LOGINChapitre 3
Lucas
Le contrat est posé devant moi, sur le sous-main en cuir noir qui recouvre mon bureau depuis que j'ai pris la direction de Morel Industries. Cent vingt pages de clauses et de sous-clauses que mon équipe juridique a passé trois semaines à peaufiner. Quarante millions d'euros qui entreront dans les caisses de l'entreprise avant la fin de l'année fiscale, qui gonfleront les chiffres, rassureront les actionnaires, feront grimper le cours de l'action en Bourse. Un chiffre qui ferait sourire n'importe quel homme normal, qui lui donnerait cette décharge d'adrénaline que je poursuivais autrefois, quand j'étais plus jeune, quand je croyais encore que l'argent pouvait combler le vide, que le pouvoir pouvait anesthésier la douleur.
Je ne souris plus. Je ne souris plus depuis huit ans.
Ma secrétaire, Elise, a posé un café noir sur le coin de mon bureau sans oser me parler, sans même me regarder. Elle sait que mon humeur est une lame de rasoir avant dix heures, que mon regard suffit à congédier les importuns. J'ai cinquante-deux employés qui travaillent pour moi dans cette tour, trente-sept partenaires qui guettent le moindre signe de faiblesse, et une famille qui attend ma chute avec la patience des prédateurs.
Je prends le stylo, un Montblanc en or rose, et je signe sans lever les yeux, sans même parcourir les clauses principales. Le geste est mécanique, presque robotique, ma signature n'a plus rien d'humain, elle est devenue un logo, une marque, une griffe sur le monde. Le L qui boucle, le s qui barre, le paraphe final qui vaut quarante millions. Lucas Morel. L'homme qui a tout réussi. L'homme qui a tout perdu.
Je repousse le dossier et je me lève. La baie vitrée de mon bureau donne sur la ville, ma ville, celle que j'ai conquise étage par étage, rue par rue, entreprise par entreprise. Du trente-sixième étage de la tour Morel, je la domine tout entière, les toits gris qui s'étendent à perte de vue, les avenues qui s'entrecroisent, le fleuve qui scintille au loin sous la lumière pâle de novembre. Je devrais être fier. Je ne suis que las.
Sur la vitre, mon reflet me fixe. Un homme de trente-six ans, grand, les épaules larges, le cheveu brun coupé court, les yeux gris acier. Costume trois pièces bleu nuit, cravate sobre en soie italienne, boutons de manchette en platine. L'image parfaite du magnat, du conquérant, de l'homme qui a tout réussi. Un mensonge parfait. Sous le costume, il y a un homme qui ne dort plus sans somnifères, qui passe ses nuits à arpenter son penthouse vide en ressassant les mêmes souvenirs, les mêmes regrets. Sous la fortune, il y a un gamin de vingt-huit ans qui a cru la pire des trahisons et qui a détruit le seul amour de sa vie par orgueil.
Je pose ma main sur la vitre. Elle est froide. Comme tout le reste.
Quelque chose dans l'air me rend nerveux sans raison. Une sensation diffuse, un frisson à la base du crâne, un signal d'alarme qui sonne dans une pièce vide. Je l'ai déjà ressenti, cette nervosité sans objet, cette angoisse flottante qui n'a pas de cause et pas de remède. La dernière fois, c'était le matin où Sarah a disparu de ma vie.
Sarah.
Son nom surgit dans mes pensées comme une lame qu'on retourne dans une plaie mal refermée. Je ferme les yeux et je la vois. Ses cheveux noirs dénoués sur ses épaules, ses yeux marron qui me défiaient de l'aimer, sa bouche qui prononçait mon prénom comme une promesse. Elle portait des robes à fleurs et des livres sous le bras, elle riait comme une rivière, elle était tout ce que je n'étais pas. Je l'ai aimée à la seconde où je l'ai vue, dans ce café du centre-ville où elle renversait son chocolat chaud sur son cahier de notes. Je l'ai aimée avec cette intensité absurde qu'ont les hommes qui n'ont jamais aimé personne avant. Et puis je l'ai perdue.
"Tu n'es qu'une trahison. Disparais de ma vue. Disparais de ma vie."
Elle est partie sans se défendre. Elle a pris ses affaires, son manteau beige, son sac usé. Elle n'a pas pleuré. Elle m'a juste regardé avec ses grands yeux marron et elle a dit "d'accord". Un seul mot. Puis elle a tourné les talons et elle a disparu. Huit ans. Huit ans et je n'ai toujours pas appris à l'oublier.
Elise frappe à la porte, trois coups discrets.
