MasukLe lendemain matin, ma veste était là. Dans l’entrée. Posée sur le carton qui me servait de table, pliée avec une précision presque militaire. Je ne l’avais pas laissée là.
Je l’avais laissée dans le couloir du deuxième étage. Il y avait deux nuits. Adossée au mur, les doigts encore tremblants, à regarder Damien disparaître dans l’escalier.
Il était venu la déposer. Il avait une clé, évidemment. Mais il était monté jusqu’à ma porte, il avait posé la veste là, sans frapper, sans mot. Juste cette présence discrète et entêtée.
J’ai regardé le tissu sombre, immobile. Puis j’ai bu mon café debout dans la cuisine, la nuque encore nouée par une nuit blanche, et j’ai décidé que la seule façon de ne pas y penser toute la journée était de monter. De le remercier. Comme une adulte normale qui n’a pas passé deux heures à repenser à la façon dont ses mains avaient bougé sur sa peau.
Je suis montée.
Il a ouvert après deux secondes. Exactement. Comme s’il avait attendu derrière la porte. Pas quelqu’un qu’on réveille. Il portait un jean, pieds nus, un t-shirt gris usé jusqu’à la transparence par endroits, qui lui collait aux épaules comme une seconde peau. Ses cheveux étaient encore humides. Il dégageait une odeur de cèdre et de quelque chose d’électrique, presque métallique, qui m’a traversé la poitrine avant même que j’aie pu respirer.
— Ta veste, j’ai dit.
— Je l’ai vue dans le couloir.
— Merci.
J’ai tendu la veste. Il n’a pas bougé. Ses yeux ont glissé derrière moi, vers l’escalier, avec cette attention calme et totale qu’il mettait à tout.
— Tu as bien dormi ?
La question m’a saisie. Pas le *tu*. Ça, on était passés au *tu* sans se l’avouer, la nuit où j’avais passé mes doigts dans son dos en sang. Mais la question. Comme si on se réveillait ensemble.
— Pas vraiment, j’ai dit. Toi ?
— Non.
Un silence. Pas gêné. Plein.
— Tu peux entrer, il a dit.
Mon cerveau a déroulé la liste. Ce que j’avais retourné entre deux heures et trois heures du matin. Il cicatrise en temps réel. Son voisin de meute. Ce type est soit dangereux, soit étrange, soit les deux.* Toute cette prudence rationnelle a disparu dès que j’ai franchi le seuil.
L’appartement était presque vide. Un canapé, une table basse. Un livre ouvert face contre le bois. Des étagères avec des volumes anciens, une carte épinglée au mur, des territoires marqués au crayon rouge. Pas de photos. Rien de personnel. C’était le genre de lieu où quelqu’un dort mais ne vit pas.
Mais l’air était épais. Chargé. Il y avait quelque chose ici une vibration, une présence qui faisait que ma peau s’était réveillée avant même que j’aie eu le temps de comprendre.
— Tu l’as achetée où, cette carte ? j’ai demandé en m’approchant.
— Elle était dans l’appartement.
— Les territoires en rouge.
— Ce n’est pas à toi de regarder ça.
Je me suis retournée. Il était à deux mètres. Je ne l’avais pas entendu se déplacer.
— D’accord, j’ai dit. On parle de quoi, alors ?
— Pourquoi tu es montée ?
— Pour la veste.
— Tu aurais pu la laisser dans la boîte aux lettres.
Il avait raison. J’ai senti son regard sur ma nuque, descendant le long de ma colonne, et j’ai su qu’il voyait la tension dans mes épaules. Qu’il lisait en moi comme dans un livre ouvert.
Je n’ai pas répondu. Il s’est approché. Pas rapidement. Pas comme une menace. Plutôt comme quelqu’un qui approche un animal qu’il ne veut pas effrayer mais qu’il veut voir réagir.
Je ne suis pas reculée.
