Explorer 'Les Possédés', c'est pénétrer dans une galerie de portraits où chaque personnage incarne une idée à la dérive. Le cœur du roman bat avec Nicolas Stavroguine, cette figure magnétique et glacée autour de laquelle tout gravite. Son rôle est celui d'un catalyseur du chaos : son cynisme, son expérience de « l'homme supérieur » qui s'est aventuré au-delà du bien et du mal, agit comme un poison sur la petite ville. Il ne croit en rien, et cette vacuité attire et détruit ceux qui l'entourent, comme Pierre Verkhovenski, le révolutionnaire nihiliste. Verkhovenski, lui, est le moteur de l'action conspiratrice, manipulant avec une énergie démoniaque un groupe de jeunes idéalistes pour fomenter un désordre qui lui donnera le pouvoir. Il voit en Stavroguine un étendard, une figure de proue pour sa révolution, mais il se heurte au vide de son idole. Ces deux forces, l'une tourmentée et passive, l'autre active et machiavélique, structurent tout le récit.
Face à eux, Chatov représente une autre quête. Ancien membre du groupe, il incarne la recherche désespérée de la foi, du lien au sol et au peuple russe. Son rôle est crucial : il est la conscience torturée, celui qui a cru aux idées et qui tente maintenant de s'en extraire, devenant une menace pour Verkhovenski. Son assassinat est un point de non-retour dans la mécanique du mal décrite par Dostoïevski. Kirillov, quant à lui, incarne l'aboutissement logique de l'athéisme radical. Son rôle est philosophique : par son projet de suicide « logique » pour libérer l'humanité de la peur de Dieu, il pousse une idée jusqu'à son paroxysme absurde et tragique. Autour d'eux, des figures comme le doux et faible Stépan Trophimovitch Verkhovenski (le père de Pierre) ou la passionnée et impulsive Lisa, illustrent la vulnérabilité des âmes face aux vents mauvais des idéologies. Chacun, à sa manière, est « possédé » par une idée qui finit par le dévorer, faisant du roman une tragédie de la pensée devenue folle.