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Morte à ses yeux
Morte à ses yeux
Author: Les écrits

Chapitre 1

Author: Les écrits
last update publish date: 2026-06-14 07:21:39

Chapitre 1

Maëlle

La femme dans le miroir me regarde sans me voir.

Je me tiens debout devant cette glace monumentale, les pieds enfoncés dans l'épaisse moquette crème de ma chambre, et j'observe cette inconnue qui porte mon visage comme on porte un vêtement emprunté. La robe que j'ai enfilée ce soir est une création magnifique, une merveille de soie bleu nuit qui épouse mes courbes avec la précision d'un gant de velours et qui a coûté cinquante mille euros. Cinquante mille euros pour une robe que je ne porterai qu'une seule fois, que personne ne remarquera vraiment, qui finira dans un dressing climatisé au milieu de dizaines d'autres robes toutes aussi chères et toutes aussi inutiles.

Je passe ma main sur le tissu. Je sens la fraîcheur de la soie sous mes doigts.

Derrière moi, Iris s'affaire en silence. Ses doigts agiles ajustent une épingle dans mon chignon, lissent un pli imaginaire sur mon épaule, vérifient que chaque détail de mon apparence correspond aux standards exigeants qu'on attend d'une Soren. Iris est avec moi depuis le premier jour, depuis ce matin brumeux d'octobre où je suis entrée dans cette maison au bras d'un homme que je ne connaissais pas et qui ne semblait pas plus désireux de me connaître que s'il avait épousé un meuble ou un tableau ou n'importe quel autre élément de décor destiné à compléter la collection familiale. Elle a soixante-deux ans, des mains douces et ridées par des décennies de travail silencieux, un regard gris qui a vu défiler trop de secrets dans trop de grandes maisons pour s'étonner encore de quoi que ce soit. Elle est la seule personne dans cette demeure qui m'adresse la parole sans que j'aie à la quémander.

– Madame est magnifique, murmure-t-elle en reculant d'un pas pour admirer son ouvrage.

Je tourne lentement sur moi-même. Mes yeux fixent mon propre reflet avec un détachement clinique. Je me trouve belle d'une beauté froide et inaccessible qui ne me ressemble pas, une beauté de magazine ou de portrait officiel. Le coiffeur est venu à quinze heures précises, comme tous les jours de gala. La maquilleuse a suivi à seize heures, armée de pinceaux et de fards qui ont effacé les cernes sous mes yeux. L'habilleuse est venue à dix-sept heures. Une chorégraphie huilée, une mécanique d'horlogerie qui tourne autour de moi sans jamais m'inclure réellement.

Je suis le produit fini d'une chaîne de montage de luxe, une poupée de porcelaine assemblée par des artisans de génie, et personne ne semble remarquer que derrière la porcelaine il n'y a rien.

Je me remémore les sept années de ce mariage. Sept années où mon mari ne m'a pas adressé plus de dix phrases complètes. Sept années à espérer contre toute raison qu'un jour, peut-être, il finirait par me voir, par me parler, par me considérer comme autre chose qu'un meuble de prix dans le décor de sa vie parfaitement orchestrée. Sept années de solitude à deux, de silence partagé, de nuits passées dans des chambres séparées à écouter les bruits de la demeure en se demandant si l'autre dort, si l'autre pense, si l'autre souffre autant que soi.

La porte d'entrée principale claque quelque part dans les profondeurs de la maison. Ce bruit sourd et définitif que je reconnaîtrais entre mille. Mon cœur s'accélère malgré moi, ce réflexe pavlovien que je n'ai jamais réussi à maîtriser. Il est rentré. Gabriel est rentré.

Je descends l'escalier monumental sans me presser. Mes doigts effleurent la rampe en fer forgé qui ondule sous ma paume comme un serpent de métal froid. Chaque marche qui défile sous mes talons est une marche vers un espoir que je sais vain. Le salon principal est éclairé par les lustres de cristal qui jettent des éclats dorés sur les meubles anciens, sur les tapis persans, sur les boiseries sombres qui tapissent les murs.

Et il est là.

Gabriel est debout près du bar, un verre de whisky à la main, le dos tourné vers l'entrée du salon. Sa silhouette massive se découpe contre la fenêtre où le crépuscule parisien étale ses nuances orangées. Il porte un smoking noir qui souligne la largeur de ses épaules. Il est beau, mon mari, d'une beauté qui me fait encore mal après toutes ces années, d'une beauté inaccessible et lointaine qui semble appartenir à un autre monde que le mien.

Je reste dans l'embrasure de la porte. J'attends.

Il ne se retourne pas.

Il vide son verre, le pose sur le plateau d'acajou avec un bruit mat qui résonne dans le silence du salon, et il se dirige vers la porte sans un regard pour moi, sans un mot, sans un geste, sans rien qui puisse indiquer qu'il a remarqué ma présence. Nathan trottine derrière lui, sa voix fluette égrenant la liste des obligations de la soirée.

Le claquement de la porte résonne dans le salon vide. Je reste là, debout, les bras ballants, le cœur en miettes.

Iris apparaît derrière moi. Son reflet dans la vitre se superpose au mien, deux fantômes dans une maison trop grande.

– La voiture de Madame attend, murmure-t-elle avec une douceur infinie.

Je hoche la tête mécaniquement. Mes jambes se remettent en mouvement. Mes talons claquent sur le marbre du hall. Je franchis le seuil. Je monte dans la limousine qui m'attend derrière celle de Gabriel, une voiture séparée pour une épouse séparée.

Le ciel de Paris est chargé de nuages lourds, promesse d'orage qui tarde à s'accomplir. Les lumières de la ville défilent derrière la vitre teintée, floues, irréelles. Et dans le silence de cette voiture qui me conduit vers un gala où je serai aussi seule au milieu de la foule que je le suis entre les murs de ma propre maison, une question silencieuse tourne dans ma tête comme un insecte prisonnier d'un bocal en verre.

À quoi sert une épouse fantôme ?

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