MasukChapitre 4
Sarah
La clé tourne dans la serrure avec un grincement rouillé, un bruit de métal fatigué qui résiste avant de céder. Je la retire, la remets, la tourne encore. Une fois. Deux fois. Trois fois. Je vérifie que la porte est bien fermée, que le pêne est engagé, que personne ne peut entrer sans que je l'entende. Ce geste, je le répète chaque soir depuis huit ans, depuis cette nuit où j'ai fui avec un ventre arrondi et le cœur en charpie. Vérifier les serrures, baisser les stores, m'assurer que les issues sont sécurisées, c'est devenu un rituel aussi vital que respirer.
L'appartement est une honte, je le sais, je le vois, je le respire. Les murs sont d'un jaune malade, la peinture s'écaille par plaques, laissant apparaître un plâtre grisâtre taché d'humidité. Le carrelage de la cuisine est fendu, creusé de sillons noirs. Le frigo ronronne avec un bruit d'agonie. Les rideaux sentent le tabac refroidi et la poussière incrustée depuis des années. J'ai payé trois mois d'avance avec l'argent des médicaments, il ne reste presque rien.
Nathan est assis sur le lit, ses jambes maigres qui pendent dans le vide. Il regarde autour de lui avec ses grands yeux gris et il ne dit rien. Mon fils ne se plaint jamais.
— C'est temporaire, dis-je pour la énième fois, comme si répéter cette phrase pouvait la rendre vraie. Juste le temps de voir les médecins. Après, on trouvera mieux.
Il hoche la tête. Il ne me croit pas. Moi non plus.
Je m'accroupis devant lui et je prends ses mains froides.
— Les médecins ici sont les meilleurs. Ils vont te soigner, et tu iras mieux.
— Et après, on pourra partir ?
— Oui. La mer, la montagne, ce que tu veux.
Il sourit faiblement, et ce sourire me déchire. La mer, il veut voir la mer.
— Je peux dessiner, maman ?
— Oui, mon cœur.
Il ouvre son carnet, et je le regarde faire. Il dessine un homme en costume sombre, aux yeux gris. Un homme qu'il n'a jamais vu mais que son crayon connaît. Mon cœur se serre.
La nuit tombe. Je prépare des pâtes sans sel. Nathan mange sans se plaindre. Je l'aide à prendre son bain, à enfiler son pyjama, à se glisser sous les draps. Je lui lis une histoire, et il s'endort en tenant ma main.
Alors je me lève et je vais vers la porte. Une fois, la poignée est froide. Deux fois, le pêne est solide. Trois fois, personne ne peut entrer. Personne ne sait que nous sommes là.
Je m'allonge sur le matelas à même le sol et je fixe le plafond fissuré. Quelque part dans cette ville, Lucas Morel ignore que son fils respire le même air que lui. Cette pensée me glace. Demain, nous irons à l'hôpital. Demain, tout peut basculer.
Je me sens tellement mal ,toutes ses années de souffrance,j'ai peur pour la santé de mon fils, j'espère qu'il ira bientôt mieux,il est ce qu'il y a de plus cher qui me reste.
