LOGINChapitre 2
Démétrian
Elle soutient mon regard une seconde de trop, puis baisse les yeux. Je perçois le frisson qui la traverse, le léger tremblement de ses doigts contre sa jupe. Elle a peur. Pas de cette peur respectueuse que je vois chez la plupart des employés, mais d’une terreur profonde, viscérale, comme si ma simple présence la renvoyait à un danger qu’elle croyait avoir fui.
— Vous ne savez pas mentir, dis-je d’une voix calme, presque amusée. Votre corps vous trahit.
Elle relève brusquement la tête. Ses yeux gris s’écarquillent, et j’y lis une panique si vive qu’elle en devient fascinante. Elle ouvre la bouche, la referme. Aucun son. Parfait.
— Je n’ai pas l’intention de vous mordre, madame Marchetti. Respirez.
Mon ton est froid, mais je ne peux m’empêcher de l’observer. Elle est jolie, d’une beauté discrète que son chemisier bon marché ne parvient pas à éteindre. Ses cheveux bruns sont tirés en arrière, sévèrement, comme si elle voulait se rendre invisible. Mais ses yeux, non. Ses yeux la trahissent. Ils sont trop expressifs, trop vivants pour ce corps recroquevillé de peur.
— Je vais très bien, monsieur.
Sa voix est basse, rauque, à peine audible. Elle ment encore. Je le vois à la façon dont ses jointures blanchissent sur le tissu de sa jupe.
— Vraiment ? Alors pourquoi évitez-vous mon regard depuis que vous êtes entrée ?
Elle tressaille. Un muscle tressaute sur sa mâchoire. Elle détourne les yeux vers la fenêtre, vers Paris qui s’étale en contrebas, et je sens monter en moi une irritation sourde. Personne ne détourne les yeux devant moi. Personne.
— Regardez-moi quand je vous parle.
Ma voix claque, plus dure que je ne l’aurais voulu. Elle obéit, lentement, comme si chaque degré de rotation de sa tête lui coûtait une énergie considérable. Ses pupilles se fixent sur les miennes, et je jure que je vois une lueur de défi traverser la peur. Une fraction de seconde. Puis tout se referme.
— Vous manquez d’assurance, madame Marchetti. C’est un défaut que je ne tolère pas. Ici, il faut savoir s’imposer, regarder son interlocuteur, affirmer sa valeur.
— Je ferai mieux, murmure-t-elle.
— Vous ferez mieux, oui. Sinon, vous ne passerez pas la période d’essai.
Je laisse mes mots s’enfoncer, lourds comme une menace. Elle encaisse sans broncher, mais je vois sa poitrine se soulever plus vite, son souffle qui s’accélère. Pourquoi cette femme me déstabilise-t-elle autant ? Je n’arrive pas à détacher mes yeux de son visage. Il y a en elle quelque chose de résolument différent, une retenue qui tranche avec les sourires calculateurs et les regards appuyés des femmes qui défilent dans ce bureau.
— Vous n’êtes pas comme les autres, dis-je sans réfléchir, et cette constatation m’irrite moi-même.
Elle ne répond pas. Elle baisse à nouveau les yeux, et cette fois, je la laisse faire. Le silence s’étire, chargé d’une tension que je ne m’explique pas. Je devrais la congédier, retourner à mes dossiers, oublier cette rencontre insignifiante. Mais je reste là, debout face à elle, à scruter les ombres qui passent sur son visage.
— Vous pouvez disposer.
Je prononce ces mots d’une voix neutre, presque à regret. Elle hoche la tête, recule d’un pas, puis se tourne vers la porte. Sa main se pose sur la poignée, blanche, fine, et je remarque une petite cicatrice au poignet, à peine visible. Un détail sans importance. Et pourtant, il s’imprime dans ma mémoire comme une énigme.
Elle ouvre la porte, et au moment de franchir le seuil, elle s’arrête. Son dos se raidit. Je sens qu’elle va dire quelque chose, mais elle se ravise et sort, sans un mot, sans un regard en arrière.
