LOGINLa poigne du garde me laboure le bras. Nous quittons les quartiers silencieux, taillés dans la pierre brute, pour pénétrer dans les entrailles vivantes de la forteresse. L'air change. Il devient épais, chargé d'odeurs entremêlées : sueur, viande crue, et cette odeur de fauve, plus forte, plus animale. Des bruits nous parviennent, assourdis d'abord, puis de plus en plus distincts. Des rires rauques, des grognements, le choc sourd des corps.
Nous débouchons dans une galerie en surplomb, dominant une cour intérieure immense, creusée à même la montagne. Le spectacle qui s'offre à moi me fige le sang.
En bas, c'est la fosse aux lions.
Des Lycans, des dizaines, s'affrontent dans un chaos organisé. Certains, sous leur forme humaine, combattent à mains nues, une violence brute et acérée. D'autres laissent leur peau se craqueler, leurs muscles se tordre, leurs os se réarranger dans un bruit de branches qui cassent, pour révéler la Bête. Des loups géants, aux crocs luisants de bave, aux yeux brillant d'une lueur intelligente et sanguinaire. Ils se chargent, se mordent, se griffent avec une férocité qui n'a rien de bestiale. C'est calculé. C'est un entraînement.
Ma présence ne passe pas inaperçue.
Un à un, les combats s'arrêtent. Les grognements se taisent. Les têtes, humaines ou lupines, se tournent vers moi. Des dizaines de paires d'yeux, jaunes, verts, ambrés, se braquent sur l'intruse, la faible, la proie. Leur regard est un poids physique qui m'écrase. Je suis nue sous cette déferlante de curiosité méprisante et de faim à peine contenue.
Le garde me pousse en avant, vers un escalier de pierre qui descend dans l'arène.
— Va, ordonne-t-il. Le Roi a dit que tu apprennes.
Mon cœur bat à tout rompre, un tambour affolé dans ma cage thoracique. Chaque pas vers le sable de la cour est une agonie. L'odeur de la terre battue, du sang frais et ancien, me prend à la gorge. Ils forment un cercle autour de moi, une muraille vivante de muscles et de fourrure. Leurs respirations forment un brouillard chaud dans l'air froid. Je suis prise au piège.
Une femme se détache du groupe. Elle est grande, athlétique, une cicatrice balafrant sa joue de la tempe au menton. Ses yeux, d'un vert glacial, me détaillent avec une indifférence cruelle.
— Alors, c'est toi, la petite chose que la Bête du Roi a ramassée ? murmure-t-elle d'une voix rauque. Tu ne sens même pas la force. Tu sens la mort. Tu devrais être avec les charognes.
Des rires s'élèvent autour d'elle. Je serre les poings, les ongles entaillant mes paumes. La peur est une mer démontée en moi, mais je refuse de me noyer.
— Je suis Aurora, héritière de la Meute de la Lune Pâle, je tente de dire, mais ma voix se brise sur le dernier mot.
La femme ricane.
—Ici, tu n'es rien. Tu es l'Ombre. L'esclave. La chose du Roi. Tu n'as pas de nom. Tu n'as pas de meute.Elle fait un pas. Puis un autre. Son approche est souple, mortelle.
—Le Roi a dit qu'il fallait t'apprendre. La première leçon : la hiérarchie.Elle frappe. Un coup de poing rapide, précis, qui s'enfonce dans ma blessure au côté.
La douleur est aveuglante. Un éclair blanc qui déchire ma réalité. Un cri se déchire de ma gorge, aigu, pitoyable. Je m'effondre sur le sable, le visage dans la poussière, incapable de respirer, de penser. Il n'y a plus que le feu, la déchirure, l'humiliation.
Un grognement gronde, plus profond que les autres. Le cercle s'écarte. Alessandro est là, en haut des escaliers, immobile. Il n'a rien dit. Il n'a pas besoin de parler. Sa simple présence impose le silence. Son regard traverse la foule et se pose sur moi, recroquevillée dans la terre.
Il observe. Juste observer.
La femme, celle qui m'a frappée, baisse la tête, soumise.