— Monsieur Morel, le docteur Lambert est en ligne.
Je me retourne, abandonnant la contemplation de la ville.
— Passez-le-moi.
Le docteur Lambert dirige l'hôpital Sainte-Marie, le plus grand centre médical de la région, et il est l'un des bénéficiaires de ma politique de mécénat stratégique. Morel Industries finance une partie de leurs programmes de recherche. Je ne fais pas cela par philanthropie, je le fais parce que ma mère m'a appris que contrôler les institutions, c'est contrôler la ville, et que contrôler la ville, c'est contrôler sa vie.
— Morel, dis-je en décrochant. Bonjour, Richard.
— Lucas, bonjour. Je ne vous dérange pas, j'espère.
— Pas du tout. Que puis-je pour vous ?
— Rien d'urgent. Je voulais simplement vous confirmer que le nouveau service de néphrologie pédiatrique sera inauguré en janvier, comme prévu. Votre contribution a été déterminante.
— Parfait.
— Nous avons une activité soutenue en ce moment. Plusieurs transferts de patients cette semaine. Un jeune enfant, notamment, un garçon de huit ans, insuffisance rénale sévère. La mère est seule, apparemment. Elle vient de l'extérieur.
Mon pouls s'accélère. Sans raison. Aucune raison. Un enfant de huit ans, une mère seule, cela n'a rien d'extraordinaire dans un hôpital. Pourquoi cette information me trouble-t-elle ?
— Je vous souhaite une bonne journée, Richard.
Je raccroche avant qu'il n'ajoute quoi que ce soit. Je ne veux pas entendre parler d'enfants malades, de mères seules, de transferts depuis l'extérieur. Je ne veux pas que le passé s'infiltre dans les fissures de mon présent.
Je sors de mon bureau et je traverse le couloir de l'étage exécutif. Mes pas résonnent sur le marbre. Tout est froid, tout est beau, tout est vide. Les murs sont ornés de tableaux contemporains que j'ai choisis sans les regarder. Les portes sont en verre dépoli, comme si la transparence pouvait masquer l'opacité de nos âmes.
Dans l'ascenseur, je croise mon reflet. Je remarque la ride qui se creuse entre mes sourcils, le pli amer de ma bouche, les cernes qui assombrissent mon regard. J'ai trente-six ans et j'ai l'air d'en avoir dix de plus. La douleur vieillit plus vite que le temps.
Je descends au parking souterrain. Ma voiture est là, une Aston Martin noire, luisante sous les néons. Je m'assois au volant et je respire l'odeur du cuir. J'attrape mon téléphone, je fais défiler mes messages. Rien d'important. Des chiffres, des rapports, des invitations à des soirées où je ne vais jamais.
Sarah aimait cette voiture. Elle disait qu'elle sentait bon le pouvoir et la fugue. Elle riait en caressant le tableau de bord. Elle riait tout le temps, avant.
Je secoue la tête pour chasser son fantôme et je démarre. Les rues défilent, novembre est gris, novembre est froid, novembre est le mois où elle est partie. La pluie, le vent, les feuilles mortes sur le perron. Elle portait son manteau beige. Elle n'a pas pleuré. Elle m'a juste regardé et elle a dit "d'accord". Puis elle a disparu.
Sans que je l'aie décidé, mes mains tournent le volant et je me retrouve devant l'hôpital Sainte-Marie. Je ralentis, je regarde l'entrée, les ambulances, les blouses blanches. Rien d'inhabituel. Rien qui explique ce poids sur ma poitrine.
Je redémarre et je rentre au bureau. Je me gare, je monte dans l'ascenseur, je m'assois dans mon fauteuil. Le contrat est toujours là, signé, prêt à être envoyé. Rien n'a bougé, rien n'a changé.
Mais la nervosité ne me quitte pas. Elle s'accroche à moi comme une odeur de pluie sur un manteau. Quelque chose dans l'air. Quelque chose qui est déjà là, tout près, tapi dans l'ombre, et que je ne vois pas encore.
Je pose ma main sur la vitre une dernière fois. Elle est toujours froide. Elle le sera toujours.