La porte se referme avec un clic discret.
Je reste immobile, les yeux fixés sur le battant. Le parfum de lavande flotte encore dans l’air, tenace, troublant. Pourquoi cette odeur me poursuit-elle ? Pourquoi ce visage me semble-t-il familier, alors que je suis certain de ne l’avoir jamais vu ?
Je retourne à mon fauteuil, m’assieds, pose les coudes sur le bureau. Les dossiers m’attendent, mais mon esprit refuse de s’y plonger. Élina Marchetti. Ce nom ne m’évoque rien. Cette femme ne m’évoque rien. Alors pourquoi son regard gris s’incruste-t-il en moi comme une écharde ?
Les autres femmes qui entrent dans ce bureau cherchent à me plaire, à capter mon attention par tous les moyens. Elles sourient, elles se penchent, elles jouent de leurs atours avec une habileté que je connais par cœur. Élina, elle, fait tout l’inverse. Elle se referme, elle recule, elle évite mon regard comme s’il pouvait la brûler. Et cette indifférence apparente, cette peur sincère, éveille en moi une curiosité malsaine.
Je me surprends à vouloir la revoir. À vouloir comprendre ce qui se cache derrière cette fragilité de façade. À vouloir briser cette armure qu’elle s’est construite et découvrir la femme qui tremble en dessous.
Un sourire froid étire mes lèvres. Je ne vais pas la laisser tranquille. Puisqu’elle m’intrigue, je vais l’observer de près. Je vais la pousser dans ses retranchements, la confronter à ses peurs, et je verrai bien si elle se brise ou si elle se révèle.
Car une chose est sûre : Élina Marchetti n’est pas une employée comme les autres. Elle cache quelque chose. Et je déteste les secrets qu’on m’oppose.
Demain, je la convoquerai. Pas pour un motif professionnel. Non. Juste pour le plaisir de la voir trembler à nouveau. Juste pour percer ce mystère qui m’obsède déjà.
Et si elle croit pouvoir m’échapper, elle se trompe lourdement.
Je me lève, me dirige vers la baie vitrée. Le soleil décline sur les toits de Paris. Dans le reflet, je vois mon propre visage, dur, déterminé, les mâchoires serrées. Et derrière moi, dans la pièce vide, flotte encore le fantôme de son regard.
Élina Marchetti. Je n’ai pas fini avec vous.
Chapitre 56DémétrianJe la trouve dans le salon. Elle rit avec ses invités. Une coupe à la main. Sereine. Triomphante. Je m'approche. Je ne m'arrête pas. Je la saisis par le bras. Je la tire à l'écart. Les rires s'arrêtent. Les regards se tournent. Je m'en fiche.— Qu'est-ce qui te prend ?— On parle. Maintenant.Je l'entraîne dans un bureau. Je ferme la porte. Je me retourne. Elle me regarde. Surprise. Un peu effrayée. Mais surtout curieuse.— Tu es fou ?— Qu'est-ce que tu as fait ?— De quoi tu parles ?— Ne joue pas. Tu l'as invitée pour l'humilier.— Elle s'est humiliée toute seule.— Cassandre.— Quoi ? C'est la vérité. Elle n'a rien à faire ici. Elle n'est pas des nôtres.— Tu ne sais rien d'elle.— Je sais
Chapitre 55ÉlinaL'invitation arrive par mail. Une soirée privée. Chez Cassandre. Tenue de soirée exigée. Je lis le message. Je le relis. Je ne comprends pas. Pourquoi moi ? Pourquoi elle m'invite ? Je ne suis pas de son monde. Je ne suis pas son amie. Je suis l'employée. Celle qu'elle méprise. Celle qu'elle veut éloigner.Je pourrais refuser. Prétexter une urgence. Un enfant malade. Mais Démétrian sera là. Elle le sait. Elle veut me montrer quelque chose. Elle veut m'humilier. Devant lui. Devant les autres. Je le sens. Mais je ne peux pas refuser. Pas sans paraître faible. Pas sans lui donner raison.Je m'habille. Une robe sombre. Simple. Élégante. Pas assez. Jamais assez. Je le sais. Je regarde mon reflet. Cette femme. Fatiguée. Triste. Pas à sa place. Je respire. Je sors.L'appartement de Cassandre est immense. Des lustres. Des