Il était à un mètre. Puis moins. Je sentais la chaleur de son corps à travers le peu d’air qui nous séparait. Ses yeux n’étaient plus tout à fait humains une lueur dorée commençait à les traverser, comme une braise qu’il essayait d’étouffer.
— Tu n’as pas peur, il a dit. Sa voix était plus basse. Presque rauque.
— Pas de toi.
— Tu devrais peut-être.
— Peut-être. Mais tu ne me fais pas peur.
Il a souri. Pas un vrai sourire. Un pli au coin des lèvres, quelque chose de dangereux et d’incroyablement attirant. Puis il a bougé.
Je ne peux pas dire qui a fait le premier geste. Peut-être lui. Peut-être moi. Toujours est-il que ma nuque a heurté le mur du couloir intérieur et que son corps était contre le mien, brûlant, immense, ses mains encadrant mon visage sans le toucher, son souffle dans mon cou.
— Tu ne sais pas ce que tu fais, il a murmuré.
— Si.
Il a appuyé ses doigts dans ma nuque, juste assez pour renverser ma tête en arrière. Sa bouche n’était pas sur la mienne elle était sur le bord de ma mâchoire, frôlant, aspirant sans fermer. Un contact qui n’en était pas vraiment un, mais qui envoyait des décharges jusqu’au bas de mon ventre.
J’ai senti sa main descendre, suivre la ligne de mon côté, s’arrêter sur ma hanche. Il m’a plaquée contre le mur avec une fermeté mesurée, comme s’il mesurait sa force en temps réel, et j’ai eu la vision fugace de ce qu’il serait s’il cessait de la contrôler.
Ma main a trouvé son torse. Le t-shirt gris n’était qu’un voile. Sous mes doigts, les muscles se sont tendus, et j’ai senti une vibration sourde monter en lui un grondement qui n’avait rien d’humain.
— Dis-moi d’arrêter, il a soufflé contre ma peau.
Je n’ai rien dit.
Sa bouche a remonté le long de mon cou, s’attardant sous mon oreille, là où mon pouls battait comme une alerte. Ses dents ont effleuré ma peau pas une morsure, presque un avertissement et j’ai senti mes genoux fléchir. Il a rattrapé mon poids d’un geste instinctif, sa main enserrant ma cuisse, la soulevant contre sa hanche, m’immobilisant entièrement.
L’air était trop chaud. Mes vêtements étaient trop nombreux. Mon souffle s’était transformé en quelque chose de court, de rauque, et je n’avais même pas honte.
Ses yeux étaient dorés maintenant. Entièrement. Pour la première fois, devant moi, pleinement visibles. Il ne cherchait plus à les cacher. Ses pupilles verticales me fixaient avec une intensité qui aurait dû me terrifier et qui, au lieu de ça, faisait monter en moi un désir aveugle, impérieux, idiot.
— Zoé, il a dit.
Mon prénom dans sa bouche, avec cette voix, a failli me briser.
J’ai attrapé le bas de son t-shirt. J’ai tiré. Nos peaux se sont trouvées son torse nu contre ma poitrine, sa chaleur qui m’enveloppait comme une fièvre. J’ai senti le muscle de son épaule sous ma main, les cicatrices à peine visibles sur ses côtes, et quelque chose en lui a tremblé.
Sa main a lâché ma cuisse d’un coup.
Il a reculé.
Brutalement. Comme si un fil invisible l’avait tiré en arrière. Ses poings étaient fermés le long de son corps, ses côtes se soulevant trop vite, ses yeux braqués sur le mur derrière moi.
Sa respiration n’était pas régulière.
La mienne non plus.
Il me regarde. Ses yeux sont entièrement dorés, pour la première fois devant moi, pleinement, sans qu’il essaie de les cacher. Il y a du jaune et du feu, quelque chose d’ancien et de terrifiant, et pourtant je n’ai pas bougé de ce mur où il m’a plaquée.
