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Chapitre 1
Élina
Les portes de verre s’ouvrent devant moi et je pénètre dans le hall monumental de la tour Veyrane. Tout est froid, immense, écrasant. Le marbre renvoie mon reflet, pâle, incertain, comme si j’étais déjà en train de disparaître dans ce monde qui n’est pas le mien. Je serre contre ma poitrine la pochette qui contient mon contrat, ma seule armure. Théo dort encore chez la voisine. J’ai embrassé son front avant de partir. Je lui ai promis que tout irait bien. Je dois tenir.
Je traverse le hall, les jambes raides. Chaque pas résonne comme une faute. Les employés pressés ne me regardent pas, me contournent avec indifférence. Je ne suis rien, une nouvelle parmi tant d’autres, une silhouette anonyme qui monte vers les étages supérieurs.
L’ascenseur m’avale. Les portes se referment sur mon angoisse. J’appuie sur le trente-deuxième étage, le doigt tremblant. La cabine s’élève dans un silence oppressant, et je me répète en boucle : ne craque pas, ne montre rien, ce n’est qu’un travail.
Les portes s’ouvrent sur un couloir clair, moquette épaisse, parois vitrées. Une femme blonde, tailleur strict, me sourit à peine.
— Élina Marchetti ? Par ici, monsieur Veyrane vous attend.
Mon cœur se serre. Monsieur Veyrane. Je connais ce nom, bien sûr. Tout le monde le connaît. Mais je ne l’ai jamais associé à un visage. Pas jusqu’à maintenant. Pas jusqu’à ce que la femme pousse une lourde porte et me fasse entrer dans une pièce immense baignée de lumière blanche.
Et là, je le vois.
Il se tient debout devant la baie vitrée, les mains dans les poches, le dos tourné. Le soleil découpe sa silhouette massive, ses épaules larges, ses cheveux bruns parfaitement coiffés. Il ne bouge pas. Il n’a pas entendu la porte, ou il s’en moque. Puis, lentement, il se retourne.
Mon cœur s’arrête.
Je le reconnais. Immédiatement. Sans l’ombre d’un doute. Ce visage dur, ces yeux sombres, cette mâchoire carrée, cette arrogance jusque dans la manière de poser les yeux sur moi comme sur une chose insignifiante. C’est lui. L’inconnu de cette nuit. Le père de mon fils.
Je ne respire plus. Le monde vacille, les murs se resserrent, l’air devient du verre pilé dans ma gorge. Je dois faire un pas, dire quelque chose, mais mon corps refuse. Théo. Le visage de Théo s’imprime sous mes paupières. Ses yeux bruns, son sourire, cette fossette unique sur la joue gauche. Tout vient de lui. De cet homme qui me regarde maintenant avec une indifférence glaciale.
— Vous êtes Élina Marchetti ?
Sa voix. Grave, nette, sans chaleur. Je hoche la tête, incapable de parler. Il s’approche de son bureau, pose une main sur le dossier de son fauteuil.
— Je vois que vous êtes ponctuelle. C’est déjà ça.
Il ne me reconnaît pas. Aucun éclair dans son regard, aucune hésitation, juste ce mépris tranquille des puissants pour les petits. Mon sang se remet à circuler, douloureux, brûlant. Une vague de soulagement me submerge, si violente que j’ai envie de pleurer. Il ne se souvient pas. Il ne me connaît pas. Je peux encore fuir, me protéger, protéger Théo.
Mais je ne fuis pas. Je reste debout, les jambes en coton, le ventre noué.
— Asseyez-vous.
Sa voix claque comme un ordre. Je m’exécute, m’installe au bord de la chaise, les mains serrées sur mes genoux. Il s’assied face à moi, ouvre un dossier, le parcourt d’un regard froid.
— Votre CV est mince. Des remplacements, des contrats courts. Vous n’avez jamais travaillé plus de six mois au même endroit.
— J’ai dû m’adapter, monsieur. La vie n’a pas toujours été simple.
Il lève les yeux. Son regard me transperce, curieux, presque amusé.
— La vie n’est jamais simple, madame Marchetti. C’est une excuse que je n’accepte pas.
J’encaisse la remarque comme une gifle. Mes joues brûlent. Je voudrais lui crier que j’ai élevé seule son fils, que j’ai renoncé à des nuits de sommeil pour soigner des fièvres, que j’ai pleuré en silence pour ne pas inquiéter un enfant qui n’avait rien demandé. Mais je ravale tout. Il ne doit rien voir.
