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Chapitre 2

Autor: Lire
last update Fecha de publicación: 2026-08-31 01:42:42

Chapitre 2

Démétrian

Elle soutient mon regard une seconde de trop, puis baisse les yeux. Je perçois le frisson qui la traverse, le léger tremblement de ses doigts contre sa jupe. Elle a peur. Pas de cette peur respectueuse que je vois chez la plupart des employés, mais d’une terreur profonde, viscérale, comme si ma simple présence la renvoyait à un danger qu’elle croyait avoir fui.

— Vous ne savez pas mentir, dis-je d’une voix calme, presque amusée. Votre corps vous trahit.

Elle relève brusquement la tête. Ses yeux gris s’écarquillent, et j’y lis une panique si vive qu’elle en devient fascinante. Elle ouvre la bouche, la referme. Aucun son. Parfait.

— Je n’ai pas l’intention de vous mordre, madame Marchetti. Respirez.

Mon ton est froid, mais je ne peux m’empêcher de l’observer. Elle est jolie, d’une beauté discrète que son chemisier bon marché ne parvient pas à éteindre. Ses cheveux bruns sont tirés en arrière, sévèrement, comme si elle voulait se rendre invisible. Mais ses yeux, non. Ses yeux la trahissent. Ils sont trop expressifs, trop vivants pour ce corps recroquevillé de peur.

— Je vais très bien, monsieur.

Sa voix est basse, rauque, à peine audible. Elle ment encore. Je le vois à la façon dont ses jointures blanchissent sur le tissu de sa jupe.

— Vraiment ? Alors pourquoi évitez-vous mon regard depuis que vous êtes entrée ?

Elle tressaille. Un muscle tressaute sur sa mâchoire. Elle détourne les yeux vers la fenêtre, vers Paris qui s’étale en contrebas, et je sens monter en moi une irritation sourde. Personne ne détourne les yeux devant moi. Personne.

— Regardez-moi quand je vous parle.

Ma voix claque, plus dure que je ne l’aurais voulu. Elle obéit, lentement, comme si chaque degré de rotation de sa tête lui coûtait une énergie considérable. Ses pupilles se fixent sur les miennes, et je jure que je vois une lueur de défi traverser la peur. Une fraction de seconde. Puis tout se referme.

— Vous manquez d’assurance, madame Marchetti. C’est un défaut que je ne tolère pas. Ici, il faut savoir s’imposer, regarder son interlocuteur, affirmer sa valeur.

— Je ferai mieux, murmure-t-elle.

— Vous ferez mieux, oui. Sinon, vous ne passerez pas la période d’essai.

Je laisse mes mots s’enfoncer, lourds comme une menace. Elle encaisse sans broncher, mais je vois sa poitrine se soulever plus vite, son souffle qui s’accélère. Pourquoi cette femme me déstabilise-t-elle autant ? Je n’arrive pas à détacher mes yeux de son visage. Il y a en elle quelque chose de résolument différent, une retenue qui tranche avec les sourires calculateurs et les regards appuyés des femmes qui défilent dans ce bureau.

— Vous n’êtes pas comme les autres, dis-je sans réfléchir, et cette constatation m’irrite moi-même.

Elle ne répond pas. Elle baisse à nouveau les yeux, et cette fois, je la laisse faire. Le silence s’étire, chargé d’une tension que je ne m’explique pas. Je devrais la congédier, retourner à mes dossiers, oublier cette rencontre insignifiante. Mais je reste là, debout face à elle, à scruter les ombres qui passent sur son visage.

— Vous pouvez disposer.

Je prononce ces mots d’une voix neutre, presque à regret. Elle hoche la tête, recule d’un pas, puis se tourne vers la porte. Sa main se pose sur la poignée, blanche, fine, et je remarque une petite cicatrice au poignet, à peine visible. Un détail sans importance. Et pourtant, il s’imprime dans ma mémoire comme une énigme.

Elle ouvre la porte, et au moment de franchir le seuil, elle s’arrête. Son dos se raidit. Je sens qu’elle va dire quelque chose, mais elle se ravise et sort, sans un mot, sans un regard en arrière.

La porte se referme avec un clic discret.

Je reste immobile, les yeux fixés sur le battant. Le parfum de lavande flotte encore dans l’air, tenace, troublant. Pourquoi cette odeur me poursuit-elle ? Pourquoi ce visage me semble-t-il familier, alors que je suis certain de ne l’avoir jamais vu ?

Je retourne à mon fauteuil, m’assieds, pose les coudes sur le bureau. Les dossiers m’attendent, mais mon esprit refuse de s’y plonger. Élina Marchetti. Ce nom ne m’évoque rien. Cette femme ne m’évoque rien. Alors pourquoi son regard gris s’incruste-t-il en moi comme une écharde ?

Les autres femmes qui entrent dans ce bureau cherchent à me plaire, à capter mon attention par tous les moyens. Elles sourient, elles se penchent, elles jouent de leurs atours avec une habileté que je connais par cœur. Élina, elle, fait tout l’inverse. Elle se referme, elle recule, elle évite mon regard comme s’il pouvait la brûler. Et cette indifférence apparente, cette peur sincère, éveille en moi une curiosité malsaine.

Je me surprends à vouloir la revoir. À vouloir comprendre ce qui se cache derrière cette fragilité de façade. À vouloir briser cette armure qu’elle s’est construite et découvrir la femme qui tremble en dessous.

Un sourire froid étire mes lèvres. Je ne vais pas la laisser tranquille. Puisqu’elle m’intrigue, je vais l’observer de près. Je vais la pousser dans ses retranchements, la confronter à ses peurs, et je verrai bien si elle se brise ou si elle se révèle.

Car une chose est sûre : Élina Marchetti n’est pas une employée comme les autres. Elle cache quelque chose. Et je déteste les secrets qu’on m’oppose.

Demain, je la convoquerai. Pas pour un motif professionnel. Non. Juste pour le plaisir de la voir trembler à nouveau. Juste pour percer ce mystère qui m’obsède déjà.

Et si elle croit pouvoir m’échapper, elle se trompe lourdement.

Je me lève, me dirige vers la baie vitrée. Le soleil décline sur les toits de Paris. Dans le reflet, je vois mon propre visage, dur, déterminé, les mâchoires serrées. Et derrière moi, dans la pièce vide, flotte encore le fantôme de son regard.

Élina Marchetti. Je n’ai pas fini avec vous.

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