Chapitre 80SarahJe pousse la porte de la chambre sans bruit, comme je le fais toujours maintenant, avec cette prudence de mère qui craint de réveiller son enfant. La lumière est tamisée, les rideaux sont tirés, seule la lampe de chevet diffuse un halo doux qui caresse les murs blancs. Nathan dort, paisible, sa petite poitrine se soulève sous les draps, le moniteur cardiaque émet son bip rassurant. Et à côté de lui, sur la chaise en plastique orange, Lucas dort aussi.Je m'arrête sur le seuil, le souffle coupé. Il est affalé, la tête penchée sur le côté, les épaules voûtées, les jambes allongées, les bras croisés sur sa poitrine dans une posture inconfortable qu'il n'a pas choisie mais que l'épuisement lui a imposée. Son costume bleu nuit est froissé, s
Chapitre 79LucasLa salle de dialyse est un espace froid, blanc, stérile. Je suis assis sur une chaise en plastique, dans un coin, près de la porte. Personne ne m'a demandé de venir, mais personne n'a osé me chasser. Je suis Lucas Morel, le magnat, celui qui finance ce service, celui qui pourrait faire fermer cet hôpital d'un simple claquement de doigts. Alors on me laisse là, dans mon costume trois pièces, à regarder mon fils se battre contre une machine.Nathan est allongé sur un lit médical, ses bras nus posés le long de son corps. Des tubes relient son sang à la machine qui ronronne à côté de lui, un monstre de métal et de plastique qui filtre, purifie, remplace ses reins défaillants. Il a les yeux fermés, le visage pâle, les lèvres légèrement bleues. Il ne dort pas v
Chapitre 78NathanPapa est assis sur la chaise près de mon lit, il a posé sa grande main sur le drap, tout près de la mienne, et il me regarde avec ses yeux gris, ces yeux qui sont comme les miens, qui sont comme un miroir. Maman est sortie pour parler avec le docteur, elle a dit qu'elle revenait vite, et papa est resté avec moi. Il est venu tous les jours depuis que je suis à l'hôpital, même quand maman ne veut pas lui parler, même quand elle se met en colère contre lui, il est toujours là, assis sur cette chaise, à me raconter des histoires ou à me regarder dessiner.Aujourd'hui, je n'ai pas envie de dessiner, j'ai une question qui tourne dans ma tête depuis longtemps, depuis que j'ai compris que papa et maman ne vivaient pas ensemble, qu'ils ne s'aimaient pas comme les parents des autres enfants, qu'ils ne se parlaient presque jama
Chapitre 77LucasJ'achète la maison sans la visiter. C'est un acte irréfléchi, presque impulsif, mais je m'en fiche. L'agent immobilier me parle de charges, de notaire, de délais, et je n'écoute rien. Je signe les papiers d'une main ferme, je pose le chèque sur la table, et je repars avec les clés. Les clés d'une maison que je n'ai jamais vue, mais qui, je le sais déjà, sera la nôtre.Elle se trouve à dix minutes de l'hôpital, dans une rue calme, bordée de tilleuls. Une bâtisse en pierre blanche avec des volets bleus, un jardin clos, un vieux pommier au centre. La première fois que je m'y rends, je reste un long moment sur le trottoir, les clés serrées dans ma paume, à regarder la façade comme si elle allait me livrer un secret. Puis je pousse la grille, je traverse le jardin, et j'ent
Chapitre 76SarahNathan dort enfin. Ses traits sont détendus, sa respiration régulière, et pour la première fois depuis des jours, il ressemble à un enfant ordinaire, un enfant qui n'a pas frôlé la mort, qui n'a pas été arraché à un hôtel miteux au milieu de la nuit, qui n'a pas vu son père défoncer une porte et menacer un homme. Je reste assise près de lui, sa petite main dans la mienne, et je sens les larmes qui menacent de revenir, mais je les ravale, je les enfouis, parce que je n'ai plus le droit de m'effondrer, plus maintenant, plus devant lui.Lucas est de l'autre côté du lit, immobile, les yeux rivés sur Nathan. Il n'a pas bougé depuis qu'il lui a dit qu'il était son père, depuis que Nathan a murmuré qu'il le savait, qu'il l'attendait. Il y a dans son regard une d
Chapitre 75LucasL'infirmière me laisse entrer, et je pousse la porte de la chambre avec une lenteur infinie, comme si je craignais de réveiller un fantôme. La lumière est tamisée, une lampe posée sur la table de chevet diffuse une lueur chaude qui caresse les murs blancs. Nathan est là, allongé sur le lit, minuscule, les draps remontés jusqu'à la poitrine. Sa perfusion goutte au-dessus de lui, et le moniteur affiche des courbes régulières, apaisantes, la preuve que son cœur bat, que la vie continue, que le pire est derrière nous.Sarah est déjà à son chevet, assise sur le bord du lit, elle tient sa petite main dans la sienne, elle lui parle doucement, des mots que je n'entends pas, des mots de mère, des mots qui apaisent. Elle ne se retourne pas quand j'entre, elle sait que je suis là, je l







