MasukChapitre 2
Gabriel
Le whisky a un goût de cendre ce soir.
Je suis assis à l'arrière de la limousine, les yeux fixés sur le paysage parisien qui défile derrière la vitre blindée, et je sens le poids du regard de Nathan qui m'observe depuis son siège en face du mien. Il ne dit rien. Il ne dit jamais rien quand il sent que je suis d'humeur sombre, ce qui est le cas la plupart du temps. Nathan est un excellent assistant, le meilleur que j'aie jamais eu, précisément parce qu'il sait quand se taire.
Les sentiments, j'ai appris à les enterrer avant même de savoir les nommer.
La limousine tourne dans l'avenue Montaigne. Les lumières des boutiques de luxe jettent des reflets blafards sur le cuir noir des sièges. Nous passons devant Dior, devant Chanel, devant toutes ces enseignes qui habillent ma femme de la tête aux pieds sans que j'aie jamais eu mon mot à dire sur le choix des tenues. Ma femme. Maëlle. Ce prénom qui résonne dans ma tête comme une note de musique trop aiguë.
Je ne prononce jamais son prénom.
C'est une règle que je me suis imposée sans vraiment savoir pourquoi, un principe absurde qui s'est installé dans mon cerveau comme une barrière de sécurité. La vérité, c'est que je ne sais pas comment lui parler. Je ne sais pas comment m'adresser à cette femme qui partage mon nom sans partager ma vie, cette présence silencieuse qui flotte dans les couloirs de la demeure comme un fantôme que personne n'a invité mais que personne ne peut chasser.
– Le gala commence à vingt heures, Monsieur. Le discours est prévu pour vingt et une heures quinze, les journalistes seront placés dans le hall latéral comme vous l'avez demandé.
Nathan débite sa liste d'une voix monocorde. Je hoche la tête sans répondre.
Mon père disait toujours que les Soren ne montrent pas leurs faiblesses. Il le disait avant de me frapper, il le disait avant de m'envoyer en pension, il le disait avant de mourir en me laissant un empire à gérer et aucune idée de la manière dont on aime quelqu'un. Les sentiments sont une monnaie d'échange, Gabriel. Ne les dépense jamais sans être sûr du retour sur investissement. J'avais douze ans quand il m'a assené cette maxime, debout dans son bureau lambrissé, et je l'ai gravée dans ma mémoire comme un commandement sacré.
Le problème, c'est que Maëlle n'entre dans aucune case.
Elle n'est pas une transaction commerciale, même si notre mariage en était une. L'alliance forcée par mon père mourant pour verrouiller des parts de la société Soren face à une branche familiale hostile. Une clause contractuelle, voilà ce qu'elle était au départ. Je l'ai épousée sans la connaître, sans l'aimer, sans même savoir la couleur de ses yeux ou le son de sa voix.
Mais quelque chose a changé au fil des années. Quelque chose que je n'avais pas prévu et que je ne maîtrise pas et qui me terrifie bien plus que n'importe quelle OPA hostile. Quelque chose d'inexprimable s'est logé en moi. Je ne peux ni la regarder, ni lui parler, ni la libérer. Alors je l'ignore, croyant que l'absence est plus supportable que ce qu'il adviendrait si je la laissais entrer.
La limousine ralentit devant le Grand Palais.
Les flashs crépitent déjà, ces éclairs de magnésium qui transforment la nuit en jour fragmenté. Je sens le masque se mettre en place sur mon visage, cette expression impénétrable que les photographes connaissent bien et que les journalistes décrivent comme l'impassibilité légendaire de Gabriel Soren. Un masque que je porte depuis si longtemps que je ne sais plus ce qu'il y a en dessous.
Je descends de la limousine. Je fends la foule des photographes sans un regard pour leurs objectifs braqués sur moi. Je gravis les marches du perron avec cette démarche assurée qui ne laisse jamais deviner le moindre doute. Les invités s'écartent sur mon passage, les têtes se tournent, les murmures s'élèvent dans mon sillage comme des vaguelettes derrière un navire trop imposant pour être ignoré.
Le hall du Grand Palais est un écrin de lumière et de marbre, peuplé de femmes en robes longues et d'hommes en smoking qui tiennent des flûtes de champagne comme on tient des boucliers. Je progresse dans cette jungle de mondanités avec l'efficacité d'un prédateur qui connaît son territoire. Je serre des mains, j'échange des politesses, je distribue des sourires qui n'engagent à rien. Je suis bon à ce jeu. J'ai été entraîné pour ça depuis l'enfance.
Et puis je la vois.
Elle est entrée par une porte latérale, silhouette fragile dans une robe bleu nuit qui semble absorber la lumière au lieu de la refléter. Ses cheveux blonds sont relevés en chignon, dégageant la ligne gracile de sa nuque. Quelque chose se contracte dans ma poitrine, une crispation involontaire que je réprime immédiatement. Elle est belle. Elle a toujours été belle. Et cette beauté est une insulte permanente à la distance que j'essaie de maintenir entre nous.
Je détourne les yeux.
Mes doigts se serrent autour du verre de whisky avec une force qui menace de le briser. Je le repose sur le plateau d'un serveur qui passe et je m'éloigne dans la direction opposée, le cœur battant à tout rompre sous le smoking parfaitement coupé. Je ne me retourne pas. Je ne me retourne jamais. C'est une règle que j'ai érigée en principe absolu, un automatisme ancré dans mon comportement comme une seconde nature.
Et je continue d'avancer, imperturbable, impénétrable, inatteignable.
À l'intérieur, je brûle.
Chapitre 81DamianLa réunion stratégique se tient dans la salle de conférence du QG berlinois. Les écrans géants affichent les cours de la Bourse, les graphiques de l’OPA, les cartes des marchés. Élise est assise en face de moi, ses cheveux courts, son tailleur sombre, son visage impassible. Elle attend. Elle écoute. Elle est prête.– La phase finale, dis-je en me levant. Nous avons fragilisé la holding. Nous avons révélé les crimes. Nous avons fait chuter l’action. Maintenant, nous allons porter le coup de grâce.Élise hoche la tête. Elle attend la suite.– Une campagne de dénigrement personnel. Contre Gabriel. Pas seulement économique. Personnel. Nous allons attaquer sa vie privée. Sa santé mentale. Sa liaison avec vou
Chapitre 80ÉliseLa conférence de Gabriel est rediffusée en boucle sur les écrans du QG berlinois. Je la regarde. Encore. Et encore. Je connais chaque mot par cœur maintenant. Chaque pause. Chaque respiration. Chaque silence. Je les analyse. Je les dissèque. Je les pèse.Il n’a pas menti. Il n’a pas triché. Il n’a pas cherché à se protéger. Il s’est tenu debout. Seul. Face au monde. Face à sa famille. Face à son héritage. Il a reconnu. Il a assumé. Il a réparé.Damian entre dans la salle. Il regarde l’écran. Il sourit.– C’est le moment. Il est à genoux. Achevons-le.Je me tourne vers lui. Je le regarde. Longuement.– L’OPA finale. Maintenant ?&nb
Chapitre 79GabrielLa salle de conférence est pleine. Des journalistes du monde entier. Des caméras. Des micros. Des flashs. Je monte sur l’estrade. Je suis seul. Pas de conseiller. Pas d’avocat. Pas de directeur de communication. Juste moi.Je pose mes mains sur le pupitre. Je regarde l’assemblée. Je respire.– Je m’appelle Gabriel Soren. Je suis l’héritier d’une dynastie qui a bâti sa fortune sur des crimes. Des crimes que j’ai ignorés. Des crimes dont j’ai profité. Des crimes que je reconnais aujourd’hui.Un silence de plomb. Les flashs crépitent. Je continue.– Mon arrière-grand-père, Auguste Soren, a signé des accords avec des régimes autoritaires. Il a vendu des armes à des dictateurs. Il a spoli&ea
Chapitre 78HelenaLa porte de la prison s'ouvre. Je respire l'air libre pour la première fois depuis des semaines. L'air de Paris. L'air de la liberté.Les avocats de Damian Volkov ont fait des miracles. Les charges ont été allégées. La caution a été payée. Je suis sortie. Je suis libre.Je monte dans la voiture qui m'attend. Un chauffeur en costume sombre. Une berline luxueuse. Je m'installe à l'arrière. Je regarde Paris défiler derrière la vitre. La ville est belle. La ville est à moi. Je vais reprendre ce qui m'appartient. Je vais me venger. Je vais les faire payer. Tous.L'hôtel est un palace du seizième arrondissement. Une suite somptueuse. Des fleurs fraîches. Du champagne au frais. Un message de Damian : « Reposez-vous. Nous avons beaucoup à fa
Chapitre 77ÉliseL'opération est chirurgicale.À sept heures du matin, heure de Paris, le monde se réveille avec une bombe dans la presse. Un grand journal international publie une enquête explosive sur les origines de la fortune Soren. Les révélations s'étalent sur huit pages. Les accords avec les régimes autoritaires. Les spoliations. Les familles juives dépossédées. Les montages financiers criminels. Tout y est. Tout est documenté. Tout est vérifié.Je suis dans le QG de Damian, à Berlin. Devant moi, une baie vitrée qui surplombe la ville. Sur les écrans, les chaînes d'information du monde entier diffusent la nouvelle en boucle. Les titres défilent. « Scandale Soren. » « L'empire du sang. » « Les secrets honteux d'une dynastie. &ra
Chapitre 76GabrielNathan entre dans mon bureau, un dossier à la main. Son visage est grave. Plus grave que d’habitude.– Monsieur, il faut que vous voyiez ça.Il pose le dossier sur mon bureau. Je l’ouvre. Je lis. Les mots défilent. Les informations s’accumulent. Damian Volkov. OPA hostile. Consultante de génie. Élise Vancourt.Je lève les yeux vers Nathan.– Elle travaille avec Volkov.– Oui, Monsieur. Depuis Berlin. Elle dirige la stratégie financière. Les premières attaques ont commencé. La presse. Les marchés. Ils révèlent les secrets de la famille. Les spoliations. Les accords. Tout.Je me lève. Je marche jusqu’à la fenêtre. Paris s’étend sous mes