— Je ne cherche pas d’excuse, monsieur. Je cherche à travailler.
Un silence. Il m’observe, les sourcils légèrement froncés, comme s’il cherchait à résoudre une énigme. Je sens la panique monter. Se souvient-il ? A-t-il reconnu une intonation, un geste ? Je baisse les yeux, brise le contact.
— Nous verrons si vous êtes à la hauteur, dit-il enfin. Ici, la moindre erreur se paie. Je ne tolère ni retard, ni faiblesse, ni excuse.
— Je comprends.
— Non, vous ne comprenez pas encore. Mais vous allez apprendre.
Il se lève, contourne le bureau, s’arrête devant moi. Trop près. Son parfum m’enveloppe, ce mélange de santal et de musc que je n’ai jamais oublié, qui me ramène cinq ans en arrière, dans cette chambre d’hôtel, dans ces draps froissés, dans ce corps contre le mien. Je ferme les yeux une fraction de seconde, réprime un frisson.
— Vous me semblez nerveuse, reprend-il d’une voix plus basse, presque dangereuse. Est-ce que je vous intimide ?
— Non, monsieur.
— Alors regardez-moi.
Je lève les yeux. Nos regards se croisent. Le sien est sombre, pénétrant, chargé d’une autorité qui écrase. Mais il n’y a aucune reconnaissance. Juste de la curiosité, de l’évaluation. Il me jauge comme on jauge une marchandise.
— Bien. Puisque nous allons travailler ensemble, sachez que je ne laisse rien au hasard. Si vous mentez, si vous trahissez, si vous échouez, vous le paierez cher.
Sa main se tend vers moi.
— Bienvenue chez Veyrane.
Je fixe cette main. Cette main large, aux doigts longs, aux veines apparentes. Cette main qui m’a touchée, il y a cinq ans, dans une autre vie. Je dois la prendre. Je dois faire semblant. Je dois lui sourire comme à un inconnu.
Je tends la main. Nos paumes se frôlent, et un courant électrique remonte le long de mon bras, si violent que je retire mes doigts presque aussitôt. Il ne réagit pas. Son regard ne quitte pas le mien, et soudain, je ne peux plus bouger. Un silence étrange s’installe, chargé de tout ce que nous ne disons pas. Je devrais retirer ma main, baisser les yeux, briser ce contact qui me brûle. Mais je reste là, paralysée, prise au piège de ses pupilles noires qui me fouillent, me questionnent, me déchirent.
Nos yeux restent accrochés, et dans le silence de ce bureau immense, je jure que j’entends battre le cœur du destin. Le sien. Le mien. Et entre nous, le secret que je protégerai jusqu’à mon dernier souffle.
Il ne dit rien. Moi non plus. Seul ce regard, lourd, insoutenable, comme un aveu muet qui me lie à lui pour toujours.
Chapitre 56DémétrianJe la trouve dans le salon. Elle rit avec ses invités. Une coupe à la main. Sereine. Triomphante. Je m'approche. Je ne m'arrête pas. Je la saisis par le bras. Je la tire à l'écart. Les rires s'arrêtent. Les regards se tournent. Je m'en fiche.— Qu'est-ce qui te prend ?— On parle. Maintenant.Je l'entraîne dans un bureau. Je ferme la porte. Je me retourne. Elle me regarde. Surprise. Un peu effrayée. Mais surtout curieuse.— Tu es fou ?— Qu'est-ce que tu as fait ?— De quoi tu parles ?— Ne joue pas. Tu l'as invitée pour l'humilier.— Elle s'est humiliée toute seule.— Cassandre.— Quoi ? C'est la vérité. Elle n'a rien à faire ici. Elle n'est pas des nôtres.— Tu ne sais rien d'elle.— Je sais
