiette d'Ethan avant d'éclabousser son sweat et le col de son tee-shirt.— Oh !Emma recula vivement, une main devant la bouche.Elle
Le lendemain matin, Emma descendit prendre son petit-déjeuner avec une seule idée en tête : éviter Ethan.À tout prix.Le rez-de-chaussée était plongé dans une lumière grise. Dehors, la pluie ne cessait pas. À travers la grande baie vitrée de la cuisine, Emma regarda un instant le jardin détrempé. Les branches des arbres se balançaient violemment sous les rafales et le ciel semblait tellement bas qu'il donnait l'impression de peser sur la maison.Un temps parfait pour son humeur.Eva était déjà assise à table, les deux mains entourant une tasse de café. Marc, lui, avait ouvert son journal et ajusté ses lunettes au bout de son nez.Ethan n'était pas encore là.Emma poussa intérieurement un soupir de soulagement.— Bonjour, ma chérie, lança Eva avec un sourire un peu hésitant. Tu as bien dormi ?Emma attrapa la bouteille de jus d'orange.— Pas vraiment.Elle se servit un verre et choisit la chaise la plus éloignée de la place qu'Ethan prendrait probablement. Elle n'avait presque pas
Le dîner fut servi à sept heures précises dans la salle à manger des Palmer. Emma s’arrêta une seconde sur le seuil avant d'entrer. Au milieu de la pièce trônait une longue table en acajou, parfaitement dressée. Un chandelier à six branches éclairait la nappe blanche et faisait briller les couverts en argent. Sur les murs, le papier peint à rayures vert foncé donnait à la pièce une ambiance sérieuse, presque étouffante. Emma n'aimait déjà pas cet endroit. Marc lui indiqua une chaise. Elle s'assit. En face d'elle, Ethan prit place. Eva s'installa à côté de sa fille tandis que Marc s'assit près de son fils. Emma regarda la disposition de la table et eut presque envie de sourire. Deux côtés. Deux familles. Et elle, coincée au milieu. — J'ai demandé à Mme Delcourt de préparer un rôti, annonça Marc en dépliant soigneusement sa serviette. C'est notre gouvernante. Elle vient trois fois par semaine. C'est une femme remarquable. — Formidable, répondit Eva avec un petit sourire qu