Chapitre 54DémétrianElle est partout. Dans mon bureau. Dans les couloirs. À mes côtés. Cassandre. Elle a débarqué il y a trois jours. Elle prétend vouloir "renouer". Elle parle de notre passé. De nos étés. De nos familles. Elle rit. Elle touche mon bras. Elle se penche. Elle murmure. Elle joue. Elle croit que je ne vois pas. Mais je vois. Je vois tout.Ce matin. Elle est dans mon bureau. Assise sur le bord de mon bureau. Ses jambes croisées. Sa jupe trop courte. Son parfum trop fort. Elle feuillette un dossier. Elle me regarde. Elle sourit.— Tu te souviens de cet été à Saint-Tropez ? Quand on avait volé le bateau de ton père ?— Non.— Si. Tu te souviens. On avait ri. On avait bu. On avait…— Cassandre.— Quoi ?— Je travaille.— Tu travailles tro
Chapitre 53ÉlinaElle entre comme si le monde lui appartenait. Grande. Blonde. Élégante. Un tailleur blanc qui épouse sa silhouette. Des talons qui claquent. Un parfum discret. Presque agressif. Elle traverse le hall. Les têtes se tournent. Les murmures commencent. Je la vois avant de savoir qui elle est. Je la sens. Cette femme. Elle est dangereuse.Claire se penche vers moi.— Tu sais qui c'est ?— Non.— Cassandre Veyra. L'héritière. Elle dirige la branche sud du groupe. Elle connaît Démétrian depuis des années. On dit qu'elle veut l'épouser.Mon cœur se serre. Je regarde cette femme. Ce port de tête. Ce sourire. Cette assurance. Elle s'arrête près de la réception. Elle demande Démétrian. On l'accompagne. Elle disparaît dans l'ascenseur. Je respire. Mal.Le lendemain. Elle e
Chapitre 52DémétrianJ'apprends la nouvelle par Claire. Elle ne voulait pas me le dire. Mais je l'ai poussée. Elle a fini par avouer. Élina a demandé les documents de démission. Elle veut partir. À la fin du mois. Sans préavis. Sans explication. Juste partir.Mon sang ne fait qu'un tour. Je reste immobile. Claire me regarde. Inquiète. Je ne dis rien. Je la remercie. Je la congédie. Je ferme la porte. Je m'assieds. Je fixe le mur. Non. Pas elle. Pas maintenant. Pas comme ça.Je la convoque. Immédiatement. Elle entre. Pâle. Les yeux baissés. Elle sait pourquoi. Elle le sait. Elle s'arrête devant mon bureau. Elle ne s'assied pas. Elle me regarde. Ses yeux sont fatigués. Rouges. Elle a pleuré. Encore.— Vous vouliez me voir ?— Vous avez demandé les documents de démission.Elle ne bronche pas. Ell
Chapitre 51ÉlinaJe le sens. Il se rapproche. Chaque jour un peu plus. Chaque regard. Chaque question. Chaque silence. Il est sur le point de comprendre. Et moi. Je m'épuise à colmater les brèches. À mentir. À fuir. À me cacher. Je n'en peux plus.Je suis assise à mon bureau. Les dossiers s'empilent. Les mails défilent. Je ne les vois pas. Je pense à lui. À cette nuit. À cette terrasse. À ses yeux quand il m'a dit qu'il ne comprenait pas ce qu'il ressentait. À ma lâcheté. À mon silence. À ce mensonge qui pèse plus lourd que tout.Je dois partir. Démissionner. Quitter cette entreprise. Avant qu'il ne découvre tout. Avant qu'il ne comprenne que je savais depuis le début. Avant qu'il ne croie que je l'ai manipulé. Avant qu'il ne me haïsse. Avant qu'il ne me prenne Luan.Mais je ne peux pa