Chapitre 55ÉlinaL'invitation arrive par mail. Une soirée privée. Chez Cassandre. Tenue de soirée exigée. Je lis le message. Je le relis. Je ne comprends pas. Pourquoi moi ? Pourquoi elle m'invite ? Je ne suis pas de son monde. Je ne suis pas son amie. Je suis l'employée. Celle qu'elle méprise. Celle qu'elle veut éloigner.Je pourrais refuser. Prétexter une urgence. Un enfant malade. Mais Démétrian sera là. Elle le sait. Elle veut me montrer quelque chose. Elle veut m'humilier. Devant lui. Devant les autres. Je le sens. Mais je ne peux pas refuser. Pas sans paraître faible. Pas sans lui donner raison.Je m'habille. Une robe sombre. Simple. Élégante. Pas assez. Jamais assez. Je le sais. Je regarde mon reflet. Cette femme. Fatiguée. Triste. Pas à sa place. Je respire. Je sors.L'appartement de Cassandre est immense. Des lustres. Des
Chapitre 54DémétrianElle est partout. Dans mon bureau. Dans les couloirs. À mes côtés. Cassandre. Elle a débarqué il y a trois jours. Elle prétend vouloir "renouer". Elle parle de notre passé. De nos étés. De nos familles. Elle rit. Elle touche mon bras. Elle se penche. Elle murmure. Elle joue. Elle croit que je ne vois pas. Mais je vois. Je vois tout.Ce matin. Elle est dans mon bureau. Assise sur le bord de mon bureau. Ses jambes croisées. Sa jupe trop courte. Son parfum trop fort. Elle feuillette un dossier. Elle me regarde. Elle sourit.— Tu te souviens de cet été à Saint-Tropez ? Quand on avait volé le bateau de ton père ?— Non.— Si. Tu te souviens. On avait ri. On avait bu. On avait…— Cassandre.— Quoi ?— Je travaille.— Tu travailles tro
Chapitre 53ÉlinaElle entre comme si le monde lui appartenait. Grande. Blonde. Élégante. Un tailleur blanc qui épouse sa silhouette. Des talons qui claquent. Un parfum discret. Presque agressif. Elle traverse le hall. Les têtes se tournent. Les murmures commencent. Je la vois avant de savoir qui elle est. Je la sens. Cette femme. Elle est dangereuse.Claire se penche vers moi.— Tu sais qui c'est ?— Non.— Cassandre Veyra. L'héritière. Elle dirige la branche sud du groupe. Elle connaît Démétrian depuis des années. On dit qu'elle veut l'épouser.Mon cœur se serre. Je regarde cette femme. Ce port de tête. Ce sourire. Cette assurance. Elle s'arrête près de la réception. Elle demande Démétrian. On l'accompagne. Elle disparaît dans l'ascenseur. Je respire. Mal.Le lendemain. Elle e
Chapitre 52DémétrianJ'apprends la nouvelle par Claire. Elle ne voulait pas me le dire. Mais je l'ai poussée. Elle a fini par avouer. Élina a demandé les documents de démission. Elle veut partir. À la fin du mois. Sans préavis. Sans explication. Juste partir.Mon sang ne fait qu'un tour. Je reste immobile. Claire me regarde. Inquiète. Je ne dis rien. Je la remercie. Je la congédie. Je ferme la porte. Je m'assieds. Je fixe le mur. Non. Pas elle. Pas maintenant. Pas comme ça.Je la convoque. Immédiatement. Elle entre. Pâle. Les yeux baissés. Elle sait pourquoi. Elle le sait. Elle s'arrête devant mon bureau. Elle ne s'assied pas. Elle me regarde. Ses yeux sont fatigués. Rouges. Elle a pleuré. Encore.— Vous vouliez me voir ?— Vous avez demandé les documents de démission.Elle ne bronche pas. Ell
Chapitre 51ÉlinaJe le sens. Il se rapproche. Chaque jour un peu plus. Chaque regard. Chaque question. Chaque silence. Il est sur le point de comprendre. Et moi. Je m'épuise à colmater les brèches. À mentir. À fuir. À me cacher. Je n'en peux plus.Je suis assise à mon bureau. Les dossiers s'empilent. Les mails défilent. Je ne les vois pas. Je pense à lui. À cette nuit. À cette terrasse. À ses yeux quand il m'a dit qu'il ne comprenait pas ce qu'il ressentait. À ma lâcheté. À mon silence. À ce mensonge qui pèse plus lourd que tout.Je dois partir. Démissionner. Quitter cette entreprise. Avant qu'il ne découvre tout. Avant qu'il ne comprenne que je savais depuis le début. Avant qu'il ne croie que je l'ai manipulé. Avant qu'il ne me haïsse. Avant qu'il ne me prenne Luan.Mais je ne peux pa