— Elle est faible, mon Roi, dit-elle. Elle ne survivra pas.
Le regard d'Alessandro ne me quitte pas.
—La faiblesse n'est pas une fatalité. C'est un choix. Qu'elle reste là. Qu'elle regarde. Qu'elle comprenne.Il tourne les talons et disparaît. La leçon est terminée. Pour lui.
Pour moi, l'enfer continue.
Je reste allongée sur le sol froid, le corps secoué de frissons, le goût du sang et de la poussière dans la bouche. Les combats ont repris autour de moi. Les chocs, les grognements, les cris. Ils m'ignorent, maintenant. Un déchet. Une leçon object.
Chaque impact, chaque cri de douleur résonne en moi. Chaque odeur de violence s'imprime dans ma mémoire. Je ferme les yeux, et je vois le visage de Lorenzo. Sa trahison. Sa lâcheté. Cette haine, soudain, est une bouée. La seule chose chaude dans ce monde de glace.
Je ne suis plus Aurora, l'héritière.
Je ne suis pas encore l'Ombre,l'esclave. Je suis une coquille vide,remplie de douleur et de haine.Et au plus profond de cette coquille, quelque chose, réveillé par la morsure du Roi, par la violence de la cour, commence à gratter. Pas une bête. Pas encore. Une étincelle. Ténue. Sauvage.
Une étincelle qui refuse de s'éteindre.
SERAJe les observe.Cachée derrière un arbre, à la lisière du camp, je les observe. Aurora et Alessandro, main dans la main, marchant lentement entre les tentes. Ils sont faibles, tous les deux. Convalescents. Vulnérables. Ils ne se rendent même pas compte que je suis là.Alessandro a failli mourir. Je l'ai vu se faire transpercer par la main du Soiffard. J'ai vu son sang couler sur la terre gelée. J'ai vu Aurora hurler son nom comme une damnée. Et pendant un instant, un instant seulement, j'ai espéré qu'il meure.Pas parce que je le hais. Je ne le hais pas. Je ne l'ai jamais haï. Je le voulais. Je le veux encore. Et s'il était mort, il aurait été à moi d'une certaine façon. Dans ma mémoire. Dans mes regrets. Dans mes fantasmes. Mort, il m'aurait appartenu comme il ne m'a jamais appartenu vivant.Mais il n'est pas mort. Aurora l'a sauvé. Elle a sacrifié les vies pour lui, toutes les vies, jusqu'à la dernière. Et maintenant elle est faible. Faible comme je ne l'ai jamais vue. Sans pro
LYRAJe me tiens à l'entrée du camp, les yeux fixés sur l'horizon.La neige a cessé de tomber pendant la nuit. Le ciel est toujours gris, mais il est plus clair, plus propre, comme lavé par la tempête. Les montagnes se découpent au loin, majestueuses, indifférentes. La vallée du Soiffard est cachée derrière ces sommets, invisible, mais je sais qu'elle est là. Je la sens.Ou plutôt, je sens son absence.Le Soiffard est parti. La brume qui émanait de la vallée, cette présence oppressante qui pesait sur toute la région, s'est dissipée. Pour la première fois depuis des années, depuis que je suis arrivée dans ce camp, l'air est léger. Respirable. Libre.Je devrais être heureuse. Je devrais célébrer, avec les autres, la victoire que nous avons remportée. Le Soiffard a été repoussé. La vallée est libérée. Des dizaines de villages ne vivront plus dans la terreur de ses créatures. Des centaines d'enfants ne seront pas marqués. Des milliers de vies seront sauvées, au moins pour un temps.Mais j