— Si tu reviens ce soir…
Il n’achève pas. Il n’a pas besoin. Je connais la fin de cette phrase.
Je ne sais pas encore si j’ai le courage de la dire.
Le carnet contenait deux cent quarante pages.Ma mère avait une écriture petite, appliquée, avec des boucles sur les lettres hautes qui disaient quelque chose de son attention aux détails. Elle avait commencé le carnet à son arrivée aux Ormes et l’avait rempli jusqu’à la veille de son départ. Sept mois de sa vie. Sept mois de tout ce qu’elle avait appris, ressenti, compris, et qu’elle n’avait jamais dit à personne après.J’ai lu la moitié du carnet cette nuit-là.Elle écrivait sur la résidence comme j’aurais pu écrire dessus. Avec le même mélange d’observation clinique et d’affection malgré elle. Elle avait remarqué les mêmes détails les appliques murales ambrées, le bruit des vieilles fenêtres, la façon dont les voisins se connaissaient trop bien pour de simples voisins. Elle avait posé les mêmes questions.Et à la page cent-douze, elle avait écrit : je suis enceinte. Je ne sais pas encore ce que ça signifie pour elle pour ce qu’elle sera. Peut-être rien. Peut-être tout. Je ne peux
La photo était ancienne pellicule, légèrement surexposée sur les bords comme les photos de cette époque quand le soleil était trop fort. Ma mère avait les cheveux longs, une robe d’été, et cette façon de se tenir légèrement de côté que je connaissais sur tous ses portraits elle n’aimait pas regarder directement l’objectif. Elle préférait sourire à côté, comme si la caméra était une intrusion polie qu’il fallait accueillir sans s’y abandonner.Et elle était enceinte. Pas énormément trois, quatre mois peut-être. On voyait juste la courbure sous le tissu de la robe, cette rondeur discrète qui changeait sa silhouette.Moi.Elle était ici, enceinte de moi, en 1989. Dans cette résidence. Devant cette entrée. Elle avait monté ces marches, dormi dans l’un de ces appartements, regardé par la même fenêtre le même chèvrefeuille qui grimpait encore aujourd’hui le long du mur.J’ai rendu le téléphone à Priya sans un mot et je suis allée au bout de mon appartement, au bout du salon, me tenir dev
Elle a rempli les deux verres avec la précision de quelqu’un qui a une longue pratique du vin et des conversations importantes. Le rouge était épais, presque noir, et il a coulé en silence dans le cristal. Elle m’en a tendu un, a gardé l’autre, et s’est calée dans le canapé avec l’aisance de quelqu’un qui a toujours été chez elle partout.“Vingt-deux ans,” a-t-elle dit. “Je fais partie de cette meute depuis vingt-deux ans. Membre honoraire c’est le titre qu’ils donnent aux humains qui savent et qui tiennent.”Je suis restée debout un moment, adossée au mur, à la regarder. Kafka était sur ses genoux, ronronnant, ce qui en disait long sur le degré de familiarité de Priya avec ce qui se passait ici. Mon chat n’accordait sa confiance à personne.“Tu savais dès le début,” j’ai dit. Ma voix était calme, plus calme que je ne l’aurais cru. “Pas seulement pour Damien. Pour moi aussi.”“Dès le début, non. J’ai eu des informations progressivement.” Elle a bu une gorgée, a laissé le vin rouler d
Le lendemain matin ressemblait à tous les lendemains matin. C’est ce qui m’a frappée en premier. Le ciel gris de mars sur les toits, cette lumière plate qui n’annonce ni pluie ni soleil, juste une journée ordinaire qui s’écoule. L’odeur du café que Priya avait visiblement commencé à préparer au rez-de-chaussée je la sentais par la fenêtre entrouverte, une bouffée chaude et familière qui montait jusqu’au deuxième étage. Les pigeons sur la corniche, affairés et indifférents. Le bruit de la rue au-delà des grilles, voitures lointaines, un chien qui aboie, une porte qui claque.Tout était pareil. Et rien ne l’était.Thibaut était parti dans la nuit. Delphine m’avait envoyé un message en début de matinée pour me dire qu’il avait quitté les Ormes sans un mot, sa voiture garée devant la résidence depuis la veille avait disparu. L’armistice avec la meute rivale tiendrait le temps qu’il tiendrait. Éric m’avait expliqué plus tard, autour d’un café dans leur cuisine, que ce genre de chose ne se
