LOGINLa pierre est froide sous mes paumes. Humide. Je compte les fissures du sol de la cellule, un exercice vain pour fixer mon esprit qui vacille. Combien de temps se sont-ils écoulés depuis qu'ils m'ont jetée ici ? Une nuit ? Deux ? Le temps n'a plus de prise dans ce trou noir, où la seule lumière filtre d'une étroite meurtrière trop haute pour espérer y atteindre.
Mes côtes me lancent à chaque inspiration. La blessure de Lorenzo, mal refermée, pleure sous l'épaisseur des chiffons sales qui me servent de bandage. La fièvre commence à gagner du terrain, un feu sourd qui couve sous ma peau. Je ferme les yeux, et je revois son regard. Non pas celui de Lorenzo, lâche et traître, mais celui de l'Autre. Alessandro. Le Roi Lycan.
Ses yeux. De l'ambre liquide, strié de noir. Ils m'ont déshabillée, écorchée vive, bien plus efficacement que les mains de ses gardes. Il ne m'a pas touchée. Il s'est contenté de me regarder, du haut de son trône d'obsidienne, tandis que ses hommes me traînaient devant lui, couverte du sang de ma vie d'avant. Son silence était une torture en soi, plus cruelle que les insultes.
— Debout.
La porte de ma cellule grince. Un garde massif se tient sur le seuil, une silhouette menaçante découpée dans la pénombre. Son odeur, musquée et sauvage, emplit l'espace confiné.
— Le Roi te demande.
Mon cœur se met à battre la chamade, un affolement d'oiseau pris au piège. La peur est un acide dans ma gorge. Je veux refuser. Cracher mon mépris. Mais mon corps, traître, obéit. Je me lève, chancelante, les jambes flageolantes. Chaque pas est une épreuve, chaque respiration un coup de poignard.
Il ne me touche pas. Il se contente de me précéder, et je suis, comme un chien battu, à travers les couloirs sinueux du palais. L'endroit est un dédale de pierre noire, aux voûtes si hautes qu'elles semblent aspirer la lumière des torches. Les murs suintent le froid. L'air sent la terre, le vent et une autre chose, une odeur fauve et électrique qui colle à la peau. L'odeur du Lycan.
Nous arrivons dans une salle immense, une caverne taillée dans la montagne. Au centre, un feu crépite dans une cheminée assez grande pour y rôtir un cerf. Alessandro est là, debout près des flammes, tournant le dos. Il ne porte pas les atours d'un roi, mais une simple tunique sombre qui épouse la musculature puissante de son dos. Une arme vivante.
— Approche.
Sa voix est un roulement bas, qui semble vibrer dans mes os. Je m'exécute, les dents serrées, refusant de montrer à quel point je tremble. L'espace de quelques pas, je suis passée du froid humide de la cellule à la chaleur presque violente du foyer. Le contraste est étourdissant.
Il se retourle. Son regard me frappe de plein fouet. Il me parcourt, lentement, de la tête aux pieds, s'attardant sur mes cheveux emmêlés, la saleté sur mon visage, la tache sombre qui s'étend sur mon côté.
— Tu pues la peur et l'infection, murmure-t-il.
Je baisse les yeux, incapable de soutenir son regard plus longtemps. La honte me brûle les joues.
— Regarde-moi.
Un ordre. Imparable. Je lève les yeux, malgré moi. Il a bougé. Il est si près maintenant que je peux sentir la chaleur qui émane de lui, voir les stries d'or dans ses prunelles. Son parfum, boisée et sauvage, m'enveloppe, m'étouffe.
— Tu m'appartiens, Aurora. Chaque battement de ton cœur. Chaque souffle que tu voles à l'air. Tout.
— Je n'appartiens à personne, je parviens à gronder, ma voix n'est qu'un souffle rauque.
Un sourire cruel étire ses lèvres. Il lève une main, et je flanche, m'attendant à un coup. Il s'arrête. Son sourire s'élargit.
— Tu as peur. C'est bon. La peur est la seule chose qui reste quand on a tout perdu. Elle ne te quittera plus.