Je secoue la tête. Ce n'est pas de la douleur. Pas vraiment. C'est le vide. C'est la solitude. C'est la perte de quelque chose que je n'avais pas demandé, que je n'avais pas choisi, mais qui faisait partie de moi. C'est comme si on m'avait amputée d'un membre que je ne savais pas avoir.— Elles sont parties, murmuré-je enfin. Les vies. Je ne les sens plus.Alessandro comprend. Il n'a pas besoin d'explications. Il a toujours su lire en moi, même quand je ne disais rien. Il s'assoit sur le bord du lit, passe un bras autour de mes épaules, m'attire contre lui. Sa poitrine est chaude, solide, vivante. Son cœur bat contre mon oreille, régulier, rassurant.— Je suis là, dit-il. Je suis toujours là.Et je pleure.Je pleure les vies que j'ai portées et que j'ai données. Je pleure la protection que j'ai perdue, la force qui n'est plus là. Je pleure toutes ces existences qui m'ont accompagnée, soutenue, guidée, et qui sont maintenant retournées au néant. Je pleure parce que je suis vide, et que
Je ferme les yeux. Une vague d'émotions me submerge. De la culpabilité, d'abord. C'est ma faute. Si je n'avais pas chargé le Soiffard comme un imbécile, si j'avais été plus prudent, plus stratégique, elle n'aurait pas eu besoin de me sauver. Elle aurait gardé les vies, sa protection, son pouvoir.Et en même temps, une gratitude immense, écrasante, presque douloureuse. Elle m'a choisi. Elle a choisi de me sauver plutôt que de garder ce qui faisait sa force. Elle m'aime assez pour ça. Elle m'aime assez pour tout sacrifier.— Elle savait ce qu'elle faisait, dit Lyra comme si elle lisait dans mes pensées. Elle a choisi, en pleine conscience. Les vies lui ont proposé le marché, et elle a accepté sans hésiter.— Ça ne m'étonne pas d'elle.— Moi non plus.Je tends le bras, malgré la douleur dans ma poitrine. Ma main trouve celle d'Aurora, posée sur la couverture. Ses doigts sont froids, mais ils se referment faiblement autour des miens. Même dans son sommeil, elle me reconnaît. Elle me cherc
On installe Alessandro et Aurora dans l'infirmerie. C'est une grande tente chauffée par un brasero, remplie de lits de camp et d'étagères chargées de pots, de fioles, de bandages. Je connais bien cet endroit. J'y ai passé des heures, des jours, à soigner les blessés, les malades, les mourants. C'est mon domaine. Mon refuge. Ma raison d'être.Je m'occupe d'Alessandro d'abord. Ses constantes sont stables. Son cœur bat régulièrement, sa respiration est profonde et calme. La cicatrice sur sa poitrine est propre, sans signe d'infection. Il dort, d'un sommeil réparateur qui lui permettra de récupérer ses forces. Dans quelques jours, il sera sur pied, prêt à reprendre le combat.Ensuite, je m'occupe d'Aurora.Elle est toujours inconsciente. Son pouls est faible mais stable. Sa peau est froide, malgré les couvertures dont je l'ai enveloppée. Ses lèvres sont gercées, ses yeux cernés de noir. Elle a l'air d'une morte. D'une coquille vide.Je pose mes mains sur sa poitrine, je ferme les yeux, j'
La lumière dorée qui émanait de ma peau s'intensifie une dernière fois, puis s'éteint complètement. Elle coule de mes mains vers la poitrine d'Alessandro, pénètre sa peau, cherche son cœur qui s'est arrêté.Et son cœur recommence à battre.Un battement faible, irrégulier, à peine perceptible. Puis un autre, plus fort. Puis un autre, plus régulier. La couleur revient sur son visage. Ses lèvres passent du gris au rose pâle. Ses paupières frémissent.— Par tous les dieux, murmure Lyra. Qu'est-ce que tu as fait ?Je ne réponds pas. Je ne peux pas répondre. Le monde tourne autour de moi. Les arbres se mélangent au ciel. La neige qui tombe ressemble à des étoiles qui dansent. Mes mains sont glacées. Mon cœur bat trop lentement. Quelque chose en moi est vide, creux, absent. Comme une pièce dont on aurait enlevé tous les meubles. Comme une maison abandonnée.— Aurora ? dit Kael. Aurora, qu'est-ce qui se passe ?J'essaie de répondre. Mes lèvres bougent, mais aucun son ne sort. La force qui me