Ils sont venus pour nous séparer. Ils ont réveillé autre chose.Ils sont arrivés à l’heure bleue, cette heure entre la nuit et le matin où le ciel ne choisit pas encore sa couleur. Pas trois hommes cette fois. Six. Sept. Peut-être plus. Je n’ai pas compté, je n’ai pas eu le temps. Leur présence emplissait la rue, la cour, l’air lui-même.Je l’ai su avant de les voir. Quelque chose dans l’atmosphère de la résidence avait changé, une tension électrique qui me parcourait la peau comme une décharge lente, comme avant un orage quand l’air devient trop lourd et que les animaux se taisent. Kafka avait disparu sous le lit à quatre heures du matin sans raison apparente, et maintenant je comprenais pourquoi. Son instinct était plus fiable que mes yeux.Damien était déjà debout quand je me suis réveillée. Il se tenait près de la fenêtre, le dos droit, les épaules larges sous son t-shirt sombre. Il n’avait pas besoin de me dire que quelque chose n’allait pas. Je le voyais dans la rigidité de sa n
Il me l’a dit le soir suivant.Pas en passant, pas comme une suggestion. Il m’a regardée de cette façon qu’il avait immobile, direct, yeux ambres qui portaient plus que ce que je pouvais lire et il a dit : “Pars.”“Pars.”“Quitte la résidence. Prends Kafka et ton ordinateur et recommence quelque part où personne ne te connaît. Pas pour fuir quelque chose pour choisir.” Il s’est tourné vers la fenêtre. “Tu as une vie humaine devant toi. Prends-la.”Je suis restée assise. Mes mains étaient posées sur mes genoux, immobiles, et je sentais mon pouls battre dans mes poignets comme un avertissement.“Tu me demandes de partir avant la confrontation avec la meute rivale.”“Je te demande de partir parce que c’est la décision rationnelle.”“La décision rationnelle pour qui ?”Il n’a pas répondu. Son regard était fixé sur la vitre, sur la nuit qui tombait, sur quelque chose que je ne pouvais pas voir.“Damien.” Je me suis levée. La chaise a reculé sans bruit, le parquet était froid sous mes pi
Je suis redescendue.C’était le choix raisonnable. La liste dans ma tête la même liste que j’essayais de tenir depuis le premier soir, celle qui commençait par il cicatrise en temps réel et finissait par tu ne sais pas ce qu’il est vraiment cette liste plaidait clairement pour rentrer chez moi, fe
Il a ouvert sans que j’aie frappé.Pas parce qu’il m’attendait, pas cette fois. Il était simplement là, comme s’il avait entendu mes pas dans l’escalier et était venu jusqu’à la porte avant que je sois arrivée. Ce qui, vu ce que je commençais à comprendre de lui, n’était pas une façon de parler.—
Je ne suis pas descendue chez moi directement ce soir-là. Je suis restée un moment sur le palier du deuxième étage, les bras croisés, à regarder la porte fermée de Damien comme si elle pouvait m'expliquer quelque chose sur moi-même. Elle ne l'a pas fait. Les portes ne font pas ça.Kafka m'attendait
L'apéro de bienvenue chez Priya Santos commençait à dix-neuf heures. Elle m'avait glissé l'invitation sous ma porte le matin même, sur un carton rose avec une calligraphie soignée et une petite illustration de coupe de champagne. Le genre de détail qui dit tout sur une personne : Priya Santos fait