Sa main se pose sur mon épaule. Le contact est brûlant, électrique. Une décharge parcourt tout mon corps, réveillant une douleur sourde et profonde, bien plus ancienne que la blessure de Lorenzo. Une douleur qui vient de l'âme. Je retiens un cri.
— Ma bête te veut, poursuit-il, sa voix un murmure rauque contre mon oreille. Elle te sent. Elle te reconnaît. Et elle n'aura de cesse que tu ne sois brisée, que ton orgueil ne soit réduit en poussière, pour que tu acceptes enfin ce que tu es. Ce que nous sommes.
La pression de sa main s'intensifie. Une douleur aiguë, osseuse, irradie de mon épaule. Je serre les mâchoires, les larmes me montant aux yeux. Je refuse de pleurer. Je refuse.
Soudain, il relâche son étreinte. Je vacille, le souffle court, mon épaule en feu.
— Emmène-la, lance-t-il au garde sans même me regarder. Qu'elle soit présentée aux autres. Qu'elle apprenne sa place.
Le garde saisit mon bras, moins délicatement cette fois. Alors que je suis tirée hors de la salle, le regard d'Alessandro me suit, pesant, possessif, terrifiant.
Alors que je trébuche dans le couloir, une sensation nouvelle s'ajoute à la douleur lancinante de mon épaule. Une marque. Une chaleur résiduelle, comme si ses doigts y avaient laissé une empreinte de feu. Et au fond de moi, quelque chose d'encagé, de sauvage et de terrifié, se met à gratter, à répondre à l'appel silencieux de la bête du Roi.
La souffrance n'est pas finie. Elle ne fait que commencer. Et la partie la plus effrayante n'est pas la douleur qu'il m'inflige.
C'est cette part de moi, petite et faible, qui semble... y répondre.
KAEL— Un toast ! À notre roi ! Puisse sa nouvelle… alliance… lui apporter la sagesse dont nous aurons besoin pour l’hiver qui vient.Les mots sont droits. Le ton, apparemment respectueux. Mais l’espace d’un instant, entre « nouvelle » et « alliance », il y a eu un silence calculé. Une insinuation. L’hydromel qu’il a bu, mêlé à mon sang, ne lui a pas lié la langue. Il l’a aiguisée.Ses partisans lèvent leurs coupes, répétant le toast d’une voix basse et grave. « Au roi. » Pas à moi. Jamais à moi.ALESSANDROIl ne bouge pas. Il observe Kael comme un faucon observe un serpent dans l’herbe. Puis il lève sa propre coupe, un simple geste de la main.— À la meute. Qu’elle reste unie.Sa réponse est un démenti poli. Un rappel. C’est à la meute qu’on boit, pas à un individu. Le sous-entendu est clair : ton toast divise.Kael esquisse un sourire mince, puis se rassoit. Le premier round de la nuit est terminé. Le second commence presque aussitôt.Une louve se détache du groupe des danseurs. Ell
AURORALe silence qui suit est lourd comme la pierre des murs. Les hurlements se sont tus, laissant place au crépitement des torches et au souffle rauque de centaines de poumons. Mon poing, enserré dans celui d’Alessandro, est levé vers les poutres noircies de la salle. Notre chair unie cache la dent, mais pas sa présence. Elle pulse, un second cœur sombre ancré dans ma paume.La vision de la meute se brouille un instant. Les visages riant ou grimaçants, les coupes levées, les épaules nues marquées de vieilles cicatrices… tout cela vacille. Derrière le voile de la réalité, le torrent refait surface. Ce n’est plus le chaos de tout à l’heure. C’est ciblé, aiguisé comme la pointe d’une lame.Un champ sous une lune écorchée. L’odeur du géranium sauvage, écrasé sous des bottes. Une voix de femme, douce, chantant une berceuse dans une langue qui fuse à travers les années. Puis le silence. Un silence si abrupt, si définitif qu’il en devient un son à part entière. La douleur qui suit n’est pa