Chapitre 80SarahJe pousse la porte de la chambre sans bruit, comme je le fais toujours maintenant, avec cette prudence de mère qui craint de réveiller son enfant. La lumière est tamisée, les rideaux sont tirés, seule la lampe de chevet diffuse un halo doux qui caresse les murs blancs. Nathan dort, paisible, sa petite poitrine se soulève sous les draps, le moniteur cardiaque émet son bip rassurant. Et à côté de lui, sur la chaise en plastique orange, Lucas dort aussi.Je m'arrête sur le seuil, le souffle coupé. Il est affalé, la tête penchée sur le côté, les épaules voûtées, les jambes allongées, les bras croisés sur sa poitrine dans une posture inconfortable qu'il n'a pas choisie mais que l'épuisement lui a imposée. Son costume bleu nuit est froissé, s
Chapitre 79LucasLa salle de dialyse est un espace froid, blanc, stérile. Je suis assis sur une chaise en plastique, dans un coin, près de la porte. Personne ne m'a demandé de venir, mais personne n'a osé me chasser. Je suis Lucas Morel, le magnat, celui qui finance ce service, celui qui pourrait faire fermer cet hôpital d'un simple claquement de doigts. Alors on me laisse là, dans mon costume trois pièces, à regarder mon fils se battre contre une machine.Nathan est allongé sur un lit médical, ses bras nus posés le long de son corps. Des tubes relient son sang à la machine qui ronronne à côté de lui, un monstre de métal et de plastique qui filtre, purifie, remplace ses reins défaillants. Il a les yeux fermés, le visage pâle, les lèvres légèrement bleues. Il ne dort pas v
Chapitre 78NathanPapa est assis sur la chaise près de mon lit, il a posé sa grande main sur le drap, tout près de la mienne, et il me regarde avec ses yeux gris, ces yeux qui sont comme les miens, qui sont comme un miroir. Maman est sortie pour parler avec le docteur, elle a dit qu'elle revenait vite, et papa est resté avec moi. Il est venu tous les jours depuis que je suis à l'hôpital, même quand maman ne veut pas lui parler, même quand elle se met en colère contre lui, il est toujours là, assis sur cette chaise, à me raconter des histoires ou à me regarder dessiner.Aujourd'hui, je n'ai pas envie de dessiner, j'ai une question qui tourne dans ma tête depuis longtemps, depuis que j'ai compris que papa et maman ne vivaient pas ensemble, qu'ils ne s'aimaient pas comme les parents des autres enfants, qu'ils ne se parlaient presque jama
Chapitre 77LucasJ'achète la maison sans la visiter. C'est un acte irréfléchi, presque impulsif, mais je m'en fiche. L'agent immobilier me parle de charges, de notaire, de délais, et je n'écoute rien. Je signe les papiers d'une main ferme, je pose le chèque sur la table, et je repars avec les clés. Les clés d'une maison que je n'ai jamais vue, mais qui, je le sais déjà, sera la nôtre.Elle se trouve à dix minutes de l'hôpital, dans une rue calme, bordée de tilleuls. Une bâtisse en pierre blanche avec des volets bleus, un jardin clos, un vieux pommier au centre. La première fois que je m'y rends, je reste un long moment sur le trottoir, les clés serrées dans ma paume, à regarder la façade comme si elle allait me livrer un secret. Puis je pousse la grille, je traverse le jardin, et j'ent
Chapitre 76SarahNathan dort enfin. Ses traits sont détendus, sa respiration régulière, et pour la première fois depuis des jours, il ressemble à un enfant ordinaire, un enfant qui n'a pas frôlé la mort, qui n'a pas été arraché à un hôtel miteux au milieu de la nuit, qui n'a pas vu son père défoncer une porte et menacer un homme. Je reste assise près de lui, sa petite main dans la mienne, et je sens les larmes qui menacent de revenir, mais je les ravale, je les enfouis, parce que je n'ai plus le droit de m'effondrer, plus maintenant, plus devant lui.Lucas est de l'autre côté du lit, immobile, les yeux rivés sur Nathan. Il n'a pas bougé depuis qu'il lui a dit qu'il était son père, depuis que Nathan a murmuré qu'il le savait, qu'il l'attendait. Il y a dans son regard une d
Chapitre 75LucasL'infirmière me laisse entrer, et je pousse la porte de la chambre avec une lenteur infinie, comme si je craignais de réveiller un fantôme. La lumière est tamisée, une lampe posée sur la table de chevet diffuse une lueur chaude qui caresse les murs blancs. Nathan est là, allongé sur le lit, minuscule, les draps remontés jusqu'à la poitrine. Sa perfusion goutte au-dessus de lui, et le moniteur affiche des courbes régulières, apaisantes, la preuve que son cœur bat, que la vie continue, que le pire est derrière nous.Sarah est déjà à son chevet, assise sur le bord du lit, elle tient sa petite main dans la sienne, elle lui parle doucement, des mots que je n'entends pas, des mots de mère, des mots qui apaisent. Elle ne se retourne pas quand j'entre, elle sait que je suis là, je l







