LOGINZoé Marchand, ancienne journaliste reconvertie en traductrice free-lance, emménage dans la résidence privée Les Ormes le jour même où son ex-mari vient lui présenter sa remplaçante. L'humiliation est publique. La soirée ne peut qu'aller mieux. Elle a tort. À minuit, elle entend un grognement au-dessus d'elle. Animal. Pas humain. Et son voisin du dessus Damien Reyer, taiseux, yeux ambre, qui sent l'orage et le bois de cèdre est sur son palier en sang avec des blessures qui cicatrisent sous ses yeux. Ce serait le moment de fermer sa porte et d'oublier ce qu'elle a vu. Zoé Marchand n'a jamais su faire ça. Ce qui suit est l'histoire d'une femme qui pose trop de questions, d'un loup qui en a une de trop à dissimuler, et d'une résidence de banlieue parisienne où les apéros du jeudi ne sont pas du tout ce qu'ils prétendent être.
View MoreLe carnet contenait deux cent quarante pages.Ma mère avait une écriture petite, appliquée, avec des boucles sur les lettres hautes qui disaient quelque chose de son attention aux détails. Elle avait commencé le carnet à son arrivée aux Ormes et l’avait rempli jusqu’à la veille de son départ. Sept mois de sa vie. Sept mois de tout ce qu’elle avait appris, ressenti, compris, et qu’elle n’avait jamais dit à personne après.J’ai lu la moitié du carnet cette nuit-là.Elle écrivait sur la résidence comme j’aurais pu écrire dessus. Avec le même mélange d’observation clinique et d’affection malgré elle. Elle avait remarqué les mêmes détails les appliques murales ambrées, le bruit des vieilles fenêtres, la façon dont les voisins se connaissaient trop bien pour de simples voisins. Elle avait posé les mêmes questions.Et à la page cent-douze, elle avait écrit : je suis enceinte. Je ne sais pas encore ce que ça signifie pour elle pour ce qu’elle sera. Peut-être rien. Peut-être tout. Je ne peux
La photo était ancienne pellicule, légèrement surexposée sur les bords comme les photos de cette époque quand le soleil était trop fort. Ma mère avait les cheveux longs, une robe d’été, et cette façon de se tenir légèrement de côté que je connaissais sur tous ses portraits elle n’aimait pas regarder directement l’objectif. Elle préférait sourire à côté, comme si la caméra était une intrusion polie qu’il fallait accueillir sans s’y abandonner.Et elle était enceinte. Pas énormément trois, quatre mois peut-être. On voyait juste la courbure sous le tissu de la robe, cette rondeur discrète qui changeait sa silhouette.Moi.Elle était ici, enceinte de moi, en 1989. Dans cette résidence. Devant cette entrée. Elle avait monté ces marches, dormi dans l’un de ces appartements, regardé par la même fenêtre le même chèvrefeuille qui grimpait encore aujourd’hui le long du mur.J’ai rendu le téléphone à Priya sans un mot et je suis allée au bout de mon appartement, au bout du salon, me tenir dev
Elle a rempli les deux verres avec la précision de quelqu’un qui a une longue pratique du vin et des conversations importantes. Le rouge était épais, presque noir, et il a coulé en silence dans le cristal. Elle m’en a tendu un, a gardé l’autre, et s’est calée dans le canapé avec l’aisance de quelqu’un qui a toujours été chez elle partout.“Vingt-deux ans,” a-t-elle dit. “Je fais partie de cette meute depuis vingt-deux ans. Membre honoraire c’est le titre qu’ils donnent aux humains qui savent et qui tiennent.”Je suis restée debout un moment, adossée au mur, à la regarder. Kafka était sur ses genoux, ronronnant, ce qui en disait long sur le degré de familiarité de Priya avec ce qui se passait ici. Mon chat n’accordait sa confiance à personne.“Tu savais dès le début,” j’ai dit. Ma voix était calme, plus calme que je ne l’aurais cru. “Pas seulement pour Damien. Pour moi aussi.”“Dès le début, non. J’ai eu des informations progressivement.” Elle a bu une gorgée, a laissé le vin rouler d
Le lendemain matin ressemblait à tous les lendemains matin. C’est ce qui m’a frappée en premier. Le ciel gris de mars sur les toits, cette lumière plate qui n’annonce ni pluie ni soleil, juste une journée ordinaire qui s’écoule. L’odeur du café que Priya avait visiblement commencé à préparer au rez-de-chaussée je la sentais par la fenêtre entrouverte, une bouffée chaude et familière qui montait jusqu’au deuxième étage. Les pigeons sur la corniche, affairés et indifférents. Le bruit de la rue au-delà des grilles, voitures lointaines, un chien qui aboie, une porte qui claque.Tout était pareil. Et rien ne l’était.Thibaut était parti dans la nuit. Delphine m’avait envoyé un message en début de matinée pour me dire qu’il avait quitté les Ormes sans un mot, sa voiture garée devant la résidence depuis la veille avait disparu. L’armistice avec la meute rivale tiendrait le temps qu’il tiendrait. Éric m’avait expliqué plus tard, autour d’un café dans leur cuisine, que ce genre de chose ne se












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