AURORAPuis j’entends le froissement du métal. Alessandro a saisi la Couronne des Dents. Il ne l’ôte pas de sa tête. Il en détache quelque chose. Un éclat. Une dent, longue et incurvée, noire comme l’obsidienne, qui était l’une des pointes de la couronne. Elle brille d’une lueur intérieure, faible mais réelle.Il s’agenouille à son tour devant moi. Nous sommes à hauteur égale, maintenant. Son souffle est chaud sur mon visage.— La meute se nourrit de loyauté, dit-il, pour moi seule cette fois. Mais elle survit par le sang. Par la morsure qui lie. Ouvre ta main.Je déplie les doigts de ma main gauche, révélant la poussière grise de la fleur oubliée. Il ne la regarde même pas. Ses yeux sont rivés aux miens.— L’autre.J’ouvre ma main droite. Paume offerte, vide.D’un mouvement rapide et précis, il y pose la dent noire. Le contact est glacial, électrique. Une douleur aiguë et vive me transperce la paume, comme si la dent cherchait à s’enraciner. Je retiens un cri.— Ceci est la Première
AURORALe couloir qui mène de la chambre de la mémoire à la Grande Salle est un tunnel d’attentes silencieuses. Les torches crépitent, projetant nos ombres déformées sur la pierre. Devant moi, Alessandro marche d’un pas lourd, assuré. La Couronne des Dents est une présence muette, un poids qui modifie jusqu’à sa silhouette. L’air vibre autour de lui, chargé d’une tension que je peux presque goûter métal, froid et vieille colère.Ma main, là où il l’a tenue, brûle encore. Dans mon poing fermé, la poussière de la fleur sèche est un secret brûlant, une relique d’un amour qu’on a voulu effacer. Je la sens contre ma paume, minuscule et immense.Nous approchons des portes de la Grande Salle. Le bruit nous parvient d’abord comme un grondement sourd, puis se déplie en une cacophonie reconnaissable : cliquetis de coupes, rires rugueux, grognements, musique sauvage faite de tambours de peau et d’os. L’odeur aussi vient à notre rencontre viande rôtie, bière épaisse, sueur et fourrure.Je m’arrêt
AURORAIl tourne enfin la tête vers moi. Dans la faible lumière bleue, ses traits sont tirés, fatigués. Pour la première fois, je vois non pas le roi, ni la bête, ni l’amant. Je vois le gardien. L’homme seul qui porte le poids de cette chose depuis trop longtemps.— Parce qu’elle te reconnaît, Aurora.Il fait un pas, et soudain, il est près de moi, sa chaleur combattant le froid de la pièce.— La forteresse respire. La couronne se souvient. Et elles sentent toutes les deux la marque sur ton épaule. Mon sang dans tes veines. Mon pouvoir dans ton âme. Tu n’es pas une intruse. Tu es… une résonance.Je regarde la couronne. Je ne veux pas la toucher. Une peur animale, plus ancienne que ma transformation, me dit de fuir. Mais quelque chose d’autre m’attire. Une résonance, comme il l’a dit. Un appel sourd dans mes os, un écho à la vibration des murs.— Qu’est-ce qu’elle veut ?Ma voix est réduite à un murmure.— Ce qu’elle a toujours voulu. Un but. Un roi. Une reine. Un avenir.Il lève une m
AURORAIl tourne enfin la tête vers moi. Dans la faible lumière bleue, ses traits sont tirés, fatigués. Pour la première fois, je vois non pas le roi, ni la bête, ni l’amant. Je vois le gardien. L’homme seul qui porte le poids de cette chose depuis trop longtemps.— Parce qu’elle te reconnaît, Aurora.Il fait un pas, et soudain, il est près de moi, sa chaleur combattant le froid de la pièce.— La forteresse respire. La couronne se souvient. Et elles sentent toutes les deux la marque sur ton épaule. Mon sang dans tes veines. Mon pouvoir dans ton âme. Tu n’es pas une intruse. Tu es… une résonance.Je regarde la couronne. Je ne veux pas la toucher. Une peur animale, plus ancienne que ma transformation, me dit de fuir. Mais quelque chose d’autre m’attire. Une résonance, comme il l’a dit. Un appel sourd dans mes os, un écho à la vibration des murs.— Qu’est-ce qu’elle veut ? je demande, ma voix réduite à un murmure.— Ce qu’elle a toujours voulu. Un but. Un roi. Une reine. Un avenir.Il